A voix haute
A voix haute
Jacques Attali,
président de Planet Finance
“Je ne crois pas au capitalisme moral”
Les convictions iconoclastes de ce bousculeur d’idées reçues sur l’évolution de la planète et ses actuelles convulsions.
De son modeste bureau de Saint-Ouen, siège de Planet Finance, il pilote cette organisation mondiale de microcrédit riche de 700 personnes voulant éradiquer la pauvreté du monde. Occupation bénévole qui ne grignote que la moitié de son temps, le reste étant consacré à ses multiples occupations : l'écriture de livres, de son édito de l'Express, la réalisation de son émission hebdomadaire sur LCP et son interview dominicale sur Europe 1. “Vous oubliez mon job de banquier d'affaires”, glisse ce surdoué qui fut conseiller du prince et jongle avec son Blackberry comme si l'attention de ses interlocuteurs ne lui suffisait pas. Rarement un si bel esprit eut tant de facettes : chef d'orchestre, auteur dramatique, conseiller-banquier, patron... sans oublier ses activités de semeur d'idées sur toutes les formes de médias. Il mouline une pensée éclairante, malgré l'assurance que cette dernière creuse une certaine distance avec ses congénères. Dans ses multiples enceintes, il prône l'économie du savoir, la mobilité et la réforme de l'Etat et surtout, la loi, seul moyen selon lui de réguler un capitalisme qu'il juge par nature amoral. Maniant avec brio l'art du paradoxe, cet infatigable bousculeur d'idées convenues est persuadé que nous nous enfonçons dans la crise alors que “tout est en place pour 30 ans de croissance”. “Si vous voulez comprendre la crise d'un point de vue économique, regardez les banques. Et si vous voulez la comprendre d'un point de vue politique, regardez le chômage.”
Les séquestrations actuelles de patrons relèvent de la métaphore. Nous sommes dans une période où les gens ont le sentiment, à juste titre, que l’on ne sait pas où est le véritable pouvoir : nous vivons une globalisation des marchés sans globalisation d’Etat de droit, il n’y a pas de gouvernement mondial. Il n’y a même pas de gouvernement européen ! Résultat : on ne sait plus identifier qui est responsable de quoi, il ne reste plus que les crispations. Cela fait 15 ans qu’on me prend pour un fou parce que je dis qu’on aura un jour un gouvernement mondial. Maintenant, les gens disent, dans un siècle, dans 50 ans ; mais plus personne ne considère cela comme une lubie.
En attendant, pour qu’il y ait révolution comme certains l’avancent, il faudrait qu’il y ait une Bastille à détruire, un Versailles à occuper. Or il n’y a ni Bastille ni Versailles de la globalisation. Il y a une certaine rage, un certain désespoir à l’égard du système pour de très bonnes raisons. Ce dernier est fou et l’écart des rémunérations apparaît plus élevé que jamais. La justification de ces rémunérations n’existe pas, si bien qu’aujourd’hui, plus rien n’est ressenti comme légitime. Qu’un chercheur soit payé 50 fois moins qu’un banquier n’a pas de sens. Pas plus que de voir que ceux qui gagnent le mieux leur vie aujourd’hui en France sont les traders et les footballeurs. Pour moi, l’élite c’est les profs, les chercheurs, les ingénieurs. Tous ceux qui apportent quelque chose à l’industrie concrètement. Les autres constituent une élite autoproclamée.
La crise
La France a deux solutions : soit elle décide de se donner des marges de manœuvre personnelles qui passent par une rupture de certaines solidarités internationales, la fermeture des frontières, la remise en cause de la globalisation, de l’Europe, ce qui — selon moi — n’est évidemment pas la meilleure solution. Soit elle continue à prendre part à la globalisation, mais avec la construction d’un Etat de droit. Ce que l’on a commencé à faire mais de manière très insuffisante avec le G20. C’est la solution : renforçons l’Europe pour se donner les moyens d’une vraie puissance européenne. Au lieu d’évoquer la nationalisation des banques, parlons d’européanisation des banques, d’une forme de possession et d’appropriation collective à l’échelle de l’Union européenne. Pour la France, la seule chose à faire consiste, d’une part, à partager équitablement les conséquences de la crise — en faisant preuve de justice sociale — et, d’autre part, à assurer la relance des secteurs d’avenir — l’enseignement supérieur, l’éducation, la santé… —, ce que l’on n’a pas fait. Il est frappant de voir qu’aujourd’hui, on a à la fois une grève, un gaspillage formidable de l’enseignement supérieur et qu’en même temps notre plan de relance ne porte en rien sur les secteurs d’avenir… Quant à la justice sociale, elle a beaucoup de défauts. Nos deux leviers d’action — l’avenir et la justice sociale — sont très mal employés.
La sortie de crise
A ce jour, on est davantage en train de s’enfoncer dans la crise que de la résoudre. Le principal paramètre à regarder n’est ni la liquidité des banques, ni la croissance mais la solvabilité des banques. Celle-ci implique l’existence de fonds propres. Si les fonds propres sont bien là, les banques sont capables de prêter et l’économie va repartir. Ce que je souhaite. Un analyste annonçait tout dernièrement qu’il manquait 1,7 trillion de fonds propres dans les banques occidentales. En réalité, on n’en sait rien puisque les produits toxiques sont là. Si le scénario Geithner s’avère exact, la sortie de crise aura lieu fin 2009 aux Etats-Unis et en 2010 dans le reste du monde. Si ce n’est pas le cas, il faudra nationaliser. Cela prendra trois ou quatre ans. Et si l’on est obligé de nationaliser les banques, il y aura un vrai risque de retour du protectionnisme car si vous êtes contribuable, vous exigerez que la banque serve les intérêts de votre pays. Si ces nationalisations sont difficiles parce que personne ne voudra payer, que les pays seront en faillite, etc., il y aura alors un risque de voir la situation déboucher sur une hyper-inflation tragique. Tout est certes encore possible, mais le seul paramètre à suivre est la solvabilité des banques. Voilà pourquoi, si vous voulez comprendre la crise d’un point de vue économique, regardez les banques. Si vous voulez la comprendre d’un point de vue politique, regardez le chômage. En réalité, tout est en place pour 30 ans de croissance : épargne mondiale considérable disponible, très forte croissance démographique, progrès techniques impressionnants... Tous les éléments sont là. Et si on n’y arrive pas, cela sera uniquement dû à une mauvaise gouvernance. Je vois des secteurs afficher des taux de croissance de 100 % ; dans le solaire, le biomédical, domaines dont le potentiel est considérable.
La dette
La crise c’est la dette, plus exactement, l’excès de dette, et que fait-on depuis un an ? On augmente les dettes. Si elle est maîtrisée, une inflation douce à 3, 4 ou 5 %, c’est bien. Si cela dérape au-dessus, c’est dangereux. Pour l’instant, nous nous orientons vers une déflation très forte. Viendra un moment où les sommes considérables injectées se traduiront en inflation. Et les compagnies d’assurances seront les prochains dominos. En gros, tous calculs faits, il semble que les actifs des provisions des compagnies d’assurances soient de l’ordre du trillion et que les risques soient de l’ordre de 25, ce qui est quand même énorme.
La révolution altruiste
On est en train de voir apparaître une autre conception de l’économie, basée sur l’idée que l’entreprise ne doit pas servir uniquement à faire des profits, mais aussi profiter au social, à la communauté, aux autres. Les ONG, par exemple, sont des entrepreneurs sociaux. il y a 10 ans j’ai créé Planet Finance, une entreprise maintenant numéro 1 mondial, avec 700 salariés et 15 millions de bénéficiaires. Elle est gérée comme une entreprise, j’interviens de façon bénévole, nous n’avons pas d’actionnaires et les salariés — tous Bac+5 — ont un sens de l’intérêt général qui fait qu’ils préfèrent être ici tout en étant beaucoup moins payés que dans une banque… Cela correspond à ce nouveau modèle où les gens trouvent leur plaisir dans le bonheur de l’autre. De l’altruisme. L’altruisme intéressé étant pour moi une forme intermédiaire basée sur des raisonnements du type : “j’ai intérêt au bonheur de l’autre, parce que si l’autre est malade, il va être contagieux, s’il l’autre est pauvre, il va me rentrer dedans”, etc.
Simultanément s’est développé un modèle qu’on pourrait identifier comme étant celui de la cupidité égoïste. Il n’est pas nouveau. Simplement, il s’exerçait auparavant dans un cadre national régi par des lois. Aujourd’hui, comme il y a globalisation sans Etat de droit — ce qui constitue le cœur de la crise — il existe des failles juridiques qui permettent de laisser libre cours à la cupidité. Nos sociétés ayant poussé l’idéologie de l’individualisme à l’extrême sont les sociétés de la déloyauté. Or pour survivre, il faut de la loyauté. Même les entreprises s’en rendent compte. Donc l’altruisme intéressé est aussi une façon de maintenir une cohésion d’entreprise.
Les universités
Je souhaiterais voir les universités devenir des grandes écoles, et non les grandes écoles devenir des universités. Sur ce plan, le programme de réforme que le gouvernement a proposé me va très bien. Le problème, c’est qu’il faut savoir le vendre. J’ai présidé une commission de réforme de l’enseignement supérieur il y a quelques années : nous avions proposé une réforme très simple qui passait par une harmonisation des diplômes. Nous avons en quelque sorte inventé l’euro du système universitaire puisqu’il existe maintenant une équivalence de diplômes à travers toute l’Europe. Cela a été très bien géré. Nous avons fait une commission puis préparé le terrain, expliqué pourquoi c’était la meilleure solution. Il y a eu beaucoup de rencontres, d’échanges, d’explications avant que les choses se fassent et il n’y a pas eu de grève. Aujourd’hui, le gouvernement tente de faire passer les décrets pendant les vacances. C’est peut-être une solution mais je crois qu’il faut retirer la réforme parce qu’on est en train d’oublier le plus important : à savoir, qu’un million d’étudiants sont en train de perdre leur année : la priorité n’est pas la réforme mais le fait qu’ils passent leur année. On a extrêmement mal vendu cette réforme car personne ne voit à qui elle profite.
La politique fiscale
La subvention fiscale est une forme de protectionnisme en Europe. Or à l’heure actuelle, je constate l’existence d’une concurrence fiscale extrêmement dangereuse. On voit chacun mener sa politique fiscale, gérer sa relance, ses priorités... Il y a un décalage qui risque d’aboutir à une concurrence fiscale considérable. Et cette concurrence fiscale peut finir par mettre en péril l’existence de l’Union européenne, de l’euro même. Je suis très préoccupé par le risque de désarticulation européenne. Aujourd’hui, la priorité absolue est l’intégration franco-allemande en matière fiscale.
Quand nous avons pensé le traité de Maastricht, nous savions que la monnaie unique ne tiendrait que s’il y a un ministre des Finances, une politique budgétaire et une politique fiscale commune. Puisqu’il n’y a pas de monnaie sans politique budgétaire, il n’y a pas de politique budgétaire sans politique fiscale. Jusqu’à maintenant, la Banque centrale trouvait très satisfaisant d’incarner l’autorité économique unique et ne poussait donc pas à la création d’un ministère des Finances européen. Elle est en train de comprendre que ce n’est pas tenable. Que sans harmonisation fiscale, la monnaie ne tiendra pas et finira par disparaître. Pas la semaine prochaine, bien sûr, mais d’ici à 20 ans.
“Le contrat d’évolution”
La Commission (Attali) que j’ai présidée il y a un an a beaucoup travaillé sur la question de la redistribution. Nous avons d’ailleurs dressé il y a quelques jours le bilan de la mise en œuvre de nos 316 propositions. Une mesure très importante, l’une des rares à n’avoir pas été mises en œuvre, concernait ce que nous avions appelé le contrat d’évolution. L’idée était que quelqu’un à la recherche d’un travail, s’il accepte vraiment de chercher un travail, de se former, n’est pas au chômage. Chercher un travail en est un. Se former en est un. Par conséquent, on doit donner à cette personne un contrat de travail — appelé “Contrat d’évolution” — qui lui aurait permis d’être pris en charge dans ces périodes de recherche d’emploi et de formation. Il est clair que nous ne nous en sortirons que par une économie du savoir, de la mobilité et de la flexibilité. Il est insensé de voir qu’ici il existe un taux de chômage en moyenne de 5 %, et qui est de 13 % à Montpellier. Cela prouve bien qu’il n’y a aucune mobilité. Voilà pourquoi il est urgent de favoriser cette mobilité, ce qui exige des mutations sociales très fortes.
La réforme de l’Etat
Cette Commission portait sur tous les moyens non pas de libéraliser mais de libérer la croissance, ce qui est plus que jamais nécessaire dans un moment de récession. Notre rapport est axé sur trois concepts clés : économie du savoir, mobilité et réforme de l’Etat. L’économie du savoir est plus que jamais nécessaire aujourd’hui, de même que la mobilité pour les raisons que l’on vient d’évoquer, et la réforme de l’Etat est majeure parce qu’elle contient les conditions de l’efficacité et des économies budgétaires à un moment où il va falloir faire tourner les dépenses. Nous avons constaté que sur les 316 mesures de ce rapport, la moitié a déjà été mise en œuvre, un quart est sur le point de l’être, le reste est en suspens. Malheureusement ce tiers en suspens touche au social et à la réforme de l’Etat. Ce qui montre que l’Etat réforme très bien les autres, mais pas lui-même. Donc je ne vais pas cesser de faire pression... Je suis d’ailleurs en contact permanent avec le Premier ministre, le président de la République et les ministres compétents pour cela. Parmi les mesures passées à la trappe, c’est celle portant sur le contrat d’évolution à laquelle j’attache le plus d’importance car je crois qu’elle est vraiment révolutionnaire. D’ailleurs Martin Hirsch l’a reprise de façon expérimentale en lançant un “contrat de mission” dans une ou deux régions en France. Nous travaillons d’ailleurs avec lui de façon évidemment bénévole et extérieure à l’appareil public.
Je ne crois pas au capitalisme moral. Le capitalisme est amoral, il est là pour faire des profits. La seule chose qui peut l’équilibrer, contrebalancer cette raison d’être, c’est la loi. Je ne pense pas que l’on puisse dire aux gens :“Soyez moral. Gagnez moins.” Cela n’a pas de sens. S’ils peuvent gagner 200 millions, ils le feront. Il faut des lois qui reprennent ce qu’ils ont gagné pour le redistribuer à tout le monde. Mais à l’échelle mondiale, vous ne pouvez pas avoir de loi. C’est pourquoi je parle de dangers fiscaux. Si vous prétendez avoir une redistribution fiscale dans un pays, les gens partiront dans un autre...
Planet Finance
Planet Finance est une grande organisation qui vise à soutenir la microfinance dans le monde. Notre rôle consiste à aider toutes les institutions qui font de la microfinance en leur apportant des conseils et des fonds mais aussi d’en créer d’autres qui nous appartiennent, d’inventer de nouveaux produits comme de la micro-assurance... Tout ce qui peut aider les micro-entrepreneurs du monde entier à être plus nombreux. Nous sommes actifs dans 80 pays avec 7 métiers différents : un grand fonds d’investissement de microfinance parce qu’on a les moyens de financer la microfinance ; on est le courtier d’assurances pour les compagnies d’assurances en microfinance... En France, nous prenons des participations dans le capital des start-ups des gamins de banlieues — pizzerias ou boîtes de logiciels. Nous faisons tous les métiers possibles pour aider de toutes les façons possibles les gens à développer leurs entreprises ; l’an dernier, nous avons aidé un peu plus de 14 millions de personnes. Preuve que la microfinance réduit la pauvreté de façon très efficace. Nos ressources pour l’instant proviennent de la Banque mondiale, de l’Union européenne, des ministères de la Coopération du monde entier et aussi beaucoup d’entreprises mécènes comme Sanofi, Pfitzer, Orange, etc. qui ont compris qu’avoir une activité de mécénat liée au développement durable était très important. D’ailleurs les budgets de sponsoring sportif ou de mécénat artistique se sont effondrés ces derniers mois.
L’émergence de la Chine
Les Etats-Unis représentent 25 % du PIB mondial ; la Chine est à 6 % et 50 % de la population chinoise vit avec moins de 10 % du PIB chinois ; soit une extraordinaire pauvreté. Les Etats-Unis représentent 50 % des dépenses de recherche du monde et un potentiel considérable : ils vont donc conserver leur rang de première puissance. La Chine sera une puissance importante mais, d’une part, ses ressources sont assez faibles — un peu moins de 2 trillions de réserves. Comparés à un PIB mondial de 50 trillions et une dette américaine de 40 trillions, ces chiffres démontrent que la Chine n’est plus à la hauteur du problème. D’autre part elle va surtout s’intéresser à elle-même. Les cartes seront rebattues, certes mais on ne peut imaginer que quelqu’un vienne supplanter les Etats-Unis.
Jacques Attali en Chiffres
4 h du matin : réveil pour les premiers travaux d’écriture.
50 ouvrages publiés.
316 : le nombre des réformes de son rapport pour la croissance française.
700 : les salariés de l’ONG Planet Finance qu’il a créée en 1994.
228 institutions de microfinance dans le monde ayant permis d’aider 4,7 millions de clients.
Bio express
Omniscient
Une cinquantaine de livres, dont ses souvenirs comme conseiller de François Mitterrand, deux pièces de théâtre, de multiples carrières : banquier, comme président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, haut fonctionnaire, professeur d’économie, éditorialiste, écrivain, chef d’orchestre... cet X énarque — 67 ans — collectionne de façon déroutante les facettes d’une intelligence hors du commun, visionnaire et passionnée d’innovations. Ses réseaux reflètent cet éclectisme. Ils sont aujourd’hui mobilisés aussi bien pour ses activités lucratives (conseil en fusions-acquisitions) que non-lucratives (Planet Finance). P.A.
Jacques Attali Le nouvel Economiste 2009