Pouvoirs d'aujourd'hui
Fonction Géopolitologue L'art de prévoir le coup suivant sur l'échiquier international. |
Les peuples ont parfois du mal à se comprendre. “Prenez la Russie et l'Europe. Depuis la chute du mur de Berlin les Russes pensent que l'Europe cherche à les encercler en étendant l'influence de l'Otan, tandis que les Européens estiment être face à une ancienne puissance impériale, prête à engager une nouvelle phase d'expansionnisme”, commente le “géopolitologue” Thierry de Montbrial, directeur général de l'Ifri, l'Institut français des relations internationales, qu'il a créé voici 30 ans. Ce professeur à Polytechnique, ancien président du département des sciences économiques de la rue d'Ulm et de la Fondation pour la recherche stratégique, se propose de susciter une meilleure intelligence entre nations grâce aux recherches, aux conférences, aux publications — le fameux rapport Ramses entre autres — conduites par son institut. “Une mission d'intérêt général”, explique-t-il. Ce qui fait de L'Ifri, ses 32 chercheurs, son chiffre d'affaires de 6 millions d'euros, sa production consultée par les grandes entreprises ou dans les sphères du pouvoir politique, un think-tank atypique. “Ce modèle existe peu en France : l'intérêt général y est considéré comme relevant du domaine de l'Etat. Or, 70 % de nos ressources viennent du privé”, explique-t-il. “Tout l'art est de convaincre les entreprises d'être à nos côtés dans un système très ouvert, qui n'est au service de personne, où nous ne pouvons nous permettre de nous positionner comme consultants.”
Analyse rationnelle contre émotion et idées reçues
Pour y parvenir, Thierry de Montbrial promet de lutter contre idéologies et idées reçues. Ce biais intellectuel amène selon lui la France à prendre des positions qu'ensuite, elle ne peut tenir : braver la Chine sur la question du Tibet, par exemple, subir des sanctions dans la foulée et devoir finalement faire amende honorable. “De même, le discours sur la Russie est fortement marqué par les idéologies qui font voir le verre à moitié vide plutôt que presque plein”, estime l'analyste. “Même lorsqu'il s'abstient de modifier la Constitution, Vladimir Poutine ne trouve grâce aux yeux de l'Occident alors que, au même moment, on ne relève quasiment aucune critique à l'égard du président algérien Bouteflika qui s'en donne à sa guise”, poursuit Thierry de Montbrial. “Le syndrome d'une France s'estimant missionnée pour apporter la civilisation au reste du monde : trait que nous partageons avec les Etats-Unis, par opposition aux approches plus pragmatiques que peuvent développer des pays comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas.” La presse amplifie la tendance, selon lui. “Les points de vue exprimés par les médias manquent de diversité. Le concert médiatique sonne souvent à l'unisson, marqué également par les idéologies”, dit-il. “La grande erreur a été de croire que la fin du communisme représentait un point final en la matière. Le monde en est toujours pétri.”
La position devient délicate à tenir lorsque l'idéologie à dépasser est celle des droits de l'homme et de la philosophie universelle des Lumières. Thierry de Montbrial n'en démord pas, au nom de la “realpolitik” : “Juger un pays à travers sa manière de pratiquer la démocratie est forcément partiel, c'est le voir à travers notre propre prisme. En Tchétchénie, par exemple, il faut tenir compte de l'histoire du Caucase pour comprendre le jeu du chef de clan actuellement au pouvoir”, dit-il.
A ce théâtre diplomatico-médiatique, le géopoliticien oppose l'approche qualifiée de “science appliquée” exercée à l'Ifri. “Notre but ? Nous positionner de la manière la plus objective possible, en dehors des idéologies”, explique-t-il.
L'Iran, un cas d'école parfait
L'exemple de l'Iran est un cas d'école. “La première question à se poser, en 1979, était de savoir si le régime avait la capacité de durer. Ceux qui ont répondu “non”, plus parce qu'ils souhaitaient la chute de la République islamique qu'au terme d'une analyse rationnelle, se sont lourdement trompés”, analyse l'expert. “Question suivante : peut-on résoudre les problèmes de cette région du monde en ignorant l'Iran ? Si l'on a répondu oui à la première question, cela donne à réfléchir. Dernière interrogation : à quelle condition, notamment sur la question nucléaire, associer l'Iran à une négociation globale ? A nouveau, l'analyse objective, et pas en fonction de ce que l'on souhaiterait voir se produire, s'impose. Sachant que le nucléaire est un objectif très populaire en Iran, dans quelle mesure a-t-on la capacité d'empêcher ce pays de développer la bombe ? Pour choisir l'attitude à adopter il faut se poser la question de savoir ce qu'ils veulent en faire. On peut prendre l'hypothèse qu'il s'agit pour l'Iran d'atteindre simplement le seuil nucléaire, comme l'a fait le Japon. Obama va sans doute dans la bonne direction en proposant le dialogue.” Rien n'est simple pour autant : “Ensuite, les variables secondaires entrent en jeu, comme l'attitude d'Israël et là, cela se complique.”
“L'irrationnel n'existe pas dans les relations entre pays”, conclut Thierry de Montbrial, qui a approché de près de nombreux dirigeants de la planète. Il faut plutôt, selon lui, imaginer les grands de ce monde assis autour d'une table d'échecs, essayant de prévoir un ou deux coups d'avance dans le jeu de l'adversaire. Même Kim Jong Il, le maître de la Corée du Nord, reste cohérent, malgré ses initiatives brutales, menaçant la communauté internationale avec ses pièces maîtresses (le nucléaire), prêt à sacrifier ses pions (sa population laissée à l'écart du développement économique) pourvu que roi et reine sortent renforcés de l'épreuve. Hélas, cette logique n'apparaît souvent qu'après-coup.
Jacques Secondi
