Politique(s)
Entre les lignes, par Henry Lauret Chacun pour soi et la crise pour tous. Au bout du tunnel, gare à la dette ! |
Que demande le peuple ? Qu’on en sorte au plus vite. D’Obama à Sarkozy en passant par Merkel, Silvio et les autres, les politiques se décarcassent sur tous les fronts pour tenter de renflouer le navire. Et tandis que l’inénarrable Madoff en prend pour un siècle et demi, les marchés, eux, passent le plus clair de leur temps à tester les anticipations de reprise : en gros, à spéculer au jour le jour sur des interprétations statistiques et un calendrier glissant. Ainsi va le monde. Les politiques n’avaient pas vu arriver la crise avec un grand C. Sont-ils déjà en passe de rater la sortie avec un petit “s” ? C’est à craindre. Comme souvent, tout est écrit quelque part, les turpitudes comme le reste. Encore faut-il entendre et voir.
La BRI tire la sonnette d’alarme
La semaine dernière, la BRI a tiré la sonnette d’alarme sur le thème, on ne peut plus explicite, de la thérapie de crise et de ses effets. Que dit la Banque des règlements internationaux qui est, sans doute, l’institution la mieux outillée pour savoir de quoi elle parle ? En gros, que le traitement de la sale grippe financière a été notoirement insuffisant ; que les mesures prises ne suffisent pas à remettre le malade d’aplomb. Pis, que les ordonnances de relance qu’on s’envoie à la figure comportent des risques. Au même titre que la politique monétaire. Excès de bile ?
On aimerait en être sûrs mais c’est moins que probable. En fait, dans son rapport annuel de fin juin, l’antique institution de Bâle est en train de nous dire en substance ce que tout bon opérateur sait pertinemment : le nettoyage des créances bancaires douteuses est trop lent. La recapitalisation aussi. C’est vrai, il reste de l’ordre de 850 milliards de papier suspect, pour ne pas dire plus : LBO, CDS, CDO, prêts immobiliers et aux PME. Le marché interbancaire est enfin sorti de son coma grâce à l’action de concert des Etats et des banques centrales. Celles-ci font d’ailleurs tout — et plus que ça — pour rendre l’argent dispo et attractif au possible. Pourtant, les flux entre banques restent asthmatiques : 600/700 milliards de dollars/jour contre 4 à 5 000 milliards début 2007. Qu’on ait évité l’embolie et mis Madoff en cage pour l’éternité ne suffit pas à dire que la confiance is back. Ce point – le retour de la confiance - reste absolument central pour des gouvernements qui, primo, ont investi l’argent des citoyens pour sauver des établissements privés en faillite ; deuxio, s’endettent comme jamais dans l’histoire du monde pour éviter la grande dépression façon années 30 ; tertio, s’efforcent de battre tambour pour répandre l’optimisme sur la morne plaine. Or tant que les encours de crédit n’augmenteront pas, il y a lieu de se faire du mouron. Comment les politiques et les Etats doivent-ils prendre la main sur la routine bancaire ?
Ladite BRI s’inquiète en outre de la concentration en marche du secteur financier : parce qu’elle accroît le risque systémique. Plus gros est le mastodonte, plus grands sont les dégâts. Message transmis au mammouth Banque Pop/Caisses d’Epargne que François Pérol est en train de traiter non sans doigté ; et dont la filiale Natixis détiendrait encore de l’ordre de 25 milliards d’actifs “incertains”… Pessimiste BRI ? Là n’est pas la question. Et s’il n’y avait qu’elle pour s’émouvoir ! La semaine dernière, encore, on a perçu comme de l’aigreur dans l’œsophage du gouverneur de la Banque de France, un homme plutôt policé, façon gendre idéal et pur produit du modèle tricolore grandes écoles/haute administration/institution. Christian Noyer, donc, explique qu’ont ne doit pas faire comme si de rien n’était. Que les banquiers sont en train de reprendre leurs bonnes vieilles habitudes. Evident : ils préparent leur sortie de crise, reconstituent les équipes à grands frais… Attention au “syndrome du retour à la normale”, dixit Noyer ! Drôle de formule pour qui veut dénoncer ce qui ressemble déjà à un début de faillite dans le match politiques contre finance. Les gouvernements brandissent leurs grands principes. Les grands patrons américains pensent d’abord à s’extirper des griffes d’Obama, sortir du bourbier post-Lehman Brothers, pour pouvoir à nouveau grassement se payer. Même de l’autre côté de la Manche, où règne toujours un singulier sens du fair play, le patron de la Royal Bank of Scotland, laquelle aurait péri sans l’argent frais de Gordon Brown, s’est fait octroyer 11 millions de rétribution. D’euros, pas de livres. Humour, humour.
Avant d’emboucher la trompette de la reprise, faudrait-il déjà accorder les violons de l’orchestre.
C’est vrai, les anticipations des entreprises et des ménages sont moins mauvaises. La belle affaire ! De là à ce que les indices de confiance se diffusent dans la consommation et l’investissement, il y a de la route. Les marchés sont à l’affût de signes clairs. Mais ils ont des doutes et raison d’en avoir. Aux Etats-Unis, la stratégie de la FED pose question et celle d’Obama aussi. Après avoir injecté près de 1 100 milliards dans l’économie, Bernanke va-t-il continuer à acheter ses propres bons du Trésor et faire rougir la planche à billets ? La Maison Blanche souhaite que oui : on doit absolument “éliminer le risque d’une récession en W, type années 30”, justifie Larry Summers et ses acolytes. Soit, mais alors on ne doit pas exclure un retour accéléré de l’inflation. Nouriel Roubini, l’économiste qui avait vu venir le tsunami et l’avait dit, pense même qu’à force de mettre des tonnes de dollars dans la lessiveuse, on va bien finir par créer de nouvelles bulles. Soit, mais qui a une meilleure idée ? Bof ! La meilleure chose est de ne rien changer. Se dire que la sortie de crise n’est pas pour demain. “Et que les risques inflationnistes ne sont… que des risques.” Obama s’est fait élire sur le retrait d’Irak et la baisse des impôts pour plus de neuf Américains sur dix. Le retrait de Bagdad commence. Les allègements fiscaux du fameux plan de relance historique ont aidé à passer le début d’année. Il ferme Guantanamo et sauve l’automobile : ça a du mal à passer. Sa décision de taxer les “riches” et le CO2 fait du pétard. Résumons : la vraie certitude chez l’Oncle Sam, c’est l’envolée du déficit public. 1 800 milliards, 13 % de PIB. Vertiges. Comment tout ça finira-t-il ?
Versant Europe, où l’on a mis plus de 600 milliards dans la relance, on a tout autant de mal à entrevoir quelque chose qui ressemblerait à une stratégie de sortie de crise. La Commission de Bruxelles, qui nage entre deux eaux, parle de nécessité de prévoir un renforcement du cadre budgétaire et de l’assainissement. Paroles, paroles ! Face à la hausse des déficits et de l’endettement, la cavalerie européenne se disperse, ce qui ne peut surprendre quiconque. Nicolas Sarkozy joue le coup de l’emprunt pour 2010, l’emprunt Guaino qui doit “financer l’avenir”. Et François Fillon est chargé, lui, d’incarner une gestion budgétaire stricte qui, il faut bien le dire, ne convainc pas grand monde dans la zone mark de l’euro. En France, aucune norme budgétaire n’est tenue sur la durée. Les hausses d’impôts risquent de “compromettre la relance”, avertit l’OCDE, ce qui conforte un Sarkozy qui n’a pas oublié la mésaventure du tandem Chirac/Juppé en 95. Toutefois, avertit le secrétaire général de l’organisation, Angel Gurria, “dans les pays à fiscalité lourde, il faut tailler dans les dépenses” ! L’Elysée fait donc le choix de la dette, de la poursuite des réformes en souffrance, dont celle des retraites qui, de toute manière, nécessite qu’on y revienne. L’équation politique est plus que délicate : si l’exécutif contourne l’écueil de la hausse des impôts (avec 43,6 % de prélèvements, c’est “de toute façon injouable”), l’emprunt ne fera évidemment que déporter la surcharge fiscale dans le temps. Souscrit auprès des particuliers, il coûterait cher. Levé sur les marchés de la dette, ce qui serait bien moins coûteux, il reviendrait à engager encore plus la signature de la France au moment où nous filerons vers le cap des 1 400 milliards.
Paris, la relance. Berlin, la rigueur.
Difficile de faire plus différent. A trois mois des élections, Angela Merkel est titillée par l’obsession de la discipline. Il paraît même qu’elle songerait à relever (encore !) la TVA pour restaurer ses finances publiques à l’heure où nous la baissons dans la restauration tricolore. La récession est plus violente outre-Rhin qu’ici, ce qui, le moment venu, peut générer, dit-on, un rebond technique en Allemagne. A voir. Ce qui est sûr, c’est qu’il pourrait bien y avoir à nouveau de la friture sur la ligne Paris-Berlin l’année prochaine et, comme toujours, principalement autour de la régulation macro-économique et de la monnaie commune. “La France n’a toujours pas de politique économique”, grogne un dignitaire européen, ce qui fera sans doute plaisir au président de la République française !
Chacun voit donc midi à sa porte et la pagaille règne sur l’Europe. Dans les pays à fiscalité light, le choix de la hausse des impôts s’impose presque “naturellement”. Impopulaire certes, mais obligé. L’Irlande ne touche pas à ses sacro-saintes entreprises mais cogne sur les particuliers. Au Royaume-Uni, Brown s’inspire d’Obama et tape sur les plus riches. En Espagne, Zapatero tourne définitivement la page du désarmement fiscal et renchérit l’essence et le tabac. Berlusconi, plus que jamais unique, voudrait une autre amnistie pour faire revenir les capitaux. Les pays baltes précèdent Merkel et augmentent la TVA. Dans les social-démocraties du Nord, pas de hausses d’impôts : avec 50 % de prélèvements, c’est impossible. Bref, pas de stratégie commune pour une Europe hétérogène à souhait ! La sortie de crise se fera à la va-que-je-te- pousse, avec, on s’en doute, des risques évidents d’exacerbation de la concurrence fiscale. Peut-on espérer moins de tactiques et plus de stratégie ?
Un an après avoir évité le scénario catastrophe de l’effondrement des banques et de la dépression, l’Occident et le monde n’ont guère le loisir de souffler. Globalement, les paramètres conjoncturels restent maussades en Amérique, au Japon, en Europe. Les pays émergents sont en croissance zéro ou assimilée. Les flux de capitaux privés, dont la chute a été stupéfiante fin 2008, se redressent. C’est un signe. Mais la défiance qui persiste au sein du marché interbancaire en est un autre, et de nature contradictoire. Pourquoi la vraie reprise n’est-elle pas pour demain ? Parce que le monde ne s’est jamais aussi endetté. Et jamais aussi rapidement. Parce que le marché de la dette ne peut que se détériorer. Si les gouvernements ne diminuent pas les déficits, “je crains que les marchés ne s’affolent devant l’envol de l’endettement de certains Etats”, déclare Olivier Blanchard dans les Echos. Blanchard est l’économiste en chef du FMI. Le porte-voix de DSK.
Qui ne l’a pas entendu ?
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