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Lettre ouverte Pendant que l'Occident arrogant s'interroge, sonné par les mécanismes autodestructeurs qu'il a mis en place, ailleurs d'autres créent un nouveau type d'entreprise. |
Par Laurent Liautaud*,
chef de projet chez Hystra, conseil en business social
Un ami du Mozambique m’envoie de ses nouvelles. Dans sa lettre, il en donne de sa femme et de sa fille qui l’accompagnent régulièrement sur la Marginal, le bord de mer de Maputo, pour y décortiquer quelques crevettes. Il me raconte que le dimanche, la foule se presse toujours vers l’océan Indien et s’y amuse, joyeuse malgré la pauvreté endémique. Il termine sa lettre par une touche heureuse, un espoir qui l’anime. Il me parle de ce réseau de distribution que nous avons mis en place il y a quelques années dans la province de Zambézie. Chaque mois, quelques femmes des villages les plus reculés du pays apprennent à vendre les produits de plusieurs entreprises et notamment de la multinationale Unilever. Toutes ne réussissent pas mais, parfois, un déclic se produit chez certaines d’entre elles. Elles créent leur entreprise, apportent des revenus à leur famille et contribuent à tisser des liens entre leur village et le reste du pays. Surtout, mues par l’un des élans les plus nobles de l’homme, l’esprit d’entreprise, elles servent d’exemple dans des communautés qui en manquent tant.
La petite entreprise, clé d’entrée du développement
Cette lettre me laisse un instant perplexe, à l’heure où chez nous la libre-entreprise, ou en tout cas ses prérequis, le capitalisme et l’économie de marché, sont à nouveau sur la sellette. Faut-il repenser l’équilibre entre l’entreprise et l’Etat ? Faut-il étendre à nouveau le périmètre de l’action publique ? Quelques questions émergent seulement. Mais pendant que l’Occident arrogant s’interroge, sonné par les mécanismes autodestructeurs qu’il a mis en place, ailleurs d’autres créent un nouveau type d’entreprise et rendent ces questions obsolètes.
En Inde, Harish Hande a fourni l’accès à l’énergie à près de cent mille foyers que la compagnie nationale d’électricité n’a pas trouvé les moyens de servir, en créant une entreprise de distribution de panneaux solaires individuels. Pour 5 à 10 dollars par mois, ses clients bénéficient d’une solution permettant d’alimenter 4 lampes et une prise 12 volts. Dans le même pays, VisionSpring a permis à des entrepreneurs locaux de vendre de manière profitable plus de cinquante mille paires de lunettes à trois dollars aux consommateurs les plus pauvres. VisionSpring exporte aujourd’hui son modèle en Afrique et en Amérique latine. Au Bangladesh, depuis 1976 la Grameen Bank a permis à des millions de femmes d’emprunter plus de huit milliards de dollars et de créer des entreprises, alors que les institutions financières ne les jugeaient pas solvables. La Grameen Bank a aujourd’hui plus de sept millions de clients et est rentable. Il doit être difficile de se regarder dans une glace aujourd’hui quand on est banquier et qu’on a misé sur M. Madoff plutôt que sur M.Yunus.
Changer d’échelle
Ces projets, qui servent les clients dont personnes ne voulait tout en réglant des problèmes sociaux, émanent de petits entrepreneurs. Mais quelques grandes entreprises ont commencé à les imiter et ont elles aussi obtenu des résultats tangibles. Au Mexique, Cemex, un des leaders mondiaux du secteur des matériaux de construction, a fourni un logement à plus de cent mille foyers parmi les plus démunis. On croyait que les habitants des bidonvilles n’avaient pas les moyens de s’offrir un logement décent. En leur proposant des financements adaptés et en les aidant à obtenir les droits de propriété sur le terrain qu’ils occupent, on peut les aider et gagner de l’argent. En Inde, Hindustan Lever, la filiale d’Unilever, a noué des partenariats avec des ONG et des institutions de microfinance pour concevoir le programme Shakti. Shakti forme des femmes à l’entrepreneuriat et permet de distribuer de manière rentable des produits qui n’atteignaient pas leurs villages auparavant. Le programme contribue à 15 % des revenus d’Hindustan Lever en zone rurale dans les régions de l’Inde où il a été lancé.
Il est possible de régler des problèmes sociaux et environnementaux en utilisant les mécanismes de marché. Cela marche. La question est maintenant de savoir qui le fera à très grande échelle.
Les mains libres
La farce des fusions-acquisitions et des programmes de réduction de coûts à répétition ayant montré ses limites, il va bien falloir trouver des moyens de créer de la valeur pour de vrai. Les cours de Bourse sont au plus bas et les actionnaires déboussolés ont démontré leur capacité à avaler n’importe quelle couleuvre. Les responsables des ressources humaines s’affolent de la démobilisation de salariés en quête de sens. Les gouvernements sont en panne d’idées. Les grands patrons ont donc les mains libres. Ils peuvent peut-être enfin commencer à penser aux quatre-vingts pour cent de la population qui vivent avec moins de dix dollars par jour. Après la crise, qu’elle dure un, deux, ou dix ans, c’est là que se jouera la croissance des grandes entreprises.
Loin des compromis mesquins et bureaucratiques des états-majors et des cénacles internationaux, dans les campagnes de Zambézie ou de l’Uttar Pradesh, dans les bidonvilles de Mexico ou de Dakha, des hommes et des femmes se lèvent à l’aube et inventent le capitalisme de demain. Les responsables des multinationales occidentales n’ont plus d’excuse pour ne pas les imiter.
* Auteur de “Rafiki”, recueil de portraits africains
