Chroniques & opinions

Brèches
par Paul-Henri Moinet

Moonwalk, le pas de l'humanité à venir

Jackson n'est plus là. Mais il ne l'a jamais été. Jamais vraiment là Michael.
Au-delà et par-delà. Par-delà les limites de l'identité et de toutes ses formes contraignantes. Ni blanc ni noir, ni fille ni garçon, ni enfant ni adulte, ni Adam ni Eve, ni Bambi ni Frankenstein. Michael, multiple et infini. Michael, pur fils de Rimbaud, fruit d'une de ses Illuminations ou de toutes en même temps.
“J'ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d'or d'étoile à étoile et je danse” (Phrases). Ce danseur c'est Michael.
“Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé, un musicien même qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour”(Vies). Encore Michael.
“Gracieux fils de Pan ! Tes crocs luisent, ta poitrine ressemble à une cithare. Ton cœur bat dans ce ventre où dort le double sexe” (Antique). Michael, évidemment.
“Un Prince était vexé de ne s'être employé jamais qu'à la perfection des générosités vulgaires. Il prévoyait d'étonnantes révolutions de l'amour. Il voulait voir la vérité, l'heure du désir et de la satisfaction essentiels” (Conte). Ce Prince, c'est Michael.
“J'ai brassé mon sang, mon devoir m'est remis. Je suis réellement d'outre-tombe, et pas de commissions” (Vies). Je, c'est Michael.
“La musique, virement des gouffres et chaos des glaçons aux astres”(Barbare). Celle de Michael, bien sûr.
“J'avais, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil (Vagabonds). Oui Michael, ta musique nous rend à notre état primitif de fils du soleil”.
“Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue et l'éternité. Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle. Sa vue ! Tous les agenouillements anciens et les peines relevés à sa suite. Son jour ! L'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense. Son pas ! Les migrations plus énormes que les anciennes invasions” (Génie).
Son pas ? Vous avez reconnu le moonwalk, le pas de danse popularisé pour l'interprétation de Billie Jean à l'occasion du 25ème anniversaire de Motown en 1983.
“C'était un pas de break-danse très sautillant que les enfants noirs avaient inventé sur les trottoirs des ghettos. Je l'ai vu la première fois dans Harlem, je l'ai reproduit, travaillé, perfectionné” raconte Jackson. Que se passe-t-il dans le moonwalk ? Le corps recule tout en donnant l'impression d'avancer, il est immobile et mobile à la fois, chaque mouvement de la tête, du bassin, des jambes, des bras semble avoir son propre centre de gravité, chaque membre vit à son rythme tout en obéissant à un centre de gravité invisible, secret, spirituel dont il tire sa grâce infinie et mécanique. Le sol n'existe pas, le dance floor abolit la terre, et le mouvement pur abolit l'espace. She is not my lover, she is a girl who claims that I am the one who will dance on the floor. Billie Jean aura toujours raison. La musique porte notre corps en gloire comme dans la photo de Jackson dépoitraillé les bras en croix faite par Annie Leibovitz en 1989. “A vendre les Corps hors de tout prix, de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance !” (Solde). Rimbaud et Jackson marchent du même pas, le moonwalk. Sur terre comme au ciel. Et ils nous montrent le chemin.


Le nouvel Economiste du 2 juillet 2009 - N°1483 – © Nouvel Economiste 2009