Vu d'en haut

Laurent Bibard,
directeur de l'Essec MBA

“Qu'on ait du respect
pour les métiers hautement matériels”

Le directeur de l'une des plus grandes écoles de gestion livre sans détour les enjeux et défis de ce type de formation.

Ce philosophe a le verbe libre et la vision humaniste. Cela peut parfois se traduire en propos aussi drus que carrés ! Directeur de l'Essec depuis 2005, Laurent Bibard combat autant l'autocensure des jeunes déshérités que l'arrogance, martelant cette phrase d'Aragon à ses élèves : “Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse.” Le pédagogue utilise les forces de sa grande école afin de corriger les faiblesses de la société. La force intellectuelle des étudiants aînés afin de pallier les faiblesses des élèves du secondaire désorientés. D'ou son attachement au programme de parrainage de lycéens en difficulté par des étudiants de l'Essec — “Une grande école ? Pourquoi pas moi” — avec comme feuille de route cette conviction : seuls l'apprentissage permanent et l'ouverture d'esprit qui l'accompagne sont à même de former les “hauts potentiels” de demain. Et que ces vocations peuvent fleurir dans les banlieues déshéritées autant que dans les beaux quartiers.
Il se méfie des classements comme des quotas, ces outils chiffrés qui visent à quantifier le mérite ou à faire promouvoir la diversité à marche forcée. En revanche il milite pour la réhabilitation de ce qu'il appelle le “hautement matériel” : cette noblesse des métiers, du savoir-faire, du travail autre qu'intellectuel dont, en France, on a encore le talent mais plus la fierté. L'hypertrophie obligatoire provoquée par le passage initiatique en prépa le désole, lui, le partisan de l'intelligence de l'émotion. Le parcours multidimensionnel qu'il réserve ensuite à ses étudiants vient savamment corriger ce défaut. Entre-temps, il nourrit un riche dispositif de tuteurs afin d'aider ces jeunes à donner du sens à leurs études supérieures colorées d'humanisme. Sa marque de fabrique.

Par Patrick Arnoux


L'Essec reste relativement homogène d'un point de vue social et culturel, même si cela a beaucoup changé depuis 10-15 ans. Notre pédagogie est fondamentalement basée sur la diversité. Sur 600 étudiants, environ 40 à 50 % ont des parcours tout à fait différents de ceux qui ont passé le concours, soit parce qu'ils ont été directement admis en MBA (en deuxième année), soit parce qu'ils sont issus de formations étrangères, ce qui nous place dans une situation différente des autres grandes écoles françaises. Pourtant, nous avons encore une majorité d'enfants d'ingénieurs, de professeurs, de chefs d'entreprise, etc. Malheureusement, la filière technologique est encore très peu représentée. Nous voudrions qu'il en soit autrement mais ce n'est pas simple. Nous devons continuer à travailler l'hétérogénéisation des populations, c'est certain, car à être homogène, on devient idiot, au sens étymologique du terme, et on vit dans la solitude de ceux qui ne font que se ressembler. C'est pourquoi il est fondamental d'ouvrir l'espace d'interrogation, de questionnement, de rencontre des étudiants.

L'ascenseur social

Le programme “Une grande école, pourquoi pas moi ?” s'inscrit dans un processus très intéressant : il éduque tout le monde. Les élèves concernés bien sûr, mais aussi les étudiants de l'Essec qui s'en occupent, les institutions qui gravitent autour et nous-mêmes, les professeurs. Il s'agit d'identifier des élèves de seconde, première et terminale comme ayant un réel potentiel, puis de les amener à envisager une grande école ou, en tout cas, des études après le bac. Bref, de leur apprendre à rêver. Concrètement, un accord conclu avec les lycées permet à un groupe d'élèves d'être pris en charge par des étudiants de l'Essec, eux-mêmes suivis par des professeurs de l'école qui, toutes les semaines, vont rencontrer ces élèves afin de les amener à débattre sur toutes sortes de sujets, les orienter vers une exposition, un film, les inciter à prendre la parole, etc. Progressivement, ils passent ainsi de la silencieuse évidence selon laquelle ils ne feront pas d'études à l'hypothèse selon laquelle cela peut être une option intéressante, voire accessible. Au départ, les étudiants de l'Essec étaient obsédés par l'idée de voir ces élèves réussir et intégrer une école, mais j'ai bien insisté sur le fait que l'essentiel était de les amener à décider par eux-mêmes. Qu'ensuite, ils fassent une grande école ou pas, qu'ils essayent Sciences-Po, des études de médecine, un BTS commercial ou qu'ils se disent “ce n'est pas pour moi” est excellent. Notre mission est accomplie à partir du moment où ils ont un minimum de souveraineté sur leurs propres décisions et qu'ils ne s'autocensurent plus inconsciemment. Il y a six ans que nous avons lancé ce programme : or le taux de réussite au bac oscille entre 90 et 95 % et beaucoup entament des études. C'est donc un succès mais on ne se fixe pas d'objectif. On se contente d'enclencher un processus. Celui d'un déblocage de l'autocensure pour redonner à ces élèves le droit fondamental de se dire : pourquoi pas moi ?

La méthode des quotas

La méthode des quotas pratiquée par Sciences-Po a ses vertus, mais je suis toujours très prudent dès lors qu'il s'agit de quantifier un processus. C'est efficace dans la mesure où cela ouvre des portes, bien sûr, mais cliver pour aider me semble délicat. Pour aider des gens dans une différence, il est préférable de reconnaître puis d'oublier. Faute de quoi, on fixe la différence. Prenons l'exemple très simple de quelqu'un en chaise roulante. La reconnaissance, c'est faire un plan incliné pour qu'il ou elle puisse se déplacer, l'oubli c'est de ne plus y penser ensuite ! Pour moi c'est cela l'idéal, contrairement à une politique de quotas qui s'apparente un peu à une marche forcée. C'est peut-être un passage nécessaire comme la parité en politique, mais ce n'est jamais suffisant, alors qu'enclencher un processus qui permettra aux personnes elles-mêmes d'intérioriser ce qu'elles peuvent et veulent faire face à toute forme de différence offre selon moi de plus grandes garanties de succès. C'est plus coûteux, plus lent, moins visible et peut-être moins efficace apparemment, mais au final je crois qu'une politique qui pousse les gens à prendre en main leurs décisions est la meilleure.

L'apprentissage permanent

Pour être diplômé, un étudiant à l'Essec doit, au niveau MBA, réussir 24 cours. Or, il doit choisir entre 250 cours au catalogue de l'Essec et 80 programmes d'échanges internationaux. Par ailleurs, il doit justifier de 18 mois d'expérience professionnelle réussie. En outre, il y a 15 000 offres de stage par an à l'Essec dont 2 000 à l'étranger pour 2 300 étudiants. L'offre disponible est très supérieure à la demande. Concrètement, cela signifie que chaque étudiant se retrouve face à un arbre décisionnel colossal dont il ne pourra jamais épuiser toutes les combinaisons. Si bien que tous se trouvent confrontés à une question fondamentale : “Qu'est-ce que je veux faire ?” Liberté encombrante. Pour les aider à la gérer, ils ont un interlocuteur — l'un de nos 300 tuteurs — qui débriefe leurs différentes expériences pour les amener ainsi à réenclencher régulièrement le processus du choix en leur faisant bien comprendre qu'essayer n'est pas être en échec. A l'Essec nous croyons aux bienfaits de l'apprentissage permanent, aux allers-retours entre théorie et pratique, au fait de passer d'une posture analytique et rationnelle à une autre en situation d'interaction avec une équipe, où l'on ne maîtrise pas tout et où l'on est contraint de prendre des risques ; tout ce qui constitue le quotidien d'une organisation. Cela oblige les étudiants à passer de la conviction à l'argumentation qui convainc. Et leur apporte beaucoup en termes de maturité afin, au final, de les aider à répondre à cette question fondamentale, “qu'est-ce que je veux faire ?”. Surtout, à comprendre qu'ils seront amenés à se la reposer tout au long de leur vie professionnelle. Il leur est essentiel de comprendre qu'ils ont appris quelque chose qu'il leur faudra peut-être désapprendre un jour si l'environnement change. Apprendre à désapprendre, quand c'est nécessaire. Cette flexibilité fabrique des gens ouverts, capables de s'orienter dans des circonstances parfois dramatiquement changeantes, telles que celles suscitées par la crise financière... Les étudiants sortant de l'Essec sont connus pour avoir cette ouverture d'esprit qui renvoie tôt ou tard à ce qu'on appelle un haut potentiel. Sans cesse je leur cite Aragon : “Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse.” Cela définit bien l'esprit dans lequel nous souhaitons qu'ils apprennent : ni arrogance, ni complexe d'infériorité.

Les classes préparatoires

L'enseignement y est excellent, extraordinairement exigeant. Les étudiants apprennent infiniment en termes de contenus mais ils ne cultivent pas suffisamment ce qu'est une émotion, ce que signifie décider en collectif ou encore prendre une décision dans l'urgence. Tout ceci, certains le travaillaient grâce aux sports, aux arts, à la musique mais la plupart ont renoncé à toute activité annexe, par nécessité, durant le temps de la prépa. Durant toute cette période, leur registre émotionnel est orienté de façon quasi exclusive vers la réussite du concours ou l'admission dans telle ou telle école. Cela mène à un clivage, avec d'un côté une très grande puissance intellectuelle et de l'autre, un déséquilibre relatif de ce qu'on appelle les soft skills : l'intelligence émotionnelle, la capacité à se comporter avec les autres, etc. Cela, il faut leur réapprendre. Voilà pourquoi l'école doit rester l'école. L'origine du mot école, c'est le loisir qui, au sens ancien, renvoyait à l'endroit où l'on se cultive, sans objectif arrêté ni obligation d'utilité immédiate. Ce qui au final, permet d'ouvrir l'horizon indépendamment du but.

Les stages ouvriers

Pour la première fois cette année nous avons renoué avec ce qui s'appelait autrefois le stage ouvrier, à une différence près : au lieu de se limiter aux usines, nous avons élargi le concept à des lieux éducatifs ou sociaux. Concrètement, cela peut amener certains étudiants à devoir aider — évidemment sous le contrôle des professionnels sur place — des jeunes de leur âge, analphabètes, ou alors dans des misères sociales réelles, certains parfois proches de la délinquance. Là, ils découvrent la vie. Au début leur inquiétude est immense, bien sûr, et puis, au fur et à mesure, cela devient un apprentissage fabuleux car l'apport de ce type d'expérience, en termes d'émotion, de maturité et d'ouverture, est colossal. Même chose avec les stages ouvriers qui sont un choc. Ne serait-ce que d'aller à l'usine pour un 3/8 à quatre heures du matin, cela les surprend. Beaucoup ont d'ailleurs cette expression que je trouve très problématique : “C'est bassement matériel.” Nous leur disons : non, c'est hautement matériel. Quand votre avion décolle, s'il est bassement matériellement contrôlé, il ne vole pas longtemps. Une entreprise c'est comme un avion. Il y a des choses hautement matérielles à considérer avec beaucoup de respect et à traiter avec beaucoup de soin. Et cette inertie des organisations, la vie profonde des choses qui se construit dans la durée, avec une émotion cultivée, une culture du travail que vous ne connaissez pas, vous allez la rencontrer.

Les doubles diplômes

Nous avons des accords de doubles diplômes avec l'université — en l'occurrence Paris II — impliquant un choix de formation encore plus large pour nos étudiants. Concrètement, ils ont 17 chaires possibles — chacune impliquant un partenariat avec une ou plusieurs entreprises sur un thème spécialisé : le luxe, le private-equity, l'entrepreneuriat social, etc. — et environ 15 filières. Ce qui leur permet d'avoir un double cursus et, éventuellement, un double diplôme. Bref, de profiter d'une flexibilité suffisante pour leur permettre de faire autre chose à côté de l'Essec. Nous le souhaitons, non pas dans la surabondance de biens, mais pour le fait de choisir. Et de se rendre compte que faire le mauvais choix peut avoir des conséquences problématiques.

Les classements

Evidemment, nous avons tous besoin de nous rassurer, c'est pour cela que les classements sont nécessaires. Nous avons tous besoin d'un minimum de standards. Mais en même temps, si le standard fait loi — ce qui est la tendance quand on a peur et le collectif dans le monde entier maintenant a peur —, et si l'on finit par croire qu'il n'y a que les classements pour dire la réalité, cela devient absurde.
En ce qui nous concerne, comment pourrions-nous évaluer 2 300 étudiants — 600 étudiants par promotion, à peu près — à la sortie ? Cela impliquerait de les comparer les uns par rapport aux autres en tenant compte de la richesse du processus, de l'acquisition de l'international en plus de la vie professionnelle et de l'académique ? A strictement parler, c'est incomparable. Je préfère garder en tête que ce qui compte, c'est ce qu'ils veulent. Quelqu'un peut très bien accumuler les lieux de prestige et de réassurance reconnus socialement et être malheureux sur le plan professionnel. A l'inverse, quelqu'un qui n'a pas besoin de reconnaissance si ce n'est la sienne propre et qui s'investit dans son travail tout en restant discret peut parfaitement y être épanoui. Voilà pourquoi c'est par rapport à eux-mêmes que nous voulons comparer nos étudiants. Mais à notre époque, ce n'est pas très vendeur. Pourtant, la reconnaissance qui consiste à penser “je fais quelque chose qui me convient” est fondamentale. Et quand cela ne me convient plus, je n'ai pas peur ; j'ai appris à changer et je sais que je peux le faire. La liberté dans une carrière coûte de plus en plus cher, mais elle est toujours possible. Et nous souhaitons que nos étudiants en aient conscience. Pour moi, c'est de l'éducation au sens fort.

La recherche

La recherche intellectuelle censée travailler sur l'innovation de fond devient un peu scolastique. Vous avez des gens qui travaillent pendant des années sur des domaines d'interrogation de la taille d'une tête d'épingle : ils sont remarquablement compétents, mais sur des domaines assez étroits et pas en tant que décideurs.
Le principal défi intellectuel auquel nous sommes confrontés est de réconcilier théorie et pratique. Nous avons des sciences de plus en plus spécialisées et de moins en moins capables d'intégrer globalement l'action ou la décision. Donc, on a besoin de réapprendre ce que seraient les disciplines qui nous font connaître le monde sans le réduire. Et cela n'a rien de simple. Comment anticiper un cas réel ? Comment former des gens ayant conscience du monde dans lequel ils prennent leurs décisions ? Pour l'heure, beaucoup de nos chercheurs sont des théoriciens ; pas des praticiens. Or la plus grande théorie a pour objet, tôt ou tard, son rapport à la pratique. C'est la question directrice qui doit aider à compléter ou à modifier certains enseignements. On a absolument besoin de gens qui non seulement sachent, mais aussi sachent faire. Les formations techniques de très haut niveau telles que la médecine, le pilotage etc., sont exemplaires sur ce plan. Et je pense que nous devons nous en inspirer pour évoluer.

Grandes écoles et université

La France souffre de clivages lourds qui s'apparentent à des archaïsmes. Comme l'opposition entre grandes écoles et l'université. Cette tension-là est absurde. C'est une des raisons pour lesquelles je me réjouis de nos formations doubles diplômes, des passerelles permettant aux étudiants de trouver ce qu'ils veulent à l'endroit où il y a ce qu'ils veulent. Ces regards complètement immobiles sur les formations me semblent extrêmement dangereux. Nous avons un rapport à l'autorité très troublant en France. Nous nous interdisons de bouger certaines autorités réputées immobiles et sacrées et cela ne nous rend pas très intelligents. Ce n'est pas parce qu'on a fait l'université qu'on ne mérite pas du respect par rapport à une grande école et réciproquement. C'est pourquoi je plaide pour la construction d'un milieu institutionnel où l'on ne soit pas dans le mépris réciproque des catégories. Pour l'heure, on se reconnaît dans le mépris que l'on a pour l'autre. C'est un travers très français.
Pour dénouer le problème, je pense que l'une des premières choses à faire consisterait à revaloriser des enseignements qui ne sont pas directement intellectuels — toutes les formations n'étant pas censées former des sociologues, des historiens ou des mathématiciens —, mais que l'on forme correctement des gens qui sont des plombiers ou tout ce qu'on voudra. Qu'on ait du respect pour les métiers hautement matériels. Le problème en France est que nous croyons que la matière est une déchéance. Mais c'est catastrophique ! Avons-nous oublié que nous avons un corps ?
On a pourtant ce goût et ce talent en France : bien faire un travail, mais on ne sait pas l'entendre. Nous avons l'impression qu'on n'est intelligent qu'à réfléchir intellectuellement, ce qui nous pousse à ravaler l'émotion, la capacité d'entendre ce qu'est une mémoire traditionnelle, un métier qu'on transmet. Le jour où l'on saura orienter des jeunes sans penser qu'ils sont en échec parce qu'ils sont manuels, cela sera sans doute très reposant pour l'université. En attendant, lorsque l'Essec a mis en place l'apprentissage en 1993, on nous a dit, “vous n'allez pas former des boulangers ?”. Non, on ne forme pas des boulangers. Mais récemment, un de nos anciens étudiants a créé une entreprise de boulangeries en Inde pour des intouchables. Eh bien chapeau !


Bio express
Intellectuel de l'action

Ce collectionneur de doctorats, (philosophie, socio-économie, analyse des organisations) est professeur de management, féru de recherche sur l'éthique, et la théorie des organisations. Capital intellectuel qu'il valorise par ses enseignements mais aussi quelques brillantes publications (Penser avec Brel, L'Athéisme, La Sagesse et le Féminin, etc.) Il n'aime rien tant qu'accorder la pensée à l'action, ce qui explique ses responsabilités à la tête du cycle MBA de l'Essec. P.A.


Le nouvel Economiste du 2 juillet 2009 - N°1483 – © Nouvel Economiste 2009

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