Politique(s)

Entre les lignes,
par Henry Lauret

Un an, une éternité

Le spectre de la banqueroute est loin. Reste à inventer la croissance nouvelle, l'antidote du chômage.

Pas besoin de tendre l’oreille, il se dit sur la reprise et le reste à peu près tout et son contraire. Et sur tous les modes. Le grand bêtisier de la crise n’est donc pas près de se refermer. Chômage, réformes et petites misères. Dernière grande star planétaire depuis la tragédie M. Jackson, Obama essuie un flot de diatribes et d’imprécations insensé et baisse beaucoup dans les sondages. Simple trou d’air ? Alors que disparaît le dernier des Kennedy, revient en trombe une Amérique où la violence sociale pousse avec le chômage ; et la brutalité politique avec les envies présidentielles de réforme du modèle socio-économique. Comme un Clinton, un Carter ou un Nixon avant lui, Obama finira-t-il par battre en retraite, renoncer à bouger un système de santé qui coûte à l’Oncle Sam plus de 17 % de PIB (12 % en France) tout en laissant sur le pavé plus de 45 millions d’Américains exclus de couverture maladie ? La réponse à cette question revêt une importance cruciale pour un homme qui joue son autorité et son crédit sur le changement dedans et dehors.

Il y a un an déja

Il y a un an déjà, sombrait l’empire Lehman Brothers. Fin 2008, le monde a frôlé la catastrophe. Aujourd’hui, oublié le syndrome des années 30 : le scénario récession/dépression est sorti de toutes les têtes. L’Amérique parle grippe, sans hystérie. Bonus, avec une certaine virulence nourrie par les 20 milliards de Goldman Sachs pour ses traders. Reprise enfin, dans un milieu où la croissance est le sang de la nation. Le logement va mieux. L’automobile aussi. Tout le monde a apprécié un temps la bonne vieille recette de la prime à la casse. Le PIB au troisième trimestre devrait accélérer. Fin de la série noire ? Que nenni ! Le risque d’une rechute ne peut et ne doit être éliminé. Les banquiers centraux ne lèvent pas la garde, conscients que c’est la prime à la casse qui a enrayé la chute de l’automobile et non le retour à la normale des marchés. Et la stabilité économique ? Elle doit plus au ralentissement du déstockage qu’à un restockage en bonne et due forme. Quant à la consommation, on ne se plaindra pas de la divine surprise d’un deuxième trimestre à +0,3 % en France et en Allemagne, mais on n’en fera pas non plus des tonnes : la demande surfinancée par le surendettement, ça n’a qu’un temps et ça se paie cher ! Moyennant quoi, l’économiste Nouriel Roubini n’est pas seul à craindre un scénario en W. Dans Challenges, le Nobel Joseph Stiglitz (qui doit remettre à Nicolas Sarkozy un rapport sur “Performance économique et progrès social”) écrit que nous vivons en ce moment une période illusoire liée à l’amélioration conjoncturelle. Nous voilà seulement revenus “à une récession normale”, tranche-t-il. Les effets de crise seront durables. “L’éternité c’est long, surtout vers la fin”, comme dirait Woody Allen.

Le bon coté des choses

Histoire de voir le bon côté des choses, on rappellera qu’en injectant des montagnes de vraie fausse monnaie, les grandes économies planétaires ont réussi l’essentiel : éviter l’effondrement de la production et du crédit. La panique. Résultat, mini-croissance de chaque côté du Rhin. Bonne activité en Chindia (Chine + Inde). Aux Etats-Unis, la relance de 780 milliards a finalement mieux fonctionné, même si les baisses d’impôts ont incité les ménages à épargner autant qu’à consommer. Sur le fond, rien de décisif n’a évidemment pu être entrepris. Reste la dette… Partout en Occident, le mur s’élève plus haut chaque jour. Pour s’en tenir aux Etats-Unis, les chiffres ne font même plus frissonner. Ils dépassent l’entendement. Le déficit budgétaire atteint 12 % de PIB, 1 800 milliards. La Maison Blanche ose parler d’un déficit public cumulé qui culminerait à… 9 000 milliards de dollars dans dix ans. Vive l’inflation ! Last but not least, les investissements sont au point mort et le chômage continue de grimper, en Amérique comme en Europe. Ce dernier critère de l’emploi suffit à lui seul à modérer les ardeurs.
La vérité, c’est qu’il est peu vraisemblable que les économies du Nord retrouvent avant longtemps des niveaux de consommation qui étaient les leurs avant la crise. Le sujet est particulièrement critique pour tous et pour la France en particulier dont la croissance est majoritairement tirée par les dépenses des ménages. Moins de consommation chez les riches, moins de production/exportations chez les émergents : quel contenu pour la croissance de demain ? Réponse : des investissements publics, des infrastructures, du développement durable et tout ce qui tourne autour… C’est donc le moment où jamais de foncer, plaide Henri Guaino. D’où la commission sur les investissements stratégiques. D’où le grand emprunt dont la finalité ne peut donc guère être contestée, mais inquiètera aussi longtemps qu’on n’en connaîtra ni les modalités ni les “véritables” affectations. Consolider l’industrie française ? Oui, mais laquelle ? Il est utile de sauver l’automobile et ses centaines de milliers d’emplois. Encore faut-il observer la mutation de cette industrie : en un an, la production de véhicules sur le territoire national a reculé de 40 %. La principale difficulté de l’exercice, c’est donc bien qu’il faut préserver le présent tout en préparant l’avenir, à moins que ce ne soit l’inverse. Or l’avenir n’est pas dans les “industries mécaniques au sens du XXe siècle, mais dans les sciences du vivant et autres technologies de l’infiniment petit”, rappelle un grand personnage de l’Etat.

L’heure de vérité pour Obama

Hors de la bulle euphorique des marchés (gare à un possible retour de manivelle !), les maîtres du monde en sont plus ou moins conscients. En Amérique, l’heure de vérité approche pour Obama. Jusqu’ici, tel un Roosevelt à ses débuts, le jeune président a subtilement louvoyé dans les dossiers, diplomatie comprise. Il n’en aura plus le loisir. Sur la santé comme sur la “reprise verte” et la régulation financière, il doit trancher ou subir, affronter les lobbies et l’opposition républicaine sans basculer dans un pseudo- syndrome “collectiviste” dont ses adversaires lui font procès. Dans un pays qui n’a rien perdu de sa dévotion aux principes cardinaux du libéralisme et n’en fait pas une maladie de rester lanterne rouge de l’injustice sociale, le combat politique promet d’être acharné. Il déterminera sans doute le futur de Barack Obama président mais aussi de la société américaine tout entière. On a évité le pire mais les travaux de réparation du tsunami ne font à peine que commencer !

La simili révolution culturelle au Japon

Dans cet ordre d’idées, disons un mot du Japon qui s’offre un simili de révolution culturelle dans les urnes et la perspective, pourquoi pas, d’un changement du modèle de la ruche issue de l’après-guerre. La droite libérale-démocrate aux affaires — sans discontinuer durant six décennies — agonise depuis 15 ans. Quinze années de récession, de croissance molle et de scandales politico-financiers à répétition n’ont pas eu raison des piètres héritiers de Fukuda. La crise financière, si. L’archipel change d’époque à la faveur d’une première alternance démocratique de centre gauche. Pourquoi ne pas imaginer que ce qui s’y passe est, toutes choses égales, d’une nature similaire au chambardement qui a conduit Obama à la Maison Blanche ? En attendant, Yukio Hatoyama promet moins de béton, moins de hiérarchie, plus de justice sociale et plus de “fraternité” dans un pays engoncé dans la tradition et, désormais, le chômage de masse. Quel Japon demain dans une région que la Chine entend dominer sans partage ? C’est une autre histoire. D’une certaine manière, certains avancent déjà que la défaite de la droite nippone est aussi une victoire du contre-modèle chinois que les maîtres de Pékin pilotent d’une main de fer. En marge des violences socio-ethniques de l’été, force est de constater que la relance chinoise semble produire ses premiers dividendes. Les ménages n’ont pas relayé les exportations comme on le désire tant en Occident, mais les investissements d’infrastructures payent. L’Etat pékinois est à la manœuvre. N’est-ce pas l’objectif que de compenser les effets de la crise par la dépense publique ? Fort de plus de 2 000 milliards de réserves de changes, les Chinois peuvent voir venir.

Quant à Sarkozy

C’est un Sarkozy bronzé et pimpant qui, en politique talentueux, a donné le la de la rentrée. Oublié le malaise de juillet, le Président saute à pieds joints sur les banquiers et leur bonus. Tapage médiatique et coup politique avec le mot malus judicieusement accolé. Procès démago sur la forme. Sur le fond, la thèse franco-française n’a aucune chance d’aboutir sans les Anglo-Saxons et asiatiques. Obama fait vaciller le secret bancaire suisse. Histoire de ne pas faire chou blanc au G 20, Sarkozy s’érige en modèle de rigueur et “identifie” 3 000 “fraudeurs” du fisc planqués en Helvétie. Quand les socialistes se refont un brin de santé pour revenir au centre de l’opposition, il rassemble chasseurs et souverainistes. La bataille des régions est lancée. Le non-cumul des mandats jeté en pâture. Sarkozy a détruit le PS. Il veut ruiner la Sainte-Alliance au centre gauche si tant est qu’elle ait une chance de prospérer sur les primaires élargies, la dénonciation de la taxe carbone, les ego de Bayrou, Royal et Cohn-Bendit. En deux ans, le pouvoir a instauré 20 taxes nouvelles ! La fiscalité verte n’est pas une absurdité de principe. Mais il est faux de dire qu’il n’y en pas assez : et la TIPP ? Et la taxe sur les activités polluantes ? Financer la croissance verte, banco. Pas au détriment de l’activité et de la reconstruction en temps de crise. La taxe carbone, en l’état, est l’expression du masochisme politico-fiscal dont la France a le secret. La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. C’est de Paul Valéry et toujours d’actualité.


Le nouvel Economiste du 3 septembre 2009 - N°1487 – © Nouvel Economiste 2009