Chroniques & opinions
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Brèches Tyrannie de la visibilité |
Etre visible ou mourir. Et pour être visible, être prêt à faire n’importe quoi. Telle est la loi de l’époque. Loi terrible qui vaut pour les ministres comme pour les ouvriers.
Luc Chatel ministre de l’éducation à Villeneuve – le Roi Val–de-Marne et les ouvriers de l’usine Chaffoteaux & Maury à Ploufragan Côtes – d’Armor, même combat. Que l’on soit ministre en exercice ou ouvrier licencié, tout passe par la mise en scène. Il ne s’agit plus d’en faire plus pour être entendu, il s’agit d’en faire trop. D’un côté on espère des indemnités de licenciement supplémentaires, de l’autre on veut vérifier sur le terrain la pertinence du programme officiel pour une rentrée plus économique.
Résultat : ouvriers et ministre se retrouvent dans le même sac, piégés. Les premiers parce qu’ils sont obligés d‘agir à la limite de la légalité et le second parce qu’il s’expose à des visites truquées où les vrais clients sont remplacés par des figurants acquis à la cause. Au bout du chemin, l’obsession de la visibilité engendre la honte ou l’humiliation. La honte pour le ministre qui se fait manipuler par un directeur de supermarché zélé, l’humiliation pour les ouvriers qui se font traiter de voyous par les syndicalistes et de terroristes par le gouvernement.
En décidant de poser nus pour un calendrier, les licenciés de Chaffoteaux & Maury innovent. Ils ont le même objectif que leurs camarades de lutte de Continental qui ont attaqué la sous – préfecture de Compiègne, de New Fabris à Châtellerault qui ont menacé de faire exploser leur usine avec des bonbonnes de gaz, de Serta près de Rouen qui ont annoncé qu’ils allaient polluer un affluent de la Seine avec des produits toxiques, de Molex, Faurecia ou Caterpillar qui ont séquestré leurs patrons. Mais en prenant à la lettre ce qui leur arrive (vous nous dépouillez de notre outil de production, donc on se retrouve à poil), ils mobilisent l‘opinion publique par une stratégie de résistance pacifique. Remplaçant la menace par l’exposition de leur nudité, ils s’assurent les faveurs de l’opinion publique. Tout aussi désespérés que leurs camarades dont toute une vie d’usine est estimée entre 12 000 et 50 000 euros, ils sont plus prudents et inventifs dans leur tactique de négociation. Au lieu de jouer les bons élèves de la rentrée, Luc Chatel aurait pu s’inspirer de leur exemple. Surtout quand on sait que 13 500 postes sont supprimés dans l’enseignement en septembre et que 16 000 suppressions supplémentaires sont prévues au budget 2010.
Il aurait ainsi évité de se tromper d‘endroit : que vient faire un ministre de l’éducation dans un supermarché ?
Il aurait évité de se tromper de question : “Bonjour madame, vous connaissez les Essentiels de la rentrée ?” devant un rayon de fourniture dûment étiqueté au bon label, c’est la question de la couleur du cheval blanc d’Henri IV. Il aurait évité de se tromper de rôle : un ministre de l’Education n’est pas une tête de gondole qui sert à faire la promotion d’une opération de rentrée. Encore moins un VRP de la rue de Grenelle qui doit vérifier si son opération commerciale est bien mise en place sur le point de vente. Il y a la répression des fraudes pour cela. Entre la mise en scène grotesque dont est victime le ministre et celle, violente, dont sont victimes les ouvriers, il y a un point commun : les deux sont des symptômes de la tyrannie de la visibilité. Dans sa version farcesque ou dans sa version tragique.