Ruptures

Ranking
Pour le meilleur et pour le pire

Les classements internationaux obligent grandes écoles et universités à revoir leur stratégie.

Cela démarre comme un gentil conte asiatique et se termine en bombe atomique qui va durablement transformer universités et grandes écoles. Véritable rupture. Un beau jour de 2002, souhaitant envoyer ses étudiants dans les meilleures facultés du monde, le président de l’université Jiao Tong charge le professeur de chimie Nian Cai Lu d’établir un classement. Première, deux fois mondiale : non seulement il prend en compte les universités du monde entier mais leurs performances seront affichées sur toute la planète grâce à Internet. Las, les moyens — deux assistants — ne sont pas à la mesure de cette ambition permettant à chaque étudiant de situer son institution. Ce dernier se contente des données objectives disponibles sur la Toile : le nombre de prix Nobel, de médailles Fields (pour les mathématiques), de chercheurs les plus cités dans leur discipline, de publications en anglais dans les revues scientifiques Nature et Science, nombre de chercheurs répertoriés dans deux bases de données d’articles scientifiques, l’une sur les sciences humaines, l’autre sur les sciences pures. Six mois plus tard, la diffusion du classement va brutalement concrétiser une concurrence jusqu’à présent très soft. Electrochoc dans l’Hexagone où les universités et grandes écoles figurent dans les limbes. Triste ranking, non seulement la France est carrément absente des différents Top 20 thématiques, mais globalement, elle pointe au 13e rang mondial, juste derrière la Chine et Israël. Aussitôt les beaux esprits gaulois critiquent la rusticité de la méthodologie, allant jusqu’à récuser l’exercice qui les note si médiocrement.

Big is beautiful

Sur le marché mondial de l’enseignement supérieur, la taille de l’établissement est un critère prépondérant. Rien d’étonnant donc que pointe au premier rang Harvard - l’université de loin la plus riche du monde et parmi les plus importantes avec son budget de 35 milliards de dollars, ses 2 497 professeurs, 9 715 étudiants “undergraduate” et 15 424 étudiants. La première université française, avec un budget cent fois moindre, arrive à la 43e place ! Le malheur veut que cette initiative chinoise soit très opportunément venue combler un manque important de balises et repères sur le marché de l’éducation.
Il existe peu de boussoles et autres référentiels pour choisir une orientation, évaluer la qualité d’un établissement en fonction de toute une série de critères allant de la qualité des professeurs jusqu’à celle des débouchés, en passant par la vie sur le campus ou d’autres critères académiques. En faire l’inventaire avant de les comparer est devenu un exercice incontournable à l’heure où le programme Erasmus disperse ses centaines de milliers d’étudiants sur la planète. Il existe certes des batteries de labels et d’accréditations mais les rankings ont un grand avantage : ils délivrent des messages simples de différenciation, facilement transmis et perçus.
Ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse ne s’y trompe pas : “Le classement de Shanghai est certes critiquable mais puisque l’on ne peut changer les indicateurs dont nous n’étions pas maîtres, mieux vaut les retourner en notre faveur. Lorsqu’ils choisissent leur future université, les étudiants américains, australiens, chinois ou indiens regardent ce classement. C’est la mondialisation. On ne peut s’en abstraire et nous devons donc gagner des places, ce qui n’est pas contraire à l’exigence d’excellence de l’université française.”
Et si, furieux de son classement dans le guide Michelin, un grand chef très toqué publiait son propre palmarès des restaurants, sa légitimité prêterait à rire. Critiquant vertement la méthodologie du “ranking” chinois, Nicolas Cheimanoff, directeur des études de l’Ecole des mines de Paris, diffuse depuis 2007 son propre palmarès dont le critère particulièrement pertinent – la formation des dirigeants dans les 500 plus importantes firmes mondiales – ne suffit pas à compenser le process partisan.

Le classement du F.T. fait référence

Depuis, les initiatives se sont multipliées, tant parents et étudiants sont demandeurs d’informations. Calés sur des batteries de critères fort différents — l’excellence académique, les salaires à la sortie, etc. —, plus d’une dizaine de classements sont devenus les cauchemars des directeurs de grandes écoles. (Celui du Nouvel Economiste, par exemple, basé sur l’option des DRH sur ces institutions.) Actuellement les plus considérés sont certainement ceux publiés par le Financial Times grâce au travail de l’équipe de Della Bradshaw qui passe au crible l’évolution de carrière des diplômés. “Certains sont complexes et opaques quand d’autres, au contraire, permettent de mettre en évidence un certain nombre d’informations précieuses pour les étudiants. Les classements sont devenus un outil marketing dans un secteur où les acteurs sont peu familiers des politiques de communication. Pourtant, par l’image qu’ils renvoient, ils permettent de sérieusement réfléchir au positionnement. La France est devenue championne du monde des classements. Avec quelques effets pervers dans la mesure où certaines écoles calent leur stratégie sur des critères spécifiques. Ce qui pourrait à la longue favoriser un certain nivellement comme le font les accréditations. Effets bénéfiques : la France est devenue, pour l’enseignement supérieur, un marché plus dynamique et structuré”, explique Brigitte Fournier, auteur d’un livre blanc

L’enseignement supérieur à l’épreuve de la communication

La tyrannie parfois obsédante des classements dont les enjeux sont devenus singulièrement majeurs pour les directeurs d’école et présidents d’université provoque parfois des effets pervers. Certains calent leur stratégie sur quelques critères choisis. “C’est la pire des erreurs et la meilleure façon de se planter. Certes ces multiples classements réclament beaucoup de travail mais c’est le prix à payer pour la pluralité d’où naît la pertinence de l’information. La combinaison des approches est bonne pour les étudiants comme pour les écoles. Il y a des exceptions, comme ce classement totalement contraire à l’éthique auquel nous ne répondons pas. Certains classements ont plus de résonance médiatique que les très académiques accréditations. C’est un peu idiot mais un bon rang dans le F.T. provoque davantage de retombées qu’un label”, explique Jacques Chaniol, directeur de l’Escem Tours-Poitiers. Dernier chantier pour 2010 du côté de Bruxelles afin de ne plus subir les défauts des classements existants : la construction d’un classement européen par grandes disciplines. Benchmark censé favoriser la migration des étudiants quand leurs professeurs devront eux sacrifier à la culture du résultat.

patrick.arnoux@nouveleconomiste.fr


Le nouvel Economiste du 10 septembre 2009 - N°1488 – © Nouvel Economiste 2009