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Merci la crise

Pensées nouvelles, ruptures et déblocages, tabous levés : les effets positifs du choc.

“Vive la crise !” L’émission diffusée en 1984 marqua un tournant. Conservée dans les archives de l’INA — Institut national de l’audiovisuel — d’Emmanuel Hogg, on y voit Yves Mourousi aux côtés d’Yves Montand et du président Mitterrand expliquant deux heures durant, reportages à l’appui, la nécessité de “tourner la page”en pleine vague de restructurations.

Une pédagogie radicale à destination du bon peuple mais qui fut surtout l'occasion pour l'élite de se convertir sans complexes au modèle de l'enrichissement. Vingt-cinq ans plus tard, les Français communient à nouveau autour d'un film, Home, qui développe le thème de la maison commune. Cet accélérateur de prise de conscience jouant à fond sur l'émotion n'est que la facette émergée de changements en cours, certains visibles, d'autres plus souterrains, en réaction au choc. La crise a cette vertu positive : celle de débloquer de gré ou de force certains verrous. Mais il serait indécent d'en méconnaître le coût. Alors non pas “Vive la crise !” mais “Merci la crise !”

Par Caroline Castets


La formule est célèbre : la crise est ce moment où le vieux meurt tandis que le neuf n’est pas encore né. Une période de tran-sition nécessairement chaotique, un sas inévitablement douloureux – et en même temps une formidable occasion de rebattre les cartes, de réaménager les rôles et les fonctions, d’inventer un nouveau mode opératoire, de lever les écrous des conservatismes et des blocages. Deux ans seulement après son déclenchement en août 2007, la crise a déjà opéré des changements sans que nous en ayons forcément pris conscience. Le nez dans le guidon, le “recul” manque et évidemment personne n’est en mesure d’écrire le scénario de la sortie. Il n’empêche : le chemin parcouru est loin d’être négligeable et les éléments d’une métamorphose se mettent déjà en place. Pour le meilleur, il faut l’espérer. Jusqu’ici les risques de régression ont été à peu près contenus – la fermeture des frontières en économie, le recours à l’homme providentiel en politique. Il est bien trop tôt pour dessiner les contours de cet avenir indéfini. La crise ouverte en 1973 avait débouché sur le cycle reagano-thachtérien de la dérèglementation et libéralisation de l’économie. Aujourd’hui les maîtres mots n’ont pas la même couleur : régulation, moralisation. Mais derrière les formules générales, un premier inventaire de ce qui a bougé  — effets directs ou secondaires de la crise — permet de prendre conscience des évolutions en cours. Pour les biologistes, la crise fait partie du vivant. Elle est d’abord une information, un signal sur l’état de l’organisme. “L’infarctus par exemple survient lorsque les artères sont obstruées à 95 %. Or ce processus de dégénérescence survient après plusieurs années de comportements à risques sans que les systèmes d’alerte et de surveillance n’aient été actionnés. Tout l’enjeu, une fois l’accident survenu, est d’inciter le patient à adopter un nouveau mode de vie”, explique David Servan-Schreiber * (dans l’émission Le Sens des choses sur France-Culture cet été). L’enjeu est là, remettre en phase et en cohérence une organisation violemment secouée par un dérèglement majeur.”

Une clé pour ouvrir les verrous

Le mot crise a de multiples sens selon les langues. En chinois, le terme désigne à la fois le danger et l’opportunité. Selon l’étymologie grecque, crise signifie décision. Quoi qu’il en soit, la crise demeure un moment brutal parce que venant en général par surprise. Et d’une prise de conscience poussant à l’action. “Il y a deux types de crise, explique Boris Cyrulnik*. Les crises du type conflit — celles que peuvent traverser par exemple un couple et durant lesquelles les deux parties remanient leurs raisons de vivre ensemble — et il y a des crises plus profondes, révélatrices de dysfonctionnements graves, ces dernières appelant des réactions plus radicales. Aujourd’hui, les deux dimensions sont présentes. Cela veut dire que nous devons faire face à des problèmes qui appellent des solutions habituelles, sinon ordinaires et à la fois à une crise d’une autre dimension qui appelle une nouvelle manière de vivre ensemble.”A cette aune, l’impact d’une crise partie à l’origine d’un coin de la Californie et de ses subprimes est considérable. Quelle incroyable rupture en effet de voir les Etats-Unis mettre entre parenthèses leur unilatéralisme pour intégrer le G20 — nouveau directoire du monde — et tenter de bâtir une réponse coordonnée, sinon commune, à la crise ? Qui aurait parié sur le fait qu’il serait possible de lever en France le tabou de la rémunération au mérite au sein de l’administration ou de parler d’autonomie dans les universités ? Qui aurait pu imaginer possible d’accoler de façon crédible le mot “social” à celui de “business” et de faire du “social business” une pensée neuve pour rénover — sans le renier – le capitalisme ? Pensées nouvelles, ruptures et déblocages, tabous levés : c’est assurément à cette aune que l’on peut voir la crise et ses effets sous un angle positif. Certaines évolutions n’en restent pas moins marquées par l’ambiguïté. Aux commandes de l’Etat, l’exécutif incarné par Nicolas Sarkozy fait un retour en force  — “Président PDG” —, surfant sur le retour gagnant de l’Etat, seule autorité ayant été capable aux moments les plus aigus de la crise de rétablir la confiance en se portant garante des parties. Mais cette concentration du pouvoir dans les mains d’un seul homme, si elle paraît adaptée à la gouvernance en temps de tempête, n’en porte pas moins des risques potentiels — on l’a vu avec le malaise vagal heureusement sans gravité. De même dans le domaine social, le meilleur peut côtoyer le pire, comme ces restructurations menées sans avoir le souci de ménager le facteur humain. Bref, innovations positives se mêlent avec les positions régressives, composant un patchwork à la couleur dominante encore incertaine. Et pourtant il y a urgence à établir la cohérence. Ce qui manque le plus c’est la définition d’un projet d’ensemble, d’un objectif justifiant d’investir l’énergie pour bouger. “Le malade qui a connu une sérieuse alerte doit changer de mode de vie tout de suite. S’il transige, tergiverse, alors il retombera dans ses excès et récidivera !”, prévient David Servan-Schreiber. En termes stratégiques on dit qu’il faut saisir la fenêtre de tir.

La crise comme détonateur

“Face à l’inconnu que représente le choc d’une crise et son impact, il y a trois types de réactions possibles : soit les personnes s’adaptent, soit elles innovent, soit elles s’en remettent à un tiers”, résume Boris Cyrulnic.* Seule certitude : il n’y a pas d’ “opting out”, de voie d’échappatoire. Jusqu’ici tout le monde a fait preuve de sang-froid. La crise n’a pas dégénéré en conflit et personne n’a cédé à la tentation du règlement de comptes. Une réaction à souligner : “La crise est vécue sur un mode profondément anxiogène. Car contrairement à une catastrophe naturelle ou à un accident majeur  — type Katrina ou explosion d’AZF —, son impact n’est pas directement visible”, analyse Xavier Guilhou, directeur d’XAG conseil, spécialiste en prévention et gestion des risques. Pour autant le mental n’a pas craqué : la recherche du bouc émissaire ne s’est guère focalisée en mineur que sur la figure emblématique du trader. L’explication tient sans doute au fait qu’au tréfonds de la conscience des gens, la crise n’a pas été une si grande surprise. “Dès les premiers signes de la crise, les individus se sont sentis très vite concernés. Ils ont vu dans ces événements la confirmation de ce qu’ils pressentaient depuis longtemps : on consomme mal et trop, ça ne peut pas continuer comme cela”, estime Dominique Lévy, directrice des études à TNS Sofrès. Ainsi la crise n’aurait été que le détonateur pour passer à l’acte et mettre en conformité les comportements avec leurs valeurs. Une évolution presque tranquille parce qu’acceptée : selon le baromètre du suivi de la crise de l’institut, 60 % des Français auraient peu ou prou modifié leur façon de consommer. “Une proportion très élevée. La volonté n’est toutefois pas d’arrêter de consommer  — pas question de sortir du système — mais de corriger ses excès”, précise Dominique Lévy. Pour Robert Zarader, directeur générale d’Equancy & co aussi, la crise a cette vertu : elle a permis de faire un saut qualitatif de compréhension en catalysant les prises de conscience dans des domaines aussi essentiels que l’interdépendance née de la mondialisation, la place de la finance moderne. “En même temps, on s’aperçoit que l’on vivait en grande partie sur de l’artifice et sur l’illusion d’un monde illimité où l’on pouvait innover grâce à la fabrication infinie de contreparties virtuelles. La crise déchire ce voile. On a souvent parlé de la société de défiance. La finance a été victime au contraire d’une crise d’hyper-confiance aveugle.”

Interpellation des élites

C’est là en effet une des dimensions les plus étonnantes de la période : la place des élites avant, pendant et après cette crise. Les sources de la défaillance des élites aux commandes de la finance, victimes du paradoxe de la tranquillité décrit par l’économiste Minsky — pourquoi m’inquiéterais-je puisque personne autour de moi ne manifeste le moindre doute ? Or c’est précisément quand tout va bien que le ver s’installe dans le fruit, résume Christian de Boissieu* — restent encore à élucider. Pourquoi laisse-t-on s’accumuler les déséquilibres ? “Le cerveau humain est programmé pour maximiser les bénéfices immédiats, une disposition biologique qui remonte aux temps ancestraux où les ressources vitales étaient rares. Et cela conduit assez naturellement à des excès”, analyse David Servan-Schreiber*. D’où des élites plus enclines à la conservation qu’à l’évolution, à essayer de faire neuf avec du vieux. Comme si de rien n’était. Une disposition d’esprit encouragée par le fait que pour une bonne part, les remèdes à la crise sont les mêmes qui ont mis de l’huile sur le feu, en particulier la politique de l’argent quasi gratuit. Et avec le gonflement des dettes publiques à la place de l’endettement privé se mettraient en place les conditions de la prochaine crise. “La prise de conscience est plus rapide et plus profonde à la base qu’au sommet, estime Xavier Guihou. La société civile — ONG, associations — est bien plus réactive que les Etats et leur administration. Les élites raisonnent largement dans des schémas du passé. Elles n’envisagent que des adaptations à la marge. Or on est arrivé à la limite de l’exercice. La base, elle, a bien compris qu’il fallait changer.”

La solidarité une bonne affaire ?

La logique individualiste a été poussée jusqu’à sa limite. Et l’échelle de temps, particulièrement sur le marché de l’argent, a été complètement brouillée, créant une grande confusion. Le rendement sur les échéances a été inversé avec des investissements à court terme plus rentables que des placements à long terme. La crise aura-t-elle ce mérite : celui de remettre chacun à sa place ? L’Etat a reconquis la sienne éminente, celle au centre, mais il lui faut définir sa fonction au-delà de ses interventions de pompier d’urgence. Une certitude que rappelle Boris Cyrulnik. “Les groupes qui “redémarrent” le mieux sont ceux qui pratiquent en temps normal la solidarité. Un raisonnement que l’on peut transposer à l’échelle d’une nation. Un pays est d’autant moins préparé à affronter une situation difficile qu’il est divisé.” La solidarité, une bonne affaire ? Voilà une pensée nouvelle qui mérite en tout cas d’être débattue. “Il faut aiguiser son sens critique. Ne plus être des acteurs béni-oui-oui. Toutes les formes d’autocensure, de pensée unique, doivent être levées. Il faut être à l’écoute des voix discordantes et même dissidentes”, plaide Robert Zarader. Une exigence qui s’est perdue et qui fait enrager Xavier Guilhou. “Les défis qui sont devant nous sont connus et identifiés depuis bien longtemps. Il suffit de relire Alvin Toffler, Thierry Gaudin ou Jacques Attali. Résultat de notre surdité : nous allons devoir faire en deux ou trois ans, le dos mur, ce que nous aurions pu faire sur vingt ans.”

*Extraits de l’émission “Le Sens des choses” série d’été sur France-Culture émission animée par Jacques Attali avec Stéphanie Bonvicini (disponible à l’écoute sur le site de la radio).


Politique & affaires publiques

Pensées nouvelles
Politique
Le “paternalisme libertaire”

Quel gourou a convaincu Barack Obama de faire recruter en janvier dernier à la Maison Blanche l’honorable professeur de droit Cass Sunstein ? Son poste d’administrateur de l’Office of Information and Regulatory Affairs doit lui permettre d’aider à la régulation d’importants secteurs de la vie quotidienne des Américains, complètement déboussolés par deux mandats Bush. Cass Sunstein utilise un levier de philosophie politique très en vogue à Washington DC : le “nudge”. L’idée ? Convaincre sans forcer, c’est-à-dire en créant les conditions de l’acceptation par le citoyen lui-même, tenu informé des alternatives possibles, de la meilleure solution à prendre. Cass Sunstein et son comparse Daniel Thaler, auteurs d’un best-seller paru en 2008 (“Nudge : Improving Decisions About Health, Wealth and Happiness”, littéralement “Coup de pouce pour améliorer les décisions sur la richesse, la santé et le bonheur”), appellent cela “le paternalisme libertaire”. Explication de Cass Sunstein :“Par l’effet du nudge — petit changement dans le contexte social — les comportements se mettent à changer radicalement sans forcer personne. Il est possible de conserver la liberté de choix — donc l’idée libertaire — tout en faisant évoluer les gens dans des directions qui améliorent leur vie — d’où l’idée de paternalisme.” Cette intuition  — l’incitation douce est plus efficace que la réglementation — est née de la neuro-économie, branche de l’économie comportementale nourrie du Nobel de l’économie 2002, Daniel Kahneman, spécialiste de la finance comportementale et de l’économie du bonheur, et du psychologue Amos Tversky, qui a beaucoup travaillé sur le jugement dans l’incertitude.
Les deux auteurs prennent exemple sur les associations de charité qui savent depuis longtemps qu’il faut demander “50, 100, 1 000 ou 5 000 dollars” pour augmenter de manière quasi mécanique les sommes données. Les décideurs politiques doivent agir de même pour orienter les comportements et être des “architectes du choix”. Pour corriger certains des mauvais comportements du consommateur américain, les deux auteurs suggèrent ainsi que les salariés qui remettent massivement cette épargne au lendemain, voire au surlendemain, souscrivent automatiquement au plan d’épargne retraite de leur entreprise, sauf s’ils le refusent explicitement. Une technique déjà utilisée dans le secteur privé, avec le principe de l’abonnement payant tacitement reconductible. Cass Sunstein et Richard Thaler en sont convaincus, leur théorie du “paternalisme libertaire” constitue “la véritable 3e voie” et les conditions d’un vrai changement politique incarné par Barack Obama. Ni dirigisme, ni laisser-faire. “La pure complexité de la vie moderne et l’évolution incroyable des changements technologiques et mondiaux sapent les arguments en faveur d’interventions rigides ou d’un laisser-faire dogmatique. Les développements en cours devraient tout à la fois renforcer un engagement de principe pour la liberté de choix et plaider pour un gentil nudge.” Cette combinaison de la science économique et des connaissances de la psychologie commence à soulever quelques critiques et objections inquiètes. Les “nudgers” seraient-ils l’équivalent des omniprésents néoconservateurs qui influencèrent le premier mandat de W. Bush jusqu’à Bagdad ?
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr


Pensées nouvelles
Politique

Le come-back de Karl

Alors que Berlin célèbre le 20e anniversaire de la chute du Mur, il est des résurrections étonnantes : Karl Marx et ses travaux ne sont plus considérés comme du soufre. Mieux ! Une vulgate libérale le dépeint même comme un penseur indispensable pour affronter complexités et mutations du nouveau siècle. En Allemagne justement, les 2 500 pages du Capital (1867) de Marx et Engels ressorties par les éditions Karl Dietz Verlag sont devenues un petit best-seller depuis le début de l’année. Analyse du succès par l’éditeur : “Bien sûr il y a un effet de mode, mais plus profondément, Le Capital séduit la nouvelle génération d’universitaires et d’économistes qui en sont venus à admettre que les promesses de bonheur du néolibéralisme n’ont pas été tenues.” Suhrkamp, l’équivalent de Gallimard, a quant à lui produit un coffret de DVD, soit dix heures de marathon marxiste. Les ventes des oeuvres de Marx auront augmenté en un an dans les librairies d’outre-Rhin de l’ordre de 300 % !
Même engouement international, et notamment à Tokyo qui prend goût depuis quelques mois au roman prolétarien (plus de 200 000 exemplaires de Kanikosen, Les Raisins de la colère nippon), et au Capital de Marx adapté en manga, puissant média au succès mondial. Le succès est là aussi au rendez-vous : le philosophe barbu attire les générations de jeunes cadres et d’intellectuels trentenaires qui ont connu la déroute du capitalisme et doivent composer désormais avec la précarité de l’emploi. En France, hormis Jacques Attali, Alain Minc et Daniel Bensaid, Karl ne fait pas vraiment recette. D’ailleurs, on n’y a jamais traduit l’intégralité de son oeuvre monumentale.
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr


Pensées nouvelles
Urbanisme

Le Grand Paris

Ses prédécesseurs à l’Elysée cultivaient la marotte des grands travaux, signature éternelle des rois gravée dans la pierre. Une TGB par-ci, un quai Branly par-là. Nicolas Sarkozy lui veut voir un projet politico-urbain XXL : Le Grand Paris jusqu’au Havre. Le président de la République en appelle aux esprits du baron Haussmann, bras armé de Napoléon III, et de Paul Delouvrier à qui de Gaulle avait demandé de mettre de l’ordre dans la région parisienne et imagina le principe du RER. Mais c’est surtout pour le style présidentiel, la vision jacobine de l’urbanisme et l’extension des arrondissements que la référence haussmannienne prévaut. Le Grand Paris induit une forte réorganisation des pouvoirs, et une nouvelle approche de la communauté urbaine.
A Paris, le conseiller UMP Thierry Coudert, ancien mitterrandiste incarnant “l’aile gauche” du sarkozysme, s’est particulièrement saisi du dossier et milite pour une politique d’urbanisation d’un Grand Paris, structurée par l’implantation de tours mixtes. Lui aussi en appelle aux mânes du baron Haussmann. Ses larges boulevards rectilignes, ses percées est-ouest et nord-sud devraient être retravaillées et prolongées, explique-t-il. Par ailleurs, il faut réfléchir sur le principe de tour, qui revient d’ailleurs en force dans le monde entier actuellement. La problématique des transports, de l’exigence écologiste mais aussi d’une meilleure qualité de vie nous permet d’imaginer des tours où l’on pourrait à la fois travailler et vivre, sans être obligé de se déplacer chaque jour de facon extravagante. Et de rêver que cette haussmanisation du Grand Paris génère “au moins 150 années de BTP et d’emplois”.
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr


Ruptures
Ve république
“Un PDG” aux commandes

Un aboutissement. Ce 22 juin 2009, devant le Congrès réuni à Versailles, Nicolas Sarkozy officialisait la suppression de fait de la fonction de Premier ministre en le dispensant d’une de ses tâches traditionnelles, la présentation d’une déclaration de politique générale devant les députés. Le président de la République : “En m’adressant à vous aujourd’hui, j’ai conscience d’inaugurer un changement profond dans notre tradition républicaine.”
Dans une version plus triviale, le chef de l’Etat exprime ainsi le changement : “Il faut que je m’occupe de tout moi-même”. Ce contrôle de la pratique gouvernementale par l’Elysée a conduit l’opposition à parler “d’hyper président” et à dénoncer la dérive institutionnelle. Pourtant, l’opinion publique s’est faite à ces habits d’un président acteur global, sorte de PDG de la maison France.
Il reste que la posture ne va pas de soi. Le 8 juillet, à la tribune de l’Assemblée nationale, François Fillon se défendait face au PS : “Vous feignez de vous inquiéter pour le statut du Premier ministre, mais nous n’avons pas changé de République ! Le Premier ministre reste “chargé de conduire la politique de la nation” et responsable devant le Parlement.” Et le chef du gouvernement d’ajouter : “Responsable devant le Parlement, mais aussi responsable devant le Président qui m’a nommé !” Voilà bien la spécificité persistante de cette Ve République : il y a dyarchie au sommet de l’Etat.
Merkel, Brown, Berlusconi ou Zapatero, eux, assument seuls le “job” à temps complet, sans état d’âme institutionnel. Que Sarkozy chausse leur mode de fonctionnement pourrait paraître naturel, à ceci près que la Ve République permet au président de dissoudre l’Assemblée alors que celle-ci ne peut rien contre le président, si ce n’est indirectement en censurant le gouvernement. Dès lors le “PDG Sarkozy” se retrouve aux commandes sans contrepouvoir aucun.
Conscient de ce risque, encore plus prégnant dans les phases de “volontarisme aigu” élyséen, Nicolas Sarkozy a cherché à contourner l’accusation en “ revalorisant” le rôle du Parlement. “Il faut que les Français puissent se saisir de leur destin sans s’en remettre aux seules intentions d’un pouvoir exécutif supposé par nature mieux éclairé.” Tel était le mandat du Comité Balladur chargé de faire des propositions. Qu’en est-il après la révision constitutionnelle de septembre 2008 ?
Le cadre de la responsabilité du gouvernement devant le Parlement restant la base, on ne change pas de logique institutionnelle. Malgré tout, la majorité affirme que l’opposition a aujourd’hui plus de droits après qu’avant. Problème, les intéressés démentent. Jean-Marc Ayrault, président du groupe PS a l’Assemblée : “Chaque nouveau droit consenti comporte des verrous qui en limitent la portée ou en vident la substance.” Il faudra voir à l’usage qui a raison. En attendant, Elysée SA continue sur sa lancée. Et les accusations vont bon train. Alain-Gérard Slama : “Le chef de l’Etat se comporte comme le PDG d’une grande entreprise qui ne s’encombre pas de valeurs.”
jean-michel.lamy@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Gouvernance mondiale
A 20 plutôt qu’à 2

Washington en novembre 2008, Londres en avril denier et Pittsburgh dans quelques semaines sous le double effet de la dimension systémique de la crise et de l’urgence, la table des réunions internationales s’est soudainement élargie. Aux grands pays émergents qui n’occupaient auparavant que ponctuellement des strapontins sur invitation : Brésil, Inde, Chine. Institué au milieu des années 70 par Valéry Giscard d’Estaing, le rituel bi-annuel du G5 (agrandi d’abord à l’Union européenne puis à la Russie) s’était transformé en un concentré d’impuissance sous les projecteurs des médias. La crise, nécessité oblige, l’a réveillé. “Un drôle d’animal” ce G20, s’exclame Dominique Strauss-Khan, président du Fonds monétaire international, participant à ces conciliabules. Amorce d’une nouvelle forme de gouvernance du monde économique et financier ? C’est aller peut-être un peu trop vite en besogne. Les G20 succombent comme ses petits frères au goût de la mise en scène et la mise en œuvre des “beaux communiqués” laisse pour le moins à désirer. Ce cadre informel laisse aussi de côté plus de 40 % de la population de la planète sans véritable porte-voix. D’où, inévitablement, la question de sa légitimité. Il n’en reste pas moins que le G20 signe une réalité : les pays les plus riches ne peuvent plus imposer leurs décisions. L’acquis le plus décisif de cette nouvelle gouvernance provisoire est d’avoir mis dans ce jeu à plusieurs la diplomatie chinoise. Tant il est vrai que l’équilibre du monde ne tient que par le pacte passé entre son plus grand débiteur (les Etats-Unis) et son plus créancier (la Chine). Et qu’il vaut mieux sortir ces deux-là de leur face-à-face.
philippe.plassart@nouveleconomiste.fr

Et aussi...

- L’organisation de primaires “ouvertes” ou “fermées” aux adhérents pour désigner le candidat à l’élection présidentielle.
Le storytelling, l’art du politique à se raconter et à se mettre en scène pour susciter l’adhésion.
- Le casting gouvernemental : ou quand les ministres sont choisis plus pour ce qu’ils représentent que pour leur compétence.


Tabous levés
Europe
Halte aux faux-semblants

En dénonçant Bruxelles ou la BCE à tout bout de champ, les politiques se tirent-ils une balle dans le pied ? Comment les chefs d’entreprise estiment-ils leurs rapports avec la Turquie, l’immigration du Sud, le Parlement européen et les régions, la défense, l’écologie ou la religion (liste non exhaustive) ? Pourquoi les rédacteurs en chef traitent-ils si mal l’Europe, ou à la portion congrue ? Une grande étude communautaire menée par des sociologues et des politologues s’achève fin 2009 et devrait rendre ses conclusions d’ici à deux ans. C’est long à traiter, mais les enseignements sont riches de promesses et bousculent un tabou : les peuples européens, notamment depuis le référendum, sont perçus avec méfiance. Trop versatiles, trop imprévisibles. Mais que penser des élites européennes ? C’est un vrai trou noir. En France, l’étude a été financée par l’Agence nationale de la recherche (ANR), et c’est le politologue Daniel Gaxie qui la pilote. “Les plus pragmatiques des élites françaises semblent être les chefs d’entreprise, même s’ils manquent de vision, confie l’un des enquêteurs de terrain. En tout cas, ils sont beaucoup moins décevants que le personnel politique et la classe médiatique, plutôt suivistes et repliés sur le microcosme.”
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr


Tabous levés
Statistiques éthniques
L’identité se déclare

La France est-elle saisie par “le démon des origines” selon l’expression du démographe Hervé le Bras, l’un des plus farouches adversaires de l’idée de statistiques ethniques dans le modèle républicain francais assimilationniste ? Depuis quelques années, le débat fait rage en France sur la question, et clive les partis politiques. Première initiative privée d’envergure à écorner le tabou de la République une et indivisible : les études statistiques du Cran (Conseil représentatif des associations noires) voulaient faire ressortir la place sociale des Noirs dans la société francaise, et leur niveau d’intégration. Le questionnaire — dont les données ont ensuite été détruites — invitait à une déclaration du sondé qui affirmait être noir. Nicolas Sarkozy a nommé commissaire de la République, Yaziz Sabeg, co-auteur avec Laurence Méhaignerie du rapport remarqué sur la discrimination positive et les oubliés de l’Egalité des chances (Institut Montaigne). Il doit remettre un rapport, déjà controversé, sur la mesure de la diversité, autrement dit la mise en place officielle de statistiques ethniques. Officielle car les instituts de marketing spécialisés dans le business ethnique pratiquent allègrement ce genre d’études. Le tout-assimilationnisme de la République est dénoncé par les uns, la dérive communautariste par les autres.
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr


Pensées nouvelles
Parlement
La coproduction législative

Jean-François Copé, le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, a choisi de donner du “travail collectif” à ses députés. Le maire de Meaux a même inventé le concept de “coproduction législative” pour mieux mettre en valeur leur travail en regard des projets de loi de l’exécutif. De tradition, dans la Ve République, ceux-ci arrivent “tout ficelés” à l’Assemblée nationale et la marge d’intervention par amendements est très faible. Les changements dans le Règlement du Palais Bourbon, consécutifs à la réforme constitutionnelle, ont ouvert une fenêtre d’opportunité par rapport à cette situation historique. L’initiative parlementaire est favorisée, et Jean-François Copé entend pousser les feux en ce sens — quitte à se faire accuser d’activisme à fins personnelles.
Désormais, les députés peuvent faire adopter, lors de l’examen en Commission, des amendements que le gouvernement sera tenu d’examiner en hémicycle. Jusqu’où la majorité ira-t-elle dans cette voie ? A titre de galop d’essai, Jean-François Copé mise beaucoup sur l’organisation des “Etats généraux de la dépense publique” pour faire émerger des contre-propositions au projet de loi de finances 2010. Exemples déjà sur la table : “Soumettre les opérateurs d’Etat à une norme de non-remplacement des départs à la retraite de deux tiers au lieu d’un sur deux ; rationaliser le réseau des sous-préfectures au nombre de 339 ; augmenter la cotisation chômage des fonctionnaires.”. Rendez-vous au débat budgétaire de l’automne pour mesurer l’impact de la “ coproduction” sur le domaine réservé du budget, ou sur d’autres sujets travaillés “en amont” du texte de loi gouvernemental.
jean-michel.lamy@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Lobbying
Droit de cité pour les lobbies

En France, les lobbies n’ont jamais eu bonne presse. Cela remonte à la Révolution et à son refus des corporations. Au point que l’Assemblée nationale, censée toujours incarner l’intérêt général, a toujours caché ces “représentants d’intérêts” partiels qu’elle ne saurait voir. Mais le 2 juillet dernier, Bernard Accoyer, le président de l’Assemblée, a décidé pour la première fois d’encadrer — et donc de reconnaître — les lobbies. C’était la première fois qu’une institution publique de la République franchissait le pas. Elle a été suivie aussitôt par le Sénat.
Les mesures adoptées pour “consacrer” le rôle des lobbies dans “l’information des députés” prévoient notamment le respect d’un code de bonne conduite. Les “représentants d’intérêts” devront indiquer dans leurs contacts avec les députés leur identité et “l’organisation pour laquelle ils travaillent”, et s’abstenir de toute démarche “en vue d’obtenir des informations et des décisions par des moyens frauduleux”. Actuellement, cela concerne quelque 700 personnes au Palais Bourbon et une cinquantaine au Sénat. Les badges distribués seront valables dans l’enceinte des assemblées. C’est une première étape sur la voie de la transparence. Mais les pourtours des assemblées restent libres.
jean-michel.lamy@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Justice

La fin des “petits juges”

L’homme le plus seul de France est voué à une disparition programmée. Le juge d’instruction, institution née en 1808, a vécu. Il devrait, dans un proche avenir, être remplacé par un juge de l’instruction, aux pouvoirs beaucoup moins étendus. Un certain nombre de loupés judiciaires, à commencer par celui du dossier des agressions sexuelles d’Outreau, expliquent cette rupture dans l’organisation de la justice. A l’avenir, les personnages clés de la magistrature seront les procureurs. Ils avaient déjà la possibilité d’ouvrir une enquête préliminaire, ils auront désormais le pouvoir de diligenter une enquête de bout en bout, et de décider du renvoi devant un tribunal ou du classement d’un dossier. Mais, à la différence des 7 000 juges d’instruction recensés aujourd’hui, l’indépendance et l’inamovibilité ne font pas partie de leur statut. Leur avancement et leur mutation sont décidés directement par le ministère de la Justice. Qu’adviendra-t-il, à l’avenir, des affaires sensibles qui mettent en cause l’Etat ou les acteurs publics, dans le domaine économique, sanitaire, environnemental, ou en encore en matière de terrorisme ? Les enquêtes pourront-elles être menées sans interférences ? La réforme et donc la rupture seraient complètes si, demain, les procureurs de France et de Navarre devenaient des magistrats indépendants déconnectés de toute subordination au pouvoir politique.
franck.bouaziz@nouveleconomiste.fr


Tabous levés
Université
L’autonomie en devenir

Dans le monde anglo-saxon, l’autonomie des universités va de soi, notamment pour leur capacité à décider de leur type de relation avec le monde de l’entreprise. En France, arriver à parler “d’autonomie” devant les professeurs et les étudiants relevait presque de la performance. Nicolas Sarkozy a donc édulcoré le projet présenté. La moitié des universités françaises a gagné une réelle autonomie budgétaire, en particulier sur la gestion des locaux . Il reste que l’élu d’un conseil d’administration reste le strict reflet des forces traditionnelles en présence. Il reste que la crispation des “enseignants-chercheurs” opposés à toute décision venant du président de l’université a largement contribué à bloquer la réforme voulue par Valérie Pécresse, la ministre de l’Enseignement supérieur, notamment sur la question de la sélection et des droits d’inscription. Que reste-t-il du projet ?
“Nous sommes parvenus à un compromis”, assure la ministre. Il y a des progrès sur l’évaluation des enseignants, mais maintien du statu quo pour le système des promotions. Il y a certes un président élu dans la réforme. Les esprits évoluent, souligneront les optimistes.
jean-michel.lamy@nouveleconomiste.fr


Tabous levés
Fonction publique
La culture d’entreprise au cœur de l’Etat

De prime abord le principe d’une évaluation du travail des fonctionnaires assorti d’une récompense pécuniaire pour les plus méritants semble tomber sous le sens. En réalité, dans la société politique française, une telle entreprise est périlleuse. Au nom du principe d’égalité, la distinction n’est effective que par le biais hiérarchique. Faire accepter aux syndicats, et en particulier au personnel de Bercy, la notion de culture de résultat aura été une première étape, décisive, pour la mise sous tension des administrations. Elle n’a pu être franchie que par un accord bipartisan sur une nouvelle gouvernance budgétaire, la LOLF (loi d’orientation pour les lois de finance), qui a introduit au cœur des procédures de l’Etat l’exigence de performance.
La voie était ainsi ouverte pour organiser la distribution de primes individuelles, au mérite, au sein de la haute administration d’Etat. L’expérience a commencé à Bercy en 2004, elle s’étend progressivement à d’autres ministères. Eric Woerth, le ministre du Budget, aura été pour ce processus un accélérateur de réforme des plus vigilants. “Il y a une volonté très forte de mettre en place des mécanismes qui permettent d’avoir une partie de la rémunération qui reflète la performance des agents”, explique-t-on au cabinet Woerth. A cet effet, il y a plusieurs dispositifs qui existent, ou qui sont en cours de création, dans le périmètre du ministère des Finances.
En ce qui concerne l’encadrement supérieur, l’objectif est d’irriguer toute la hiérarchie autour de ce principe de performance. “C’est une façon d’approfondir le dialogue de gestion entre les managers et leurs équipes pour mieux fixer des objectifs et les individualiser”, souligne l’entourage du ministre. Cela revient à créer un lien direct entre l’évaluation de la performance et la rémunération. Une approche qui favorise la transparence et l’harmonisation des règles.
Concrètement, les cadres supérieurs ont une rémunération à partie fixe et une à partie variable — calculée chaque année en fonction des résultats de l’activité dans le cadre d’une évaluation formalisée. “Tout cela fait l’objet d’un exercice contradictoire par rapport aux objectifs. On retrouve d’ailleurs cette même logique, vis-à-vis du Parlement, lors du vote de la loi de finances”, souligne le cabinet Woerth. Il y a ainsi une cohérence globale qui s’installe, le système étant bouclé avec la loi de règlement.
La haute Fonction publique de Bercy, environ 800 personnes, a donc désormais sa lettre d’objectifs, examinée ensuite en processus itératif avec le directeur concerné et le secrétaire général, puis il y a une phase collégiale avec le Comité de rémunération auquel participent le secrétaire général, le directeur de cabinet du ministre, des personnalités extérieures et un rapporteur. Est-il concevable d’étendre le système aux autres catégories d’agents ? Bercy a répondu “oui” en instaurant un intéressement collectif à la performance à partir de plusieurs indicateurs. La culture d’entreprise se répand ainsi peu à peu au cœur de l’administration.
jean-michel.lamy@nouveleconomiste.fr


Economie & social

Pensées nouvelles
Politique économique
Le retour encombrant de l’Etat

Les keynésiens sont de retour. La crise, qui a remis de façon spectaculaire l’Etat au centre du jeu, les a propulsés. Post, néo, crypto-keynésiens, ceux-là mêmes qui ont été obligés pendant un quart de siècle d’adopter un profil bas, écrasés par le dogme de la supériorité du marché, auront finalement gagné le match . “Dans cette crise, l’Etat a démontré avec éclat sa puissance. Il a été la seule instance capable au moment crucial de rétablir la confiance en se portant garant des parties. Il n’y a pas de façon plus forte d’agir lorsque le marché à lui seul ne peut pas s’en sortir”, analysait dans le Nouvel Economiste le directeur de l’OFCE, Jean-Paul Fitoussi, en novembre dernier. Moins d’un an plus tard, ce retour gagnant de l’Etat est moins tonitruant. Les pouvoirs publics n’ont pour l’instant pas encore mis en place les nouveaux instruments de la régulation au-delà des déclarations d’intention. La tâche n’est pas simple, car tout semble à réinventer, les outils et la finalité de la politique économique. L’interventionnisme mené jusqu’ici relève plus du travail de l’ambulancier et du brancardier que du reconstructeur après le tremblement de terre. La nouvelle théorie générale de l’économie qui pourrait dessiner les plans de nouvelles fondations de l’édifice est encore à écrire. En réalité, derrière le masque de la revanche des politiques , il n’y aurait selon les plus cyniques que la répétition de la vieille ruse de l’histoire du capitalisme : privatisation des profits, socialisation des pertes. D’où cet étonnant constat : pour sortir de la crise, on utilise le même remède que celui qui avait agi comme un poison dans la phase antérieure : la baisse des taux d’intérêt. Pour l’instant ce qui est bon pour la finance est bon pour l’économie “réelle”. Cette équation ne sera pas éternelle. La seule certitude est que les Etats vont ressortir de cette épreuve avec une dette publique considérablement alourdie, à la hauteur du creusement des déficits (de 7 % à 12 % du Pib selon les pays). Et que cette situation se paie déjà par un alourdissement de la charge d’intérêt qui grève les marges de manœuvre.
philippe.plassart@nouveleconomiste.fr


Pensées nouvelles
Politique économique
Le bonheur, une idée neuve en économie

Paradoxe : alors que le monde connaît sa pire récession depuis 70 ans et que les dirigeants de la planète n’ont que la relance économique comme objectif, c’est le moment choisi par Nicolas Sarkozy pour réfléchir sur la validité de la mesure de la croissance. Concession à l’air du temps écologique et au thème du développement durable : une commission dirigée par le prix Nobel d’Economie, Joseph Stiglitz, travaille depuis un an “sur la mesure de la performance économique et du progrès social”. Il y a longtemps que le procès du Pib — produit intérieur brut  — a été ouvert. Négligeant une bonne partie des activités rendues gratuitement et valorisant à l’inverse systématiquement toutes les relations monétaires — y compris par exemple la consommation de carburant dans les embouteillages —, ce critère fausserait notre vision et induirait un grave biais dans les décisions de politique économique. Alors fini le Pib, vive le Bib — bonheur intérieur brut ? Il sera difficile de mettre tout le monde d’accord sur une définition mesurable du progrès, tant les préférences collectives selon les niveaux de développement peuvent différer. En revanche, la définition d’indicateurs de soutenabilité dans l’optique du développement durable constituerait une boîte à outils utile. Le début de la sagesse à défaut d’atteindre le bonheur.
philippe.plassart@nouveleconomiste.fr


Pensées nouvelles
Déficit
Le bon et le mauvais cholestérol

Ainsi comme pour le cholesterol, il y aurait, à en croire la ministre de l’Economie, Mme Christine Lagarde, un “bon” déficit budgétaire — celui correspondant à des dépenses d’avenir d’investissements — et un “mauvais” déficit budgétaire – celui qui ne sert qu’à couvrir les dépenses courantes et à boucler les fins de mois. Jusqu’ici, les experts opéraient un distinguo entre le déficit conjoncturel, résultat des variations des recettes et des dépenses en fonction de la conjoncture (quand la croissance faiblit, le rendement des impôts diminue et les dépenses sociales gonflent et inversement en période plus faste) et le déficit “structurel”, celui qui comme le nom le laisse entendre traduit un excès permanent de la dépense sur les ressources. Mais la France n’a jamais depuis plus de 25 ans été en mesure de présenter ses comptes à l’équilibre, périodes de vaches grasses comprises. Impossible donc de valider le diagnostic du bon docteur Lagarde. Selon la Cour des comptes, la moitié du déficit total attendu, au voisinage de 7 % en 2009, serait d’ordre structurel. Et Philippe Séguin d’appeler à des mesures énergiques de redressement des finances publiques. En faisant passer le message qu’il y aurait un “bon” déficit, la ministre semble plutôt se compliquer la tâche. Risquant même d’accréditer aux yeux de ses partenaires que pour la France, les limites ne sont décidément posées que pour être franchies.
philippe.plassart@nouveleconomiste.fr

Et aussi...
Le retour en force de la démographie.


Ruptures
Banques centrales
La banque à tout faire

La crise a vu naître une nouvelle espèce de Banque centrale, la banque à tout faire. Ce rôle inédit a été inauguré par la Réserve fédérale, la Banque centrale européenne refusant de suivre son homologue américaine dans cette improvisation. Pour pallier la thrombose financière et permettre aux banques privées débitrices de solder leurs positions, la Fed a tout d’abord ouvert ses guichets, répondant aux besoins de liquidités. Une fonction de “prêteur en dernier ressort” assortie d’une politique de taux directeurs tout près de 0 %. Autrement dit : de l’argent frais mis à disposition gratuitement. Initiative spectaculaire mais classique. Ben Bernanke n’a pas hésité à aller plus loin, recourant à une panoplie de méthodes non conventionnelles : rachat de titres bancaires “pourris” infectés par le virus de la titrisation des subprimes, et reprise de titres de marchés plus ciblés bloqués par la défiance des opérateurs. Last but not least : l’annonce de la possibilité d’acheter des obligations d’Etat de long terme. Ce qui revient à “monétiser la dette publique”, c’est-à-dire à couvrir les besoins de l’Etat par de la création monétaire. Une telle procédure — interdite par le traité de Maastricht en Europe qui y voit la source d’une résurgence de l’inflation — transforme la Fed de banque des banques en banque de financement de l’économie. En moins d’un an, le bilan de la Fed a doublé de taille.
philippe.plassart@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Fiscalité
Vous avez dit incitation ?

L’histoire fiscale de notre pays est balisée par quelques grandes dates rares et mémorables : l’impôt sur les portes et fenêtres en 1798, l’impôt sur le revenu en 1914, la CSG en 1988. 2010 devrait être l’année de la CCE — Contribution climat énergie CCE — autrement dit la taxe carbone. Puisée des cartons des écologistes radicaux, son adoption semble en effet acquise. Ce qui ne laisse pas d’étonner dans un pays supposé allergique aux hausses d’impôts. Il y a deux ans, la simple évocation d’une taxe pique-nique sur les couverts en plastique avait suscité une bronca nationale. Reposant sur le même principe — celui du “pollueur-payeur” —, l’affaire — et l’enjeu — est ici d’une tout autre ampleur. Il s’agit d’inciter les consommateurs à se détourner des comportements polluants, producteurs de CO2 , responsables du réchauffement climatique. L’instrument ? Une taxe sur le prix de la tonne de CO2 produite par les ménages et les entreprises via leur consommation de carburants pour se déplacer ou se chauffer. Une mesure mise en oeuvre depuis une quinzaine d’années en Suède et qui aurait produit des effets positifs en réduisant la quantité consommée de combustibles polluants. Problème : cette taxe qui frappe uniformément en fonction de la consommation et non des revenus pénalise les foyers modestes qui ne sont pas en mesure de modifier leur comportement. D’où l’idée de verser un “chèque vert” de compensation. Un nouveau casse-tête dans un système fiscal déjà bien complexe.
philippe.plassart@nouveleconomiste.fr

Et aussi…
La prise en comptedes “stake-holders” , des parties prenantes à l’entreprise ; le troc, la décroissance et la déconsommation.


Tabous levés
Banques
“Too big to fail is not true”

Lundi 15 septembre 2008. Coup de tonnerre dans la finance mondiale : la banque d’affaires Lehman Brothers annonce sa mise en faillite. Personne n’avait imaginé un tel scénario. Depuis la crise de 1929 et ses faillites en cascade de banques, il était admis que les autorités ne laisseraient plus tomber une pièce essentielle du système pour éviter par un effet domino son écroulement. Et depuis lors, seuls des établissements financiers de second ordre avaient mis la clé sous la porte. “Too big to fail !” Pourquoi le secrétaire américain du Trésor a-t-il pris cette décision qui s’est révélée par la suite une énorme catastrophe ? Volonté de faire un exemple en montrant que la puissance publique n’est pas toujours là pour couvrir les erreurs de gestion des financiers et que les actionnaires doivent aussi payer pour les risques encourus ? Erreur d’appréciation : le Trésor américain aurait mal évalué les ramifications des engagements de Lehman ? Ou bien, explication parfois mise en avant, souhait pour l’ex-dirigeant de Goldman de se débarrasser d’un concurrent ? Quoi qu’il en soit, l’affaire aura mis en lumière une carence : l’absence d’une méthodologie de mise en faillite d’une banque. Une entreprise pas vraiment comme les autres dont la fonction est de mettre en relation tous ceux qui ont de l’argent et qui sont prêts à le prêter à ceux qui n’en ont pas mais ont des idées pour l’investir.
philippe.plassart@nouveleconomiste.fr

Et aussi…
L’infaillibilité des agences de notation


Pensées nouvelles
Social business
L’oxymore gagnant

Une entreprise qui gagne de l’argent mais qui n’est pas tendue exclusivement vers la maximisation du profit. Une entreprise qui consacre ses bénéfices à la diminution des coûts, et à la production d’avantages. Une entreprise enfin qui ne rémunère pas ses actionnaires. Cela faisait des années que le Bengali Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank et prix Nobel de la Paix en 2006, se fait le promoteur de sa vision transgressive du capitalisme. Mais désormais, crise aidant, sa voix est entendue. Il propose une nouvelle forme d’activité économique complémentaire au modèle classique permettant de produire des avantages sociaux en ayant recours au libre marché. Sa stratégie : diversifier le marché. En misant sur le pouvoir d’achat des ménages à faibles ressources trop souvent mis de côté alors qu’additionnés ils forment un vrai débouché. Et en pariant sur la capacité des démunis — et surtout des femmes — à créer leur propre chiffre d’affaires via le micro-crédit. Une vision pour le tiers monde ? Pas uniquement. La problématique du social-business concerne aussi les exclus des pays riches. Cette population mise à l’écart dans des quartiers peut être remise dans le circuit économique monétaire en reconnaissant ses besoins et ses capacités. Utopique ? Peut-être mais surtout, derrière la nouveauté, mobilisateur et stimulant.
philippe.plassart@nouveleconomiste.fr


Pensées nouvelles
Economie sociale
Le vieux pot coopératif

C’est dans les vieux pots… Les coopératives, issues du mouvement socialiste du XIXe siècle, ont le vent en poupe : il s’en crée chaque année 300 en France et l’on en dénombre 1 800 employant plus de 40 000 “employés- patrons”. Le modèle repose sur deux piliers : la démocratie interne — chaque employé dispose d’une voix au conseil d’administration — et le réinvestissement des bénéfices dans l’entreprise et non à ses actionnaires ou porteurs de parts. Sociale et donc solidaire, ces coopératives restent-elles fidèles à leur principe ? “Pas toujours, répond Hervé Kempf, journaliste au Monde dans un livre. L’exacerbation de l’individualisme a conduit de nombreux sociétaires à se désintéresser de leurs structures, ou à n’y participer que comme clients, les dirigeants étant de leur côté attirés par les hauts revenus gagnés par leurs pairs de la finance capitaliste.” Il n’empêche : la formule démontre ses capacités et sa viabilité car face à des concurrents soumis à la règle du retour sur investissement, la coopérative dispose d’un atout maître, celui de la durée. C’est ainsi que dans le monde de la presse, le magazine Alternatives économiques s’est imposé au fil des ans.
philippe.plassart@nouveleconomiste.fr

Et aussi...
L’altruisme intéressé, ou comment faire son bonheur avec les autres et non contre eux.


Ruptures
Démographie
Famille, je vous aime

Proximologie : c’est une nouvelle discipline scientifique qui se dessine avec les mutations de la famille, le vieillissement de la population, la nouvelle place des personnes âgées dans la société, sans oublier la redoutable maladie d’Alzheimer qui frappe plus d’un million de personnes en France. La société Novartis y croit tellement qu’elle a déposé la marque “proximologie”. Ces données émergentes bouleverseraient de fond en comble les relations familiales, selon le philosophe Pierre-Henri Tavoillot. D’où vient ce spectaculaire retournement du discours des années 60 ? “On est passé du “familles, je vous hais” aux “familles, je vous aime” et “je vous aide”, insiste le maître de conférences en philosophie politique dans son article de la nouvelle revue semestrielle intitulée, justement, Réciproques.
Un chiffre édifie également sur cette solidarité intergénérationnelle : l’aide familiale pèse 14,5 milliards d’euros par an en France, et est amenée à augmenter encore. Examinant les statistiques INSEE, notamment celles de février 1999, le philosophe remarque un changement de climat. “Si la cohabitation des générations se raréfie (notamment en France et en Europe du Nord), la coexistence rendue possible par l’allongement de la vie se fait de manière non seulement pacifique, mais “amicale””, observe-t-il. 40% des plus de 50 ans rencontrent ainsi leurs parents au moins une fois par semaine. 60% des personnes âgées ont un contact direct avec un membre de leur famille dans la même période. 43 % des grands-parents français vivent à moins de 9 km de leurs enfants et petits-enfants. “A l’ère de l’individu, c’est dans sa famille qu’on choisit ses plus solides amis, ceux qui constituent les piliers de l’identité personnelle”, s’enthousiasme encore le philosophe.
Se gardant d’un discours idyllique (la famille constitue également un extraordinaire vivier de rancoeurs et de criminalités en tous genres, et la canicule de 2003 n’aura pas été d’une solidarité exemplaire), il note malgré tout une “nouvelle fracture sociale” : “Elle discrimine ceux qui bénéficient de l’assistance familiale et ceux qui en sont dépourvus.” Les vrais précaires sont ceux qui ne disposent pas d’un réseau de parents.
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr

Et aussi...
La réhabilitation de la répartition, système plus solide que la capitalisation et surtout moins aléatoire pour préparer ses vieux jours.
La banalisation de la vie sociale à travers les réseaux sociaux et le Web 2.0.


Spirituel & médiatique

Pensées nouvelles
Etats-unis
La fierté athée

Les religions peuvent désormais trembler devant les “quatre cavaliers de l’Apocalypse” : Christopher Hitchens, Richard Dawkins, Daniel C. Dennet, Sam Harris, à qui on pourrait ajouter le maître du doute, Jennifer Michael Hecht. Avec leurs best-sellers, leurs articles influents et leurs blogs virulents, ces intellectuels s’enflamment comme Voltaire au contact du sujet religieux et constituent la trame intellectuelle du nouvel athéisme en vogue aux Etats-Unis. Ces intellectuels-là viennent d’un pays construit de toutes pièces par des dissidents des Eglises européennes, où le président élu prête serment sur la Bible, où chaque dollar affiche son “in God we trust” et où créationnistes et intégristes veulent faire la loi. Christopher Hitchens, chroniqueur à Vanity Fair, est un empêcheur de prier en rond. Percutant comme on pouvait l’être au temps des Lumières, il a décidé que l’athéisme n’avait pas à se reposer sur ses lauriers flétris en ces temps de religiosité agissante. L’athée s’en prend d’ailleurs beaucoup moins à Dieu — puisqu’il n’existe pas — qu’aux prêtres, mollahs et rabbins qui “empoisonnent le monde”. Comme il ne cultive pas plus d’estime pour mère Teresa ou le Dalai-Lama : “Non contente de menacer la civilisation, la religion met en danger la survie même de l’espèce humaine.” La fierté athée n’est pas uniquement l’apanage d’un quatuor d’intellectuels talentueux pour le pamphlet, elle s’installe durablement aux Etats-Unis, et finira bien par s’étendre au Vieux Continent. Les athées états-uniens qui redoutaient sous l’administration Bush d’être traités comme des parias n’hésitent plus à revendiquer leur position. Ils comparent leur stratégie à celle du mouvement des droits des gays. Faisant feu de tout bois, ils ont leur communauté sur la Toile, mais vont aussi à la rencontre du public dans les bars et sur les campus, organisent des soupes populaires.
Les rangs des athées grossissent, choqués par la virulence de la droite religieuse de cette dernière décennie. D’après l’“American Religious Identification Survey”, une enquête nationale publiée en avril 2009, ceux qui déclarent ne pas avoir de religion constituent le seul groupe démographique à avoir progressé dans chacun des 50 Etats au cours des dix-huit dernières années. Au niveau national, leur nombre a presque doublé, passant de 8 % en 1990 à 15 % en 2008. Dix organisations nationales, qui se revendiquent athées, humanistes ou libres-penseuses, se sont unies pour former la Coalition laïque pour l’Amérique. Même si la religiosité imbibe les Etats-Unis, le nouvel athéisme s’affiche comme un nouveau lobby.
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr


Pensées nouvelles
Et la laïcité devint positive

“La laïcité positive, la laïcité ouverte, c’est une invitation au dialogue, à la tolérance et au respect. C’est une chance, un souffle, une dimension supplémentaire donnée au débat public.” En prononçant ces mots dans un discours, le 12 septembre 2008, Nicolas Sarkozy a testé devant l’opinion publique une nouvelle notion : celle dite de la “laïcité positive” qui se veut une sorte de synthèse destinée à concilier les attentes des tenants de la laïcité pure et dure et celles des représentants des cultes religieux. Il s’agit également pour le chef de l’Etat de revenir sur des propos tenus quelques mois plus tôt à Latran dans lesquels il avait déclaré que “la laïcité ne saurait couper la France de ses racines chrétiennes” et “l’instituteur remplacer le curé ou le pasteur”. La loi de 1905 organisant la laïcité posait deux principes : l’incompétence de l’Etat à s’occuper des affaires religieuses et l’incompétence des religions à s’immiscer dans les affaires de l’Etat. Une double étanchéité difficile à maintenir compte tenu des demandes croissantes des communautés religieuses quant à la prise en compte de leurs spécificités. La laïcité positive reste ferme sur un certain nombre de principes, notamment sur l’interdiction de porter des signes religieux ostentatoires au sein des établissements d’enseignement public. En revanche, certains aménagements sont désormais acceptés pour tenir compte des spécificités alimentaires ou des calendriers propres aux différents cultes. Pour ses défenseurs, cette nouvelle définition de la laïcité est également une façon de canaliser le communautarisme qui pourrait opposer, parfois violemment, les communautés religieuses à l’Etat.
franck.bouaziz@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Religions
Timide féminisation

Au mois de mai, Ahmed Toufiq, ministre marocain des Habous et des Affaires islamiques, annonçait la promotion de 150 femmes issues de l’école des imams de Rabat. On les appelle les “morchidates”, des prédicatrices d’un islam du nouvel âge voulu par Mohammed VI. Au lendemain de l’attentat à Casablanca, le 16 mai 2003, le roi du Maroc a exigé des mesures actives pour contrer le salafisme et l’islam radical. La féminisation est l’une des “valeurs d’un islam tolérant”. Le recrutement de ces prédicatrices représente une vraie réussite. Ce projet a aimanté plus d’un millier de titulaires qui se sont présentées. Les morchidates doivent connaître la moitié du Saint Coran, et être titulaires d’une licence ou d’un diplôme universitaire équivalent. Dans leur cursus, elles sont initiées également au droit (nouveau code de la famille) et à des notions de sociologie, psychologie, langues étrangères, histoire contemporaine et informatique. Les morchidates fraîchement émoulues ont mission de transmettre ces nouvelles valeurs dans la population. Par ailleurs, le clergé marocain compte 150 “alimâtes” (oulèmas féminins). Cette féminisation a des limites, scrupuleusement bornées par le ministère. Ainsi, il est hors de question qu’une femme dirige une prière dans une mosquée pour une assemblée mixte, comme cela s’est vu en 2005 dans l’islam très libéral de New York.
L’islam n’est pas la seule religion à se laisser influencer par les courants libéraux. En France, le judaïsme entrouvre ses portes : une troisième “rabbine”, Delphine Morvilleur, ordonnée aux Etats-Unis, vient de rejoindre Pauline Bebe et Célia Surget. Même si elles rencontrent beaucoup de réticences et se heurtent à un machisme parfois violent, les pasteures elles aussi font leur trou, comme les quelque 1 500 femmes de l’Eglise anglicane. Le Vatican de Benoît XVI lui n’estime toujours pas le sujet de saison.
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr


Tabous levés
Intégrisme
Le courant s’installe au Vatican

Camouflet ? En juin dernier, la très intégriste Fraternité Saint-Pie X (FSPPX) a ordonné à Ecône huit nouveaux prêtres, “illégitimes” selon le Vatican. Benoît XVI, en ouvrant un peu plus les portes de Rome au courant traditionaliste dont le chef de file de l’époque, Monseigneur Lefebvre, avait déclaré un schisme, n’a-t-il pas commis, au mieux, une erreur stratégique ? Il croyait dompter et canaliser les intégristes à son avantage, les utilisant afin de repousser les revendications plus progressistes, or ce sont eux qui plastronnent. La FSPPX a ainsi estimé qu’en tendant finalement la main aux traditionalistes, Benoît XVI avait légitimé leur combat spirituel vieux de quarante ans. Pourquoi s’arrêter en aussi bon chemin ? Non seulement le courant intégriste s’installe au Vatican, mais de plus il peut compter sur de nombreux relais dans l’organigramme. Face à cette nouvelle virulence intégriste — et intégrée —, des voix s’élèvent pour réclamer un concile Vatican III qui réactualise l’Eglise et ses relations avec le monde et l’époque.
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr


Pensées nouvelles
Internet
Le journalisme en berne

Le journalisme sur Internet mérite une nouvelle pensée professionnelle, et une déontologie adaptée. Comment faire, alors que les modèles économiques balbutient encore entre le fanzinat et l’aventure low-cost, et ne font que répéter la sous-capitalisation de la presse écrite française ? Fondateur du site Médiapart, partisan d’une information payante — qui n’a pas encore trouvé l’excellence économique, mais accumule des gains de notoriété —, Edwy Plenel a proposé un Combat pour une presse libre (Galaade). Orgueilleusement (on ne se refait pas) sous-titré Le Manifeste de Mediapart, ce qui disqualifie beaucoup de journalistes en ligne dans ce débat, il a le mérite de la réflexion et d’une puissance de conviction. Constat plénélien : “Tout semble fait, aujourd’hui dans ce pays et en cette époque, pour démoraliser le journalisme, ses valeurs, ses idéaux, sa jeunesse en somme (…) Les anciens modèles économiques volent en éclats, les vieilles cultures professionnelles sont déstabilisées et le journalisme peine à trouver ses marques dans ce tourbillon.” 
Pour le journaliste, longtemps notable discuté de la presse papier, une bonne info est une info payante. L’information en ligne verra en premier lieu sa distinction par la défense de l’indépendance des rédactions vis-à-vis du capital. Les potentialités du numérique peuvent aussi restaurer la confiance du lecteur, car il combine le travail spécifique d’une rédaction et le débat démocratique du public, suscitant interactions, interpellations et le cas échéant, précisions. Edwy Plenel en revanche ne dit pas grand-chose sur l’économie de guerre du journalisme français et des ressorts culturels puissants de la nouvelle idéologie de la gratuité.
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr


Ruptures
Blogs
Une insulte aux éditorialistes

Alain Finkielkrault : “Internet est une poubelle.” Denis Olivennes, patron du Nouvel Observateur : “Internet est le tout-à-l’égout de la démocratie.” Tout ce qui est imprimé est considéré comme parole d’Evangile. Fiable et démocratique. La Toile est devenue le grand forum mondial des opinions. De cette jungle du n’importe quoi des idées et des mentalités, surgissent les publicistes des temps modernes que sont les bloggers. Certains sont d’anciens journalistes de l’ancien monde, et leurs écrits en ligne s’imposent malgré tout. Beaucoup d’autres, pas journalistes pour autant, ont du temps pour vérifier le flux d’informations, le préciser, le canaliser, réfléchir, contre-argumenter. Leur culture et leur savoir-faire en matière d’information les rendent souvent plus intéressants et mieux informés. Suprême insulte pour les éditorialistes de l’ancien temps, l’influence montante de ces héros de l’Internet. Des partis politiques les approchent. Attachés de presse et directeurs de communication ont compris qu’ils étaient prescripteurs, et qu’un post valait bien mieux qu’un papier paresseux. A ce compte-là, on peut se sentir bien dans une poubelle ou le tout-à-l’égout plutôt que sous les paroles jupitériennes des élites du savoir.
emmanuel.lemieux@wanadoo.fr

Et aussi...
Des quotidiens qui ne sortent plus tous les jours ; la reconnaissance du “droit d’accès à Internet”, twitter plus fort que le téléphone rouge…


Entreprise & management

Pensées nouvelles
Management
L’entreprise manipulatrice

“L’entreprise est un lieu de travail. Elle n’est pas censée donner du sens à la vie.” Après des décennies d’incantations collectives sur le thème de “l’entreprise censée donner du sens” — au travail des salariés, aux achats des consommateurs et même aux investissements des actionnaires —, l’assertion, en totale opposition avec les attentes du public et les déclarations des dirigeants, détonne. C’est la philosophe italienne Michela Marzano qui, dans un livre paru au printemps dernier et intitulé Extension du domaine de la manipulation, ose pourtant l’avancer et parler de “manipulation managériale”. Sa théorie ? Qui, à force d’être brandis et invoqués, ont abouti à une véritable instrumentalisation des valeurs par l’entreprise et ses dirigeants. “Depuis vingt ans, la vie professionnelle est censée apporter des réponses à tout ; mais s’il est important de travailler et de s’épanouir au travail, ce n’est pas à cela que se résume l’existence humaine, rappelle-t-elle. Pourtant, c’est l’idée que véhicule désormais l’entreprise en se présentant comme une sorte d’institution totale capable de réinjecter des valeurs dans la société au moment où celle-ci se voit confrontée à l’effondrement de la famille, de l’Etat, de l’Eglise...” Un discours que la philosophe juge non seulement falsifié mais aussi dangereux — “Car on s’aperçoit vite que, mis à l’épreuve de la crise économique, il ne tient pas la route.” “L’entreprise n’est pas là pour remplir toutes les fonctions de l’existence et satisfaire à tous les besoins – affectifs, d’engagement, communautaires, etc. – de l’individu, assène Michela Marzano. Elle est là pour gagner de l’argent dans le respect des lois.” Un principe fondamental que les attentes démesurées des derniers années nous auraient presque fait oublier.
caroline.castets@nouveleconomiste.fr


Pensées nouvelles
L’auto-entrepreneur
Do it yourself

Cela aura été une des nouveautés les plus remarquées de l’année : le statut de l’auto-entrepreneur. A l’origine du succès de ce nouveau régime : le fait qu’il permette de cumuler une activité autonome et un autre statut : salarié, demandeur d’emploi, retraité, étudiant... Autres atouts : les avantages sociaux et fiscaux (prélèvement des impôts à la source, simplification du calcul des charges sociales, limitation de la prise de risque individuelle...) qui l’accompagnent et les formalités simplifiées qui permettent d’y souscrire ou, en cas d’échec, d’y renoncer. Résultat : alors que le gouvernement ambitionnait la création de 500 000 sociétés nouvelles cette année, 330 000 ont déjà vu le jour depuis l’entrée en vigueur de ce nouveau régime, le 1er janvier dernier. Preuve de l’impact positif du statut d’auto-entrepreneur sur ces créations : elles étaient moins de 183 000 sur la même période l’année précédente. A en croire l’INSEE, un créateur d’entreprise sur deux serait aujourd’hui un auto-entrepreneur. Normal dans une période de morosité où, rappelle l’APCE, “Les Français cherchent avant tout à créer leur propre emploi”, quitte à faire deux activités.
caroline.castets@nouveleconomiste.fr


Ruptures
PME
Merci l’ISF

Les idées de rupture à 1 Md d’€ ne sont pas courantes. C’est pourtant ce qu’a rapporté en fonds propres aux PME la mesure ISF/PME de la loi en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat (Tepa) durant l’année 2008. Le principe ? Transformer l’impôt sur la fortune en investissement dans les PME qui souffrent en temps de crise : parmi les 2,9 M dénombrées en France, 53 000 sont tombées en faillite contre 49 000 en 2007 — un triste record. Reste pour le nouvel investisseur, attiré par un dispositif novateur, à faire des choix : jeter son dévolu sur une PME non cotée et souscrire à son capital en direct ou le faire par l’intermédiaire d’un holding qui se chargera d’investir pour son compte, ou encore via des fonds d’investissement de proximité (FIP), fonds commun de placement dans l’innovation (FCPI) ou fonds commun de placement à risque (FCPR). Dans les deux premiers cas la réduction s’élève à 75 % des montants investis, dans la limite de 50 000 € par an. Dans le troisième, elle est ramenée à 50 %, dans la limite de 20 000 € par an. A eux de choisir, en revenant à l’équation fondamentale rendement/risque selon les contraintes et le niveau de sécurité qu’ils veulent bien supporter. Certains ne sont intéressés que par l’effet d’aubaine fiscale (450 M), d’autres par le développement de l’entreprise choisie (480 M). Dans tous les cas, l’Etat se retire de la partie par ce biais. Le manque à gagner fiscal en 2008 s’élève à 660 M d’€, mais au final, les montants qui transitaient jusque-là par l’impôt avant d’être redistribués aux entreprises se trouvent directement investis par des professionnels plus accoutumés au “corporate financing”. Autre avantage : ce dispositif incite nombre de personnes à devenir “business angels”, ce dont la France manque encore cruellement.
julien.tarby@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Capital
Les invités de la dernière minute

La conversion de créances en actions est monnaie courante aux Etats-Unis. Le code de la faillite et le fameux “Chapter 11” sont plus favorables aux créanciers et leur confèrent un pouvoir plus étendu, leur permettant parfois de prendre le contrôle ipso facto. Les créanciers seniors — les banques prêteuses la plupart du temps — ont pour habitude, lorsque l’entreprise est en cessation de paiement, de prendre les commandes. En France, “les priorités sont bien différentes”, rappelle Delphine Caramalli, associée chez Duff & Phelps qui cite, dans l’ordre, “la protection de l’employé, la pérennité de l’entreprise puis seulement le “désintéressement” des créanciers”. Reste que près de 9 entreprises en difficulté sur 10 finissent liquidées dans l’Hexagone, malgré la loi Perben de 2005 venue moderniser le droit français des faillites et une ordonnance de décembre 2008 censée rendre plus attractive la procédure de sauvegarde. Résultat : la conversion de la dette en capital, ultime recours, commence à y être envisagée. Certains détails ne trompent pas. Jusqu’à présent, le seul “écart” concédé au mélange des genres entre dette et capital avait été la dette mezzanine, intermédiaire entre la dette senior bancaire et le capital. Le nantissement des titres avait certes permis par le passé quelques entrées au capital par des créanciers, mais il leur fallait obtenir, au terme de lourdes négociations, l’aval des actionnaires. Aujourd’hui, la nouvelle procédure de sauvegarde, telle que réformée par l’ordonnance, permet de faire voter la dette en capital par le comité de créanciers. Les fonds spécialistes en “distressed debt” ne s’y trompent pas et s’empressent désormais d’acheter sur le marché secondaire la dette “décotée” de leur proie. Ne leur reste plus alors qu’à s’inviter à la table des négociations de la restructuration avec les autres créanciers, et à croiser les doigts dans l’espoir qu’un jour la dette sera transformée en capital. L’idée fait des émules en temps de crise, car ces “invités de dernière minute” suppriment de la dette, et donc apurent le bilan. A suivre.
julien.tarby@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Procédure de sauvegarde
Prévoir c’est guérir

Comment abaisser sensiblement le taux de mortalité des entreprises qui, dès lors quelles sont en cessation de paiement, risquent la liquidation pure et simple ? Réponse : en déclenchant un mécanisme de prévention, la “sauvegarde”, qui permet de geler les dettes d’une entreprise dès que les premières difficultés financières apparaissent. Après quoi, managers et créanciers se mettent autour d’une table durant six mois et cherchent le moyen d’assurer la pérennité de la société, notamment en rééchelonnant ses dettes. Inspiré du chapitre 11 de la législation américaine sur les faillites, cette loi cherche à réduire le nombre de liquidations judiciaires. Il y en a tout de même eu plus de 40 000, en 2008, avec leur cortège de licenciements et d’effets dévastateurs sur les sous-traitants et les fournisseurs. Cette procédure, instaurée le 1er janvier 2006, connaît toutefois un début timide. L’an dernier, 611 “sauvegardes” ont été ouvertes par les tribunaux de commerce. L’année 2009 marque cependant une progression puisque, pour le seul 1er trimestre 2009, 303 procédures de ce type ont déjà été enregistrées. Reste à savoir si l’on doit y voir un effet de la crise, ou une prise de conscience anticipée des chefs d’entreprise...
franck.bouaziz@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Rupture conventionnelle
Le divorce à la française

De l’ombre à la lumière… Durant des décennies, lorsqu’un employeur et l’un de ses salariés trouvaient un terrain d’entente pour se séparer, il signaient une transaction en catimini et l’assurance chômage fermait pudiquement les yeux. Depuis le mois de juillet 2008, un dispositif légal novateur est entré en application, à mi-chemin entre la démission et le licenciement. Baptisé “rupture conventionnelle”, celui-ci permet au couple employeur/salarié de se séparer en signant un accord financier prévoyant des indemnités au moins égales au minimum prévu par les conventions collectives, tout en autorisant ensuite le salarié à être indemnisé par les Assedic, comme s’il avait fait l’objet d’un licenciement économique. La formule a indiscutablement remporté un certain succès puisqu’en un an, 111 670 ruptures conventionnelles ont été signées. Le phénomène commence même à inquiéter l’assurance chômage, car la moitié de ceux qui ont signé une rupture à l’amiable demandent à être indemnisés. Le système a même engendré un effet pervers que ses concepteurs n’avaient peut-être pas suffisamment anticipé : la rupture à l’amiable est utilisée par nombre d’employeurs et à l’égard de salariés âgés de plus de cinquante ans, comme une sorte de sas financier permettant de quitter un emploi — et de toucher des indemnités — tout en attendant l’âge de la préretraite.
franck.bouaziz@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Contrat de travail
“Full time job”

La décision, sans appel, est tombée le 3 juin dernier par la voie de la plus haute juridiction française. Désormais, participer à une émission de téléréalité n’est pas un simple passe-temps mais bel et bien une activité professionnelle devant être rémunérée comme telle. Pourtant, depuis la première édition du Loft sur M6, en 2000, les candidats sélectionnés après un impitoyable casting n’avaient droit qu’à un défraiement symbolique, producteurs et diffuseurs considérant la notoriété née de leur exposition à l’écran comme un complément de rémunération. Un arrangement remis en question le jour où un jeune avocat fraîchement diplômé, Jérémi Assous, se penche sur les contrats des “lofteurs” et entreprend d’examiner à la loupe leurs contraintes horaires et autres obligations. Il en conclut que la visite médicale, l’obligation de confidentialité et le respect des horaires constituent de véritables obligations professionnelles. La Cour de cassation lui donne gain de cause et requalifie donc la simple prestation des participants en contrat de travail avec salaire, congés payés et prime de précarité. Depuis cet arrêt de principe, près de 200 nouveaux clients sont venus frapper à la porte de Me Assous, contraignant les producteurs de Koh Lanta, de l’Ile de la tentation et autres Secret story à modifier les contrats d’engagement de leurs participants.
franck.bouaziz@nouveleconomiste.fr


Ruptures
Plan social
Gagner plus

11 000 euros, pour les ex-salariés de New Fabris, 50 000 euros pour ceux de Continental et 30 000 euros pour leur collègue de JLG, un fabricant de nacelles élévatrices : les indemnités supra-légales — ces sommes accordées aux salariés faisant l’objet de plans sociaux en supplément des indemnités minimales de licenciement prévues par les conventions collectives — se sont, ces derniers temps, multipliées. De plus en plus de salariés licenciés estiment en effet que, lors d’un plan social, l’entreprise doit prendre en compte le fait que les salariés, qui totalisent souvent une ancienneté importante, auront du mal à retrouver un emploi dans leur région. Les indemnités supra-légales seraient donc destinées à compenser ce préjudice. Comme leur nom l’indique, ces indemnités ne sont pas légalement obligatoires pour les employeurs qui décident d’un plan social. Il semble toutefois qu’elles soient appelées à se généraliser. En jouant le rôle de médiateur lors d’un certain nombre de conflits, les préfets et le ministre de l’Industrie lui-même ont créé une sorte de jurisprudence des indemnités supra-légales.
franck.bouaziz@nouveleconomiste.fr


Tabous levés
Contrat de travail
La fin de l’omerta

Certes, le tabou n’en était plus tout à fait un depuis quelques années déjà mais en 2009, la crise et les nouvelles exigences de transparence qu’elle a entraînées ont achevé de le lever. “Désormais, le salaire des patrons est connu, commenté par les médias, critiqué par les politiques et vilipendé par l’opinion. Sans parler du dispositif du parachute doré, aujourd’hui objet de toutes les indignations alors même, rappelle Diane Ségalen, qu’il avait été créé à l’origine dans le but de rémunérer. La prise de risque personnel que nécessite le poste de dirigeant et le fait que leur responsabilité pénale soit engagée aussi bien en cas de malversation que de pollution.” “ Historiquement, le mécanisme des parachutes dorés avait une vraie légitimité, remarque la vice-présidente de CT Partners. Ils avaient été pensés pour équilibrer le système dans le contrat avec l’entreprise ; aujourd’hui, ils sont soumis à la vindicte.” Une réaction logique compte-tenu du contexte de crise — la multiplication des plans sociaux faisant apparaître plus injustes et immoraux encore les montants astronomiques de certaines primes de départ — mais aussi et surtout, des abus des dernières décennies. Des dérives qui, selon le président du cabinet de conseil et analyse financière Proxinvest, Pierre-Henri Leroy, ont abouti à des taux de rémunération “déconnectés du réel”. “95 heures par semaine, c’est le temps de travail hebdomadaire moyen d’un président exécutif du CAC 40. Cela a beau être considérable, cela ne justifie pas un salaire de 4,7 millions d’euros en moyenne, soit 275 fois le SMIC !, martèle-t-il. Il y a 30 ans, le rapport était de l’ordre de 1 à 20 environ. Il a explosé au cours des 15 dernières années.”
Les premiers scandales remontent à 1989 lorsque Jacques Calvet quitte la présidence de PSA Peugeot-Citroën avec 1 million de francs. “C’était la première fois que la rémunération d’un dirigeant était publiquement contestée”, se souvient Antoine Richard, spécialiste de la question chez Entreprise et Personnel. Puis il y aura Enron au début des années 2000, l’affaire Elf, Jean-Marie Messier et plus récemment Noël Forgeard qui, au printemps 2007, voit son départ d’EADS accompagné d’une prime de 8,5 millions, Joseph Tchuruk et Pat Russo débarqués un an plus tard de la présidence d’Alcatel-Lucent avec 5 ou 6 millions d’euros chacun, et tout dernièrement l’ex-président de Valeo, Thierry Morin, pendu haut et court par la presse et l’opinion pour avoir bénéficié d’un parachute doré de plus de 3,2 millions d’euros alors même que son groupe en perdait 287 sur l’exercice précédent et prévoyait de licencier 5 000 personnes dans le monde. De quoi, sans doute, justifier la fin d’un tabou.
caroline.castets@nouveleconomiste.fr


Le nouvel Economiste du 10 septembre 2009 — N°1488 – © Nouvel Economiste 2009