Carnet de tendances 2009

Le retour de la combativité
“Guts”

La prime à l’action sur la réflexion.

“Tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort.” Jamais l’adage n’a été aussi populaire. Voilà d’ailleurs des mois que c’est la phrase la plus citée sur le Web. Révélateur. Un temps tétanisée par le choc causé par la crise et sa soudaineté, la société semble redresser la tête. Comme si l’heure n’était décidément plus aux lamentations et à l’apitoiement sur soi mais à l’action et au retour de certaines valeurs réputées viriles comme, notamment, la combativité.
Un phénomène qui se vérifie aussi bien dans le discours des politiques comme dans celui des grands dirigeants — désormais plus tournés vers l’action que vers l’analyse —, que dans l’énergie déployée par un nombre croissant de citoyens pour mener à bien leur propre projet professionnel (sur les sept premiers mois de l’année, 337 568 ont créé leur entreprise : un record historique et une progression de 59 % par rapport à la même période en 2008… chiffre qui s’explique également, il est vrai, par les caractéristiques du nouveau statut de l’ “autoentrepreneur”) ou dans l’émergence d’un nouveau courant de pensée en management résumé dans un livre récemment paru sous le titre Head, Heart & Guts — littéralement : “de la tête, du cœur et des tripes” — et plaidant pour la réhabilitation de certaines valeurs dites masculines — combativité, courage, autorité… — dans l’univers de l’entreprise. A une époque où, depuis des années, on ne jurait plus que par les versions féminines, le message en dit long sur les nouvelles attentes d’une société que la réalité de la crise a contraint à plus de pragmatisme et, autant l’admettre, moins de sentiment.

La réthorique guerrière

Pour Jean Laloux, spécialiste du langage et de la sémantique, la mutation tombe à point nommé. “La société s’organise autour de trois castes : les producteurs — qui en incarnent les figures maternantes — les clercs — qui sont les décideurs — et les guerriers — les commerciaux, explique-t-il. Il est possible que l’on entre actuellement dans une période de notre histoire sociale où c’est au tour des guerriers de donner le ton. Parce que ce dont l’on a le plus besoin aujourd’hui, c’est de protection et de combat. Et le fait que l’on vive actuellement dans une société pacifiée ne signifie pas que la fonction guerrière ait disparu de l’anthropologie sociétale ou de l’entreprise.”
Pour le sociologue et pdg de Théma, Eric Fouquier, Nicolas Sarkozy est l’incarnation parfaite de ce retour de la combativité dans l’inconscient collectif français. Lui dont le discours a toujours beaucoup emprunté à la rhétorique guerrière. “Sarkozy illustre bien ce retour des valeurs viriles, ce côté “allez, assez pleuré, on se retrousse les manches et on avance !”, attitude dans laquelle il n’y a plus place pour les états d’âme, estime-t-il. D’ailleurs ce n’est pas un hasard s’il a enregistré une nette remontée dans les sondages ; aujourd’hui, être anti-Sarko n’est plus perçu comme constructif parce que l’on voit bien que sa méthode est celle du moment.” Et le chef de l’Etat n’est pas la seule personnalité politique a avoir osé investir le terrain d’une certaine forme d’agressivité. “Le succès de Sarkozy, c’est, dès le départ, un parler vrai qui pouvait choquer mais qui le plaçait dans une posture d’autorité, mais François Bayrou – qui n’a pas hésité à gifler un gamin devant les caméras — et Ségolène — qui a plaidé pour un encadrement militaire des délinquants, pour la Marseillaise et pour le drapeau — ont également joué le créneau de l’autorité”, rappelle l’historien, spécialiste des médias et du politique, Pierre Servent. Pour lui, si depuis quatre ou cinq ans les études d’opinion parlent d’un retour du père dans le sens vecteur d’autorité, c’est clairement parce que l’on assiste à un retour de la guerre et de la violence dans nos paysages. “En France, l’autorité avait disparu avec mai 68, poursuit-il. Aujourd’hui que le climat international et national se durcit et apparaît instable, elle cesse d’être politiquement incorrecte, ringarde et synonyme de fascisme. Cette imagerie est dépassée depuis que l’on vit dans un monde de menaces qui nous force à sentir les limites de l’émotionnel.” Une révolution dans la patrie de Mai 68 et de Françoise Dolto…

Action !

La multiplication d’actes de mutinerie chez les salariés — qui n’hésitent plus désormais à user de la bonbonne de gaz comme du boss snapping (séquestration de patrons) pour peser dans le dialogue social — et même chez certains membres de l’Education nationale (auto-baptisés “les désobéisseurs”), le succès de sites tels que le très éloquent “viedemerde.com” — où tout internaute est invité à se répandre sur sa journée pourrie, sa voiture en panne, son patron odieux ou le discours désinhibé des politiques… -, tout semble indiquer qu’une certaine envie d’en découdre a succédé à la résignation apathique dans laquelle la faillite de Lehman Brothers — il y a juste un an — avait un temps plongé la société.
“La combativité est une tendance actuelle : on est davantage dans le “et pourquoi pas ?”, confirme Alain Murcia, président de “Il était une marque”. C’est pourquoi on assiste à une montée de l’audace, du courage : la crise nous impose du pragmatisme, de la rapidité et une certaine dose de combativité ; si bien qu’aujourd’hui, c’est indéniable, il y a un crédit accordé à l’action sur la réflexion.” Une nouvelle réalité qui se vérifiait il y a plusieurs mois déjà dans “Les mots de la crise”, l’étude réalisée fin 2008 par Euro RSCG-Médiascopie portant sur la perception par le public des discours politiques, syndicaux, patronaux etc. Ses conclusions ? La stratégie du politique consistant à jouer la carte du volontarisme en multipliant les recours à des verbes d’action (se battre, agir, innover, avancer...) pour, au final, présenter la crise comme un défi à relever, voire comme une opportunité à saisir, avait été perçue comme la plus convaincante. “Notre enquête a révélé qu’il existait une forte prime à ceux qui décidaient et agissaient et un rejet de ceux qui se contentaient de commenter ou de jouer les futurologues”, commente Bernard Sananés, co-auteur de l’étude. Pour Nathalie Brion, cette prime aux verbes d’action est normale. “En période de tension, l’action est toujours valorisée, rappelle-t-elle. De même que lorsqu’un accident survient, c’est celui qui crie des consignes que l’on écoute, c’est le discours politique et sa dimension “agissante” qui a inspiré la confiance.”

Bomber le torse

Une valorisation de l’action sur la réflexion qui, depuis peu, se détecte aussi dans l’univers de l’entreprise — où, estime Nathalie Brion, “ce qui compte aujourd’hui c’est l’autorité de la compétence, pas celle du statut. Bref, la preuve par l’action” — et bien sûr chez les marques chez qui Anne Plettener, responsable de la Fabrique des Mots chez W., constate “une décomplexion de l’action, de la posture et du discours”. Coprésident de W., Gilles Déléris confirme cette mutation encore discrète vers une posture plus combative. “Le paysage graphique des marques leur permet d’émettre des signaux, explique-t-il. Or au cours des dernières années, on a constaté chez plusieurs d’entre elles une migration stylistique exprimant une certaine agressivité en prenant pied dans un registre quasi guerrier.” Exemples : les logos d’NRJ et d’UPS, passés du blason au bouclier, les registres graphiques plus offensifs – “métalliques, angulaires” — adoptés par Dacia, Citroën, UFC... “Pour moi il y a là une sorte de conjuration, conclut Gilles Déléris. Comme si l’idée commune était désormais : la meilleure défense c’est l’attaque : on ne s’excuse plus d’être une marque, on va de l’avant.” Autre expression de combativité publique : le 14 juillet, ses cérémonies et leur affluence record. Pour Eric Fouquier, près de 1 million de personnes dans les rues et 200 000 sur les Champs-Elysées, ce n’est pas un hasard. C’est un signal fort. “Il y avait dans la ferveur et l’affluence record du 14 juillet la manifestation d’une certaine agressivité ou en tout cas, d’une véritable combativité nationale, déclare-t-il. Comme une façon de bomber le torse.” Arrière, la crise !


Grand témoin
Pascal Baudry,
psychanalyste auteur de “Français-Américains l'autre rive”
et de “Mais bon, essai sur la mentalité française”.

“Jusqu'à ce que la crise éclate au grand jour,
on s'était endormi dans le confort de la plainte”

Comment analysez-vous ce retour à la combativité dans la société français ?
Il y a toujours eu dans la mentalité française un fond d'héroïsme. C'est l'un des ressorts forts de notre société et il est clair qu'il a été activé par la crise. Jusqu'à ce qu'elle éclate au grand jour, on s'était endormi dans le confort de la plainte. Les valeurs dites maternelles dominaient la société depuis 1968 et entretenait une confusion des rôles parent (Etat, institutions...)-enfant (individu, citoyen) à laquelle la crise a mis fin en nous forçant à sortir du non-dit, à être explicite et donc, à rompre avec cette confusion protectrice. Or à partir du moment où l'on se dégage de l'obsession maternelle, on devient capable d'entendre des messages d'autorité et donc, de se prendre en main.

Quel était la nature du message “maternel” ?
Le fondement implicite du message maternel c'est : “Vous n'y arriverez pas sans moi” alors que le message d'autorité, le message du “père”, c'est : “Osez ! Vous êtes capable par vous-mêmes et vous ne pouvez compter que sur vous-mêmes.” Cette autorité nouvellement acquise sur soi nous amène à sortir de la plainte, du blâme et de la passivité pour entrer dans l'action, la prise de risque et la responsabilité individuelle.

Autrement dit, à accéder à l'âge adulte ?
Effectivement. On assiste au passage à l'âge adulte de toute une société et c'est le retour du père dans le sens vecteur d'autorité dans cette société qui a permis ce changement d'état. La crise a joué un rôle fondamentale dans cette transformation puisque c'est elle qui a rendu son message d'autorité audible. Cela signifie que, désormais, les citoyens ont pris conscience de leurs responsabilités : ils savent qu'ils ne peuvent espérer être sauvés par une quelconque figure maternante et qu'ils doivent donc se sauver eux-mêmes. C.C.


Le nouvel Economiste du 17 septembre 2009 — N°1489 — © Nouvel Economiste 2009