Chroniques & opinions
Chroniques & opinions
Brèches 400 : c'est la moyenne annuelle nationale du nombre de suicides directement imputables à une souffrance au travail. Sensiblement la même que celle des décès liés à des accidents du travail. |
Sinistre moyenne que la liste noire des 24 suicides de France Télécom vient de remettre à l’ordre du jour. Il y a, hélas, aujourd’hui plus de talents pour analyser les causes du suicide au travail que pour mettre en œuvre des solutions dignes de ce nom afin d’arrêter le massacre.
Psychiatres, chercheurs, syndicalistes sont souvent d’accord. Il n’y a pas de suicidaires, il n’y a que des suicidés. C’est presque toujours la même addition de facteurs qui pousse les salariés à se tuer.
Appelons la l’addition de la mort. Avec sa formule explicative fatale : révolution culturelle de l’entreprise imposée à marche forcée + culte de l’hyper-productivité + culture du mépris ou de l’indifférence + atomisation des tâches + bureaucratisation de la hiérarchie + caporalisation des managers + kapoisation de l’encadrement administratif + promesse de promotion individuelle en échange de soumission à des objectifs impossibles à atteindre + isolement, mutation, délocalisation des prétendus inadaptés + pression de l’auto – évaluation + surinvestissement affectif de la vie professionnelle = on connaît le résultat. Voilà, maintenant tout le monde est prévenu. Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, vous vous souvenez de ce film remarquable de Roudil et Bruneau inspiré d’un vers de La Fontaine dans sa fable Les animaux malades de la peste et consacré aux souffrances au travail ? Le film date de 2006. Diffusé largement dans toutes les entreprises sous pression, il aurait sans doute sauvé des vies. Tonnes de psychotropes, séminaires au vert à volonté, légions de médecins du travail, bataillons de masseurs, formation accélérée des managers à la détection de la vulnérabilité psychologique ne suffiront jamais à payer l’addition de la mort. Ils peuvent tout au plus servir à s’en laver les mains. Tant que les entreprises ne seront pas prêtes à payer l’addition de la mort, rien ne bougera vraiment. Et de ce côté-là, il y a bien peu de signes précurseurs encourageants. Quand leurs salariés ne tournent à vide, quand ils sont en “phase de décompensation psychique” comme disent les experts, elles imputent généralement leur vulnérabilité à des problèmes personnels. Dans les accidents du travail, pour que l’employeur soit reconnu coupable d’homicide dit involontaire, il faut prouver que les causes de la maladie sont professionnelles ou que l’entreprise est directement responsable de l’accident. Et si on considérait le suicide comme le plus grave des accidents du travail ? Et si, dans certains cas, on arrivait à prouver qu’il n’y a pas de différence de nature mais une simple différence de degré entre l’accident du travail et le suicide à cause des conditions de vie au travail ? On s’attaquerait enfin à la règle de l’impunité de l’entreprise qui prévaut aujourd’hui dans les faits. On ouvrirait de nouveaux champs d’investigation : à quand la reconnaissance de la responsabilité managériale ou entrepreneuriale dans le suicide des salariés ? Et à quand la condamnation de l’entreprise, en cas de culpabilité, à des réparations financières et des indemnisations versées à la famille ? Le jour où le préjudice porté à l’entreprise pour le suicide de ses salariés ne se limitera pas à un simple préjudice symbolique d’image et de réputation, ce jour-là peut–être, les suicidés du travail ne se seront pas suicidés en vain.