Pouvoirs d'aujourd'hui
Pouvoirs d'aujourd'hui
Remarqué “Les enfants d'Abraham” sur Direct 8 portent un regard intercommunautaire et plein de bonne humeur sur l'actualité. |
Antenne dans 30 secondes ! Il aura fallu ce message impérieux du réalisateur pour faire cesser les éclats de voix et les rires d’un rabbin, d’un curé et d’un islamologue réunis sur un plateau de télévision. Ces trois-là participent pour la quatrième saison à un type d’émission sans précédent : Les Enfants d’Abraham. Haïm Korsia, grand rabbin et aumônier de l’armée de l’air, le père Alain de la Morandais et Malek Chebel, anthropologue et directeur de recherche à la Sorbonne, débattent une heure durant, tous les 15 jours, des questions dans l’air du temps. Direct 8, qui leur a ouvert ses portes quand bien d’autres sont restées closes, a même décidé d’augmenter le rythme de diffusion qui, depuis le mois de septembre, est devenu bi-mensuel. Jusqu’à présent, les représentants de communautés religieuses étaient invités sporadiquement sur les plateaux de télévision et plutôt pour opposer au grand jour leurs différences. Depuis longtemps, le père Alain de la Morandais et Haïm Korsia qui se connaissent depuis de longues années essayaient de convaincre les patrons de chaîne d’installer sur leur grille une émission de discussion et de débat. Refus polis mais fermes, aussi bien à France 2 que sur LCI. En revanche, Yannick Bolloré, président de Direct 8, est immédiatement séduit par le concept. Il propose alors à un jeune journaliste de la chaîne, Mikaël Guedj, de l’animer. “L’objectif est de montrer que le dialogue est possible, une idée peut-être simple mais qui ne coule pas de source par les temps qui courent.” “On ne sait pas assez que les religions peuvent se parler entre elles”, renchérit le rabbin Haïm Korsia. L’émission est construite sur l’idée d’échange, où chacun des trois participants fait référence à ses textes religieux pour expliquer sa position. “La laïcité, ce n’est pas l’oblitération des religions mais l’équité entre elles”, précise Haïm Korsia. Sur des sujets aussi variés et sensibles que le suicide, l’euthanasie, la prostitution, chacun livre son analyse sans agressivité, mais aussi sans consensus de façade. “On n’établit pas un bon dialogue en effaçant nos différences”, estime le père de la Morandais.
Les sujets sensibles ne sont pas évacués
Les sujets sensibles tels que le port du voile ou encore la question du Proche-Orient ne sont pas évacués. “Pour les soixante ans de l’Etat d’Israël, nous avons envoyé une équipe de reportage sur place pour réaliser un sujet sur la cohabitation entre les trois religions”, rappelle Mikaël Guedj. Cette capacité à débattre, sans se battre, tient également à la réelle complicité qui lie les trois participants et qui repose d’abord sur une terre : celle d’Algérie. La famille de Haïm Korsia et de Malek Chebel en sont originaires et Alain de la Morandais y a fait son service militaire avant d’y retourner pour mettre en place des opérations d’alphabétisation. Il n’est en outre pas rare d’entendre, hors antenne, Haïm Korsia et Malek Chebel plaisanter en arabe. En outre, chacun du fait de sa personnalité a finalement un rôle sur le plateau. “Alain de la Morandais est le snipper tandis que Malek Chebel est plus dans l’analyse”, estime Haïm Korsia qui lui pique régulièrement ses deux compères. Témoin ces dialogues, lors de la dernière émission : “Malek lorsque tu parles d’anomie, tu pourrais expliquer aux téléspectateurs de quoi il s’agit, personne ne comprend”, lance le père de la Morandais, tandis qu’un peu plus tard, Haïm Korsia, le plus jeune des trois, s’adresse au père : “ N’oublie pas que je suis ton frère aîné, même si tu as 75 ans !”
Fraternité et bonne humeur
La bonne humeur, élégante et contrôlée, est sans doute l’autre clef de la réussite de l’émission. Le tutoiement qui correspond à leur pratique hors plateau n’est pas feint et les trois hommes s’estiment sincèrement. La notion de fraternité n’est donc pas pour eux une simple façade cathodique. L’objectif est d’ailleurs qu’elle puisse se diffuser chez ceux qui la regardent, à l’heure où la coexistence entre les communautés n’est pas toujours idyllique. “Il s’agit de faire passer un message de tolérance, mais aucun des trois ne fait dans le prosélytisme”, précise le journaliste Mikaël Guedj. Les Enfants d’Abraham n’est pas une émission œcuménique, mais bel et bien un programme d’information doté d’un prisme intercommunautaire. Ce qui explique sans doute que les invités soient des élus, des artistes, des écrivains et pas des représentants institutionnels des communautés religieuses. Les participants tirent d’ailleurs la plus grande satisfaction des réactions venues de la rue, plutôt que des institutions : “Je suis responsable d’une chapelle dans le XIIe arrondissement et cela me touche plus quand j’entends le commentaire d’un jeune issu de l’immigration qui m’a vu la veille plutôt que les commentaires policés, lors d’un dîner dans le VIIe arrondissement”, affirme sans détour Alain de la Morandais. Le plus sûr moyen de conserver cette authenticité et cette accessibilité reste sans doute leur complicité et leur humour. “Je prie pour mes deux camarades tous les jours”, glisse le père Alain de la Morandais. “On essaie de parler de sujets sérieux mais, comme le rappelle le Talmud, le meilleur commentaire est une parole de sourire”, relance le rabbin Haïm Korsia.
Un mardi sur deux. 23 h30 sur Direct 8
Blog : http://lesenfantsdabraham.direct8.fr
franck.bouaziz@nouveleconomiste.fr