Pouvoirs d'aujourd'hui
Pouvoirs d'aujourd'hui
Remarqué Le crayonneur veut faire revenir “Charlie Hebdo” à ses fondamentaux de gauche, satirique et écologiste. |
Il faut se méfier des apparences. L’auteur de la décapante chronique de Charlie Hebdo, “Charb n’aime pas les gens”, n’a pas du tout le physique de l’emploi. On le verrait plutôt dessiné par Sempé que croqué par Cabu ou Luz. Le 13 mai 2009, en portrait officiel de la république de Charlie-Hebdo, un visage d’enfant aux grands yeux agrandis par des lunettes remplaçait celui, impénétrable comme un timonier, de Philippe Val. Nouveau directeur de la publication, Stéphane Charbonnier alias Charb, 42 ans, a pris le relais d’une petite institution de la presse fondée en 1969. Il confirme que “les crayonneurs” ont repris le pouvoir dans le journal de la rue de Turbigo à la place des “beaux esprits”.
Patron de presse sur un baril
Si la passation de pouvoir s’est passée en douceur, très bourgeoisement décidée par les actionnaires du journal, Charb n’ignore pas qu’il est assis sur un baril de poudre. Un clash en 2008 avec le dessinateur Siné, pilier de la maison, suspecté d’antisémitisme par Philippe Val, a fait perdre 8 000 fidèles acheteurs à Charlie Hebdo. Périlleux pour un journal qui ne compte que sur ses ventes et ses abonnements.
“Siné nous insulte à tout bout de champ, mais je ne le lis pas toutes les semaines”, s’amuse-t-il, un peu remué quand même par les attaques de l’aîné de 80 ans qu’il surnommait, du temps de leur amitié, “mon oncle”. Ce dernier a réussi sa vengeance en créant Siné Hebdo, un fonds de commerce de 40 000 exemplaires en moyenne. “Nous payons 35 salariés et lui fait travailler pour des clopinettes des précaires et des milliardaires du show-biz.” Charlie se vend entre 38 000 et 40 000 exemplaires en kiosque, 2 à 3 000 à l’étranger, ce à quoi il faut ajouter 13 000 abonnements. “Nos meilleures ventes de l’année se réalisent en juillet-aout, il est trop tôt pour juger de la nouvelle formule mise en place en septembre”, précise le nouveau patron qui n’a pas le sens de l’esbroufe, et vous communique benoîtement ses chiffres au-dessus d’un steak-frites de quartier. “La crise financière ne rend pas toujours indispensable chez nos lecteurs l’achat d’un exemplaire de Charlie-Hebdo”, remarque-t-il sans fard.
Car à la crise d’identité et les ventes fragilisées, s’ajoute, selon Charb, la crise du sarkozysme. “L’époque était mûre pour ce président-là : les gens ne savent plus où ils habitent, ni ce qu’ils pensent. Sarko n’est pas diabolique mais il a su appuyer sur le bouton de la confusion des genres”, analyse-t-il assez gravement. Il faut que de nouveau Charlie Hebdo redevienne un carburant indispensable pour l’esprit.
Tête de turc communiste
“Notre truc, c’est revenir aux fondations de ce journal de gauche, écologiste et satirique”, formule-t-il. “On ne vient pas à Charlie Hebdo par hasard. Le but final est de publier ici ce que l’on ne publiera jamais ailleurs.” Mais de quelle gauche s’agit-il ? Celle, sanguine et aux odeurs d’andouillette, de Siné, ou bien celle réformiste, très sanglée, intello de Val ? “Plus de la moitié de cette rédaction vote vert, je suis bien le seul à avoir des sympathies communistes”, botte en touche Charb, mais ravi de son effet. Le patron de Charlie tient toujours à faire ses dessins pour L’Humanité. “Chez les communistes, notamment de L’Huma, j’aime le sens de la sobriété, de la fraternité et d’une ouverture d’esprit qui n’existent pas chez les petits curés, atrocement sans humour, de l’extrême gauche”, explique celui qui détient un Staline en stuc dans son atelier. “Charlie sera accueillant” : au fond, Charb n’aime pas les gens, mais il n’aime pas les clashs non plus.
En tant que représentant du personnel, il était la tête de turc préférée de Philippe Val – et vice versa. La mémoire de l’entreprise conserve quelques hilarants comptes-rendus qu’il dessinait. Pourtant, Val a contribué à faire entrer dans le capital du journal sa tête de turc à hauteur de 5 % (37 000 €). “Avec Val, ce n’était pas du tout de la mésestime personnelle mais on ne se lâchait rien sur le plan des idées”, se souvient Charb. L’intervention de l’Otan sur le Kosovo (“on ne se parlait plus que par articles interposés”), ou le référendum européen ont fait partie des grands moments. C’est finalement ce tandem qui, depuis 1992, constituait le centre de gravité du journal, et la tension nécessaire pour qu’il conserve sa rage.
Certes, Riss, autre dessinateur maison et quadra comme lui, le seconde efficacement dans une sorte de dream-team sans accrocs. “Il aime bien l’ordre et l’organisation, la clarté des choses quand moi, j’ai tendance à laisser se développer le bordel.” Charb orphelin doit désormais se trouver lui-même une tête de turc. “Bah, ça sera Charb contre le reste du monde”, esquisse-t-il.
Passeur d’idées
Que faire ? Si Val tutoyait Spinoza, Platon et Descartes, Charb préfère se rappeler qu’il est lui un vrai enfant nourri au biberon des Choron, Wolinski, Reiser. Dessinateur à Charlie Hebdo, c’est au fond le métier qu’il a toujours voulu faire. Même ses parents, père fonctionnaire des Télécom (“il est parti avant le management”) et mère secrétaire, ne l’ont pas blâmé lorsqu’il a abandonné ses études pour le dessin de presse. Durant les premières années de vaches maigres, il a continué de vivre à Pontoise chez ses parents. Lui qui ne veut pas d’enfants rêvait plus jeune d’être instituteur et aura fait le bonheur des minots du journal Mon Quotidien durant quatre années. “Transmettre, ça me plaît plus que tout, brille-t-il. Le dessin est une façon efficace et marrante de faire passer une idée. Plus que des articles larmoyants ou militants chiants, un bon dessin peut vous aider à réfléchir sur une situation absurde ou injuste.”
Une bulle d’air : “Je suis calme lorsque je dessine ou écris. C’est ma respiration, tout s’arrête autour de moi. Je touche du bois : malgré les banquiers, les avocats, les sollicitations de toutes sortes, je n’ai pas encore perdu l’envie de faire rigoler.” Dans l’œil du cyclone.
emmanuel.lemieux@ideeajour.fr