Politique(s)

Entre les lignes, par Henry Lauret
Danke schön !

Quand l'Allemagne laisse filer les déficits, c'est qu'il y a de la révolution dans l'air et, peut-être, du mieux pour le couple.

La discussion budgétaire s’est donc bouclée sans dommage pour le bouclier fiscal. Tous ceux qui veulent la chute du symbole n°1 du sarkozysme en sont encore pour leurs frais : l’Elysée, s’agissant du bouclier, ne goûterait probablement pas une “erreur de manip” à la Jean-François Lamour, qui a conduit la majorité à voter la surtaxe de 10 % sur les banques. Curieux : quand il maniait le sabre, l’ancien champion olympique n’était pas spécialement maladroit. Après les polémiques Clearstream, Mitterrand-Polanski et Jean Sarkozy à l’Epad, Don Quichotte Sarkozy est vite remonté sur son cheval pour aller au devant de paysans accablés par le plus grand malaise français et européen depuis une trentaine d’années. Le vert agraire a pourri avec la crise et le lait a tourné au vinaigre. Et comme souvent, le sujet devient incandescent pour la France qui doit plus que jamais affronter des partenaires d’Europe du Nord convaincus qu’on dépense toujours beaucoup trop d’argent pour la PAC. La déconfiture sociale et financière des agriculteurs génère autant de détresse humaine que la souffrance des salariés de tel ou tel grand du CAC 40. Il n’est pas dit qu’on puisse attendre les conclusions des assises de la ruralité, en janvier prochain, pour donner aux 400 000 Mohicans une perspective autre que les aides du moment et la garantie d’une dépendance à vie.

Le double casse-tête du budget et des comptes sociaux

Pendant que les députés se coltinent le déficit historique de la Sécurité sociale, Eric Woerth affronte courageusement le double casse-tête du budget et des comptes sociaux. Totalement vérolée par la crise, la Sécu, c’est un peu la chronique d’une banqueroute annoncée. D’ici à 2013, il manquera donc en moyenne une trentaine de milliards d’euros par an (c’est plus que les allègements d’impôts décidés par Angela Merkel, on y reviendra) pour boucher les trous de l’assurance maladie, de la vieillesse et de la famille. Woerth est en droit de préciser que les dépenses maladie n’étaient pas si mal tenues et que les déficits sont pour 70 % imputables à l’effondrement des recettes, à la chute de la masse salariale. Mais le ministre du Budget est trop subtil pour ignorer qu’en matière sociale, le conjoncturel devient très vite structurel. Qu’on ne retrouvera pas de sitôt le volume de cotisations d’avant crise et qu’il va donc falloir faire avec une double contrainte inscrite dans les chiffres : une croissance faible et un chômage fort. Alors, comment va-t-on colmater les voies d’eau ? En transférant le tombereau de dettes à la Cades, mais sans toucher à la CRDS, sans sortir la CSG et la CRDS du bouclier fiscal ? Voilà grosso modo ce que suggère Eric Woerth. Mais le précédent des années 94/95 montre qu’on ne peut évidemment pas s’en sortir sans un plan extrêmement volontariste, sans une réforme à la fois sur les recettes et les dépenses. Aujourd’hui, l’Elysée reste intangible : pas de hausse des impôts, j’ai dit !

Le fumet qui nous arrive d’outre-Rhin

Ce n’est pas le moment, en effet. D’autant qu’il n’y a pas que des mauvaises nouvelles sur le front économique et social. On peut même supposer que le chef de l’Etat et sa garde rapprochée vont prendre le temps de savourer le fumet qui nous arrive d’outre-Rhin : la nouvelle coalition libéraux/conservateurs, mais si mais si !, a décidé de sacrifier un pan de l’orthodoxie budgétaire qui était la marque de fabrique à Berlin et la surprise est aussi une manière de soulagement pour l’exécutif à Paris ! A l’issue de négociations tendues avec ses nouveaux alliés, Angela Merkel se place sous l’influence de Wolfgang Schäuble, un grognard de l’équipe Kohl, et bascule dans une version contemporaine de la real politik après avoir pratiqué la rigueur quatre années durant avec le social-démocrate Peer Steenbrück. A Pittsburgh, l’agile chancelière s’était montrée particulièrement chatouilleuse sur ce qui touchait à son modèle économique de crise. Il faut dire qu’elle était en pleine bataille électorale. Depuis la victoire et le retour des libéraux, les mouches ont donc changé d’âne. Le “contrat de coalition” prévoit une vingtaine d’allègements d’impôts par an au profit des familles, une baisse des taxes sur les successions, une baisse de la TVA sur l’hôtellerie et la restauration, malgré les gros doutes suscités par l’exemple français. Un coup de pouce aux entreprises, qu’on oublie rarement à Berlin. Et les déficits de l’assurance maladie et de l’ANPE n’entraînent aucune hausse des cotisations salariales. On a beau se frotter les yeux, le message de Schäuble, le nouvel homme fort, est limpide : c’est la croissance plutôt que les déficits. Ou, si l’on veut chipoter, la croissance avant les déficits. C’est bien un chambardement et il n’y aucune chance de retrouver une Allemagne à l’équilibre budgétaire dans les quatre ans qui viennent.
En tournant brusquement le dos à l’austérité budgétaire, on comprend que Berlin fait sa révolution sur la demande intérieure. Pour une surprise, c’est une surprise qui démontre combien la récession pèse sur le climat politique et social d’outre-Rhin. Paris jubile : Sarkozy-Merkel dans un même bateau ? Doucement les basses ! D’abord, il faut dire que le parti pris du soutien par les déficits était largement partagé en Occident où les dirigeants savent pertinemment que la crise n’est pas finie et que le moindre tour de vis peut être fatal à la reprise. Et si les Allemands l’adoptent à leur tour, cela suffit à démontrer que la stratégie de baisse des impôts et le refus de relever les cotisations n’est pas de nature idéologique mais l’expression du pragmatisme “obligé”. “Regardez et vous verrez que tout le monde est dans un même corner, sans véritable issue. La dette augmente ? On le sait bien. Mais que faire d’autre que financer la reprise sur déficits ?”, s’égosille un collaborateur de Larry Summers. Obama tient le cap comme il peut. Merkel se convertit. Berlusconi, comme Sarkozy, veut aussi ratiboiser sa taxe professionnelle. Le même Sarkozy fait le dos rond et c’est Xavier Bertrand qui parle tout à coup de la nécessité de maîtrise des déficits.

Comparaison n’est pas raison

Le parallèle entre pays doit être tempéré. Côté positif, à coup sûr, le nouveau biais politique en Allemagne est une chance pour la France et l’Europe. De même, l’hommage de la coalition à la relation France-Allemagne n’est pas anodin et il est évident que ce Berlin mâtiné de libéral a désormais un tropisme européen plus proche de celui de Paris. Sans doute, en matière de défense et de lutte pour le climat, de régulation financière, le couple peut-il faire plus et mieux. On peut même rêver que la relance franco-allemande tant espérée depuis l’avènement de Nicolas Sarkozy est cette fois à portée de main. Mais qu’on ne s’y trompe pas, les Allemands resteront allemands et les Français auraient tort de croire que le laxisme vient de gagner l’autre rive du Rhin. Ou encore que la notion même de gouvernement économique de l’Europe, chère au président français, va tout à coup transporter l’Allemagne de joie. C’est toujours un “nein”, plus poli, mais un nein de principe tout de même ! Enfin, nos déficits sont de toute façon autrement plus lourds que ceux du cher voisin. Lequel a montré dans un passé récent qu’il était capable de s’attaquer efficacement aux vices structurels de son modèle de Providence.

Que va faire Trichet ? Que va faire l’euro ?

Théoriquement, en bonne logique, une Allemagne qui se dévergonde, c’est un euro qui pâlit. On n’en est pas là et il n’est pas sûr que tous ceux qui fustigent la toute-puissance de la BCE auront gain de cause, c’est-à-dire un euro moins cher à la fin de la partie ! D’accord sur les grands principes de sortie de crise, le G 20 n’a rien dit de déterminant sur les monnaies et on a vu ce qu’il en résulte sur le marché des changes. Alors que la croissance accélère en Asie et qu’un Capgemini emploie aujourd’hui plus d’Indiens que de Français, l’Europe de la monnaie unique risque toujours d’être enfoncée par un dollar à 1,50 et la coalition des devises asiatiques qui lui collent aux basques. Avec la “multiplication des mesures en faveur de la compétitivité structurelle, l’Europe est en passe de tuer son industrie et, partant, le socle de son développement futur, du fait d’orientations de politiques économiques vertueuses dans leurs principes mais suicidaires en période de déflation”, assène Nicolas Baverez dans une diatribe contre la stratégie monétaire de la Banque centrale. En tout cas, la reprise étant ce qu’elle est, une surévaluation de l’euro fait en effet courir un péril mortel pour nos entreprises en période de dévaluation compétitive du billet vert. Et la volte-face de l’Allemagne montre bien que si le salut passe aussi par une relance intérieure, il est évidemment hors de question pour Berlin de renoncer en quoi que ce soit au primat de l’export. Préférence à la croissance, laisser-faire sur les déficits : quel effet durable sur l’euro qui a pris 20 % contre le dollar ? La réponse à cette question est de la plus grande importance. Le déclin du dollar est orchestré par Washington qui a engagé sa bataille de la compétitivité. Miné par la division, le Vieux Continent n’en a pas fait une priorité politique. On peut rêver. En attendant, Danke schön Angela !


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Le nouvel Economiste du 29 octobre 2009 — N°1495 – © Nouvel Economiste 2009