Chroniques & Opinions

Brèches
par Paul-Henri Moinet
Pandora, Ségolène et Piera

“Mais qu’est ce qui vous fait dire que votre femme est folle ?” demande un jour la psychanalyste Piera Aulagnier à un monsieur venu lui demander conseil au sujet de sa femme.
Réponse du monsieur “mais voyons, madame, c’est évident, elle dit tout ce qui lui passe par la tête, toutes ses pensées”.
Toute la force de Ségolène Royal est là ; on a l’impression qu’elle dit tout, tout ce qui lui passe par la tête.
Elle s’invite, elle débarque, elle ne s’autorise que d’elle-même, comme récemment aux rencontres de Dijon consacrées au rassemblement social, écologique et démocrate. S’il faut dessiner la “matrice de la gauche de demain” comme le martèle Vincent Peillon, il est tout fait normal que celle qui se vit comme la grande maman de l’Etat, la grande nounou du pays, la grande consolatrice de la gauche, la grande bergère du troupeau socialiste, s’invite sans demander son avis à la puissance invitante.
Presque 17 millions de voix en 2007, cela donne quand même le droit de ne pas faire la queue pour entrer dans tous les meetings politiques. Le camarade Peillon a beau enrager, une urne présidentielle aussi pleine, ce n’est pas si facile à mettre à la poubelle. Le docte rassembleur identifie chez son ancienne idole trois handicaps, pour ne pas dire trois tares congénitales : elle serait incapable de rassembler (la preuve c’est que tout le monde l’abandonne), superficielle (la preuve c’est qu’elle doit sa survie uniquement à ses coups médiatiques) et imprévisible (la preuve c’est qu’elle s’invite là où personne ne l’attend). Diable, c’est presque aussi dur que les 4 V dont Mitterrand en 1987 affublait Chirac, versatile, velléitaire, vulgaire, voyou. Et Peillon de clore l’affaire avec la présomption d’un satrape d’une province asiatique à la grande époque de l’empire soviétique : “il n’y a chez nous ni Père Fouettard, ni Mère Fouettard. Le problème de Ségolène Royal est de se recadrer elle-même”. Voilà, une fois de plus la nouvelle messe socialiste est dite, les camarades se retrouvent entre eux, entre frères nostalgiques de la fratrie perdue, membres dispersés de la horde primitive du parti mythique, ils jouent la grande réconciliation entre hommes ou ceux qu’ils prennent pour tels. Car franchement, dire d’une femme que son problème est de se recadrer elle-même, est-ce tout à fait digne d’un homme ?
Il y a beaucoup plus que du calcul personnel et de la stratégie électorale dans ces propos terribles, il y a la peur ancestrale, le mépris de la femme. Ségolène, c’est Eve et Pandora en une seule femme.
Eve parce que c’est toujours par elle que le scandale arrive et que l’histoire progresse. C’est Eve qui arrache les hommes à leur somnolence édénique; le premier homme, roi fainéant avachi dans sa confortable immortalité, en aurait été bien incapable.
Pandora parce qu’elle est le cadeau empoisonné que Zeus fait aux hommes pour se venger de Prométhée qui lui a volé le feu. Pandora charme Epiméthée par sa beauté, comme Ségolène a charmé le parti par son allure et sa personnalité, elle s’installe chez lui, comme Ségolène s’est installée dans le parti, puis ouvre la jarre dont s’échappent tous les maux, comme Ségolène a répandu sur le peuple de gauche frustration, jalousie, méchanceté, et autres maladies fatales. Comme Pandora aussi, elle laisse au fond de la jarre l’attente, l’espoir.
Pas étonnant donc que les militants, de droite comme de gauche, la surnomment la Folle du Poitou. On connaissait Jeanne la Folle, reine de Castille, mère de Charles Quint et Isabeau de Bavière, reine de France, pas folle mais marié au roi fou Charles VI. Voici donc la Folle du Poitou, un très beau de folie de femme construit par la lâcheté des hommes. La Folle du Poitou, le surnom est clair, les militants ont au moins le courage de formuler ce que Vincent Peillon veut dire en parlant de cette femme qui doit se recadrer elle-même.
Ségolène n’est folle qu’aux yeux des vieux sages qui jugent le monde en croyant le comprendre. Ce qui les rend tous fous, c’est qu’elle soit libre. Tout simplement libre. La liberté est une conquête difficile. Elle n’existe que pour ceux qui sont capables de “penser secrètement à un nuage rose”.
Piera Aulagnier commente ainsi cette phrase dans un article intitulé Du secret paru en 1976 et réédité aujourd’hui dans le recueil La pensée interdite : “l analyse nous révèle que ce qui paraissait un acte psychique gratuit, dérisoire, un reliquat infantile et parfois honteux, reste pour l’activité psychique du Je un acte de liberté durement acquis, un acte aussi essentiel que le rêve pour l’activité psychique”. Ségolène dit Je, pas Moi Je comme beaucoup des ses amis. Elle est libre parce qu’elle pense secrètement à un nuage rose. Ou à autre chose d’ailleurs. Ce qui compte, c’est l’adverbe secrètement. Secrètement, c’est-à-dire intimement, et non pas machiavéliquement comme le lui reprochent ses adversaires peureux.
Grâce à Ségolène, on sait qu’il reste au moins une personnalité politique encore capable de penser secrètement à un nuage rose. Condition vitale, dirait Piera Aulagnier pour pouvoir inventer, imaginer, créer. Loin de la horde primitive.


Le nouvel Economiste du 19 novembre 2009 - N°1498 – © Nouvel Economiste 2009