Pouvoirs d'aujourd'hui
Pouvoirs d'aujourd'hui
Remarqué Copenhague sera-t-elle son “heure de vérité” ? |
On oublie parfois l’impact qu’eurent sur les esprits les premiers clichés de la Terre vue de l’espace, ramenés dans les années soixante par les missions Apollo. Ce fut une vision marquante pour Brice Lalonde : il n’y aurait, pour lui, après cela, pas de cause plus importante que celle de la planète. Il s’y est tenu, quitte à naviguer avec des vents politiques parfois contraires. Il est responsable du syndicat étudiant Unef Sorbonne en 1968, en charge un temps de l’ONG les Amis de la Terre, directeur de campagne du visionnaire écologiste René Dumont en 1974, contre Valéry Giscard d’Estaing. Mais il n’appelle pas à voter pour François Mitterrand en 1981, après avoir lui-même recueilli un peu moins de 4 % des voix au premier tour. On le retrouve un peu plus tard ministre de l’Environnement de Michel Rocard, puis d’Edith Cresson. Il fonde Génération Ecologie avec Jean-Louis Borloo avant, finalement, de faire le grand saut à droite sous la deuxième cohabitation en se rapprochant du néo-libéral Alain Madelin qui l’entraînera avec lui dans le puits des hommes politiques oubliés. Pas pour toujours : le voilà aujourd’hui qui revient par une autre porte, celle de la diplomatie, toujours dans son domaine de prédilection : l’environnement.
Diplomate vert
Il y a deux ans, Jean-Louis Borloo lui propose un titre d’ambassadeur en charge des négociations sur le changement climatique, un diplomate d’un nouveau genre en quelque sorte, rattaché au ministère du Développement durable. Le pionnier de l’écologie politique en France n’aura plus à affronter les railleries de ses anciens amis politiques qui le traitaient volontiers de girouette : il s’est transformé en sage de la négociation environnementale. Ce qui ne le dispense pas de rendre des comptes. A quelques semaines du sommet de Copenhague, autour duquel on a laissé les opinions publiques occidentales rêver à un accord mondial sur la réduction concertée des émissions de gaz à effet de serre, c’est l’heure des bilans. Le nouvel art de la diplomatie verte initié avec les accords internationaux de lutte contre le trou dans la couche d’ozone est-il efficace ? Le dialogue y porte sur une question planétaire et mord donc forcément sur les souverainetés nationales. Pourtant, on y utilise des formes classiques de négociation, témoigne Brice Lalonde, en décrivant les réunions marathons qu’il a enchaînées à travers le monde depuis deux ans, de Singapour à Poznan en Pologne, où une bonne partie du vocabulaire est composé d’acronymes dont seuls les initiés connaissent le sens. Du moins le cousin de John Kerry aborde-t-il les épreuves avec l’atout d’une maîtrise parfaite de l’anglais, la seule langue en vigueur dans ces échanges, et des entrées auprès de personnalités influentes aux Etats-Unis grâce à l’entregent de l’ancien candidat à la présidence de l’Union.
Les chefs d’Etat prêts à reprendre la main sur les négociateurs
“Pour résumer, explique Brice Lalonde, ou bien les négociateurs arrivent à se mettre d’accord sur un texte , quitte à y laisser des blancs, par exemple sur un pourcentage de baisse à l’intérieur d’une phrase retenant le principe d’une réduction, ou bien ce sont les chefs d’Etat qui le feront et qui demanderont ensuite aux négociateurs de faire l’habillage juridique.” Il reste peu de temps pour que le processus interminable consistant à projeter les textes du projet d’accord sur des écrans géants où les dizaines de négociateurs réunis des heures durant introduisent modifications de vocabulaire et amendements donne un résultat. Pendant ce temps, les chefs d’Etat commencent à s’impatienter. Il est vrai qu’un véritable accord sur le climat, de plus en plus improbable à Copenhague, est une vraie occasion de rentrer dans l’Histoire pour un homme politique. Sur des sujets aussi fondamentaux, les chefs d’Etat ne sont jamais loin et peuvent à chaque instant reprendre la main à leurs ambassadeurs et ministres de l’Ecologie envoyés en éclaireurs sur le front des négociations. “Les chefs d’Etat hésitent entre venir avant et venir la dernière nuit, explique Brice Lalonde, mais dans ce cas, il veulent évidemment être sûrs qu’un accord sera possible.” Certains rêvent d’un coup d’éclat. Nicolas Sarkozy et Lula, le président du Brésil, s’apprécient et s’apprêtent à arriver au Danemark avec une position commune franco-brésilienne. “Ce serait un message très fort que de montrer que deux pays aussi différents, l’un appartenant résolument au groupe des 77, l’autre, européen et relevant de l’annexe 1 de la convention de Rio, celle des pays avancés, peuvent se mettrent d’accord sur un sujet d’intérêt général pour l’humanité”, commente Brice Lalonde qui s’est presque lié d’amitié avec son alter ego brésilien Luiz Figueiredo Machado.
La force des intérêts divergents à court terme
La dispersion et les intérêts divergents des autres acteurs montrent que même la meilleure volonté politique aura du mal à surmonter les divergences d’intérêts à court terme. Les Etat-Unis qui n’ont toujours pris aucun engagement ni indiqué s’il accepteraient de s’engager ont déçu les Européens qui attendaient plus de Barack Obama. “Un président des Etats-Unis dispose d’une fenêtre extrêmement étroite pour faire passer une législation majeure sans soutien massif de l’opinion, puisque très rapidement interviennent les élections “mid term” rappelle Brice Lalonde. La réussite sur le système de santé peut donner une impulsion pour le climat, mais le gouvernement américain craint de toutes façons un refus du Sénat sur un accord comportant des objectifs contraignants.”
Allié des riches ou porte-parole des pauvres
Ce principe de rejet d’une autorité extérieure rejoint au passage celui de la Chine, note l’ancien ministre de l’Environnement. “Paradoxalement, il y a donc une possibilité d’accord entre les deux pays pour aller vers le système le moins contraignant possible.” Où l’on découvre les subtilités du jeu diplomatique : “En même temps, un tel rapprochement n’a rien de sûr car la Chine préfère être considérée comme le porte-parole des pauvres que comme l’allié des Etats-Unis.” L’Inde a un peu les mêmes hésitations entre faire partie des grands ou rester représentant des déshérités. “Sauter d’une catégorie à l’autre est une histoire compliquée”, insiste Brice Lalonde. Des surprises sont toujours possibles. La Chine est tentée, comme le Brésil qui en est empêché en pratique par le problème lancinant de la déforestation, de se positionner comme un des champions de l’économie bas carbone. Les vieux dirigeants chinois, survivants de la révolution culturelle et qui ne parlent pas anglais, se laissent volontiers séduire par la génération des jeunes conseillers sortis des grandes universités américaines. Ces Chinois éduqués à Harvard leur décrivent les avantages du passage à un modèle bas carbone à moindre coût par rapport aux Etats-Unis qui doivent transformer de fond en comble une économie entièrement dépendante des énergies fossiles. Face à ces enjeux, la tâche de Brice Lalonde est ingrate et l’objectif, partagé avec les autres négociateurs, de ramener de 200 à 30 pages le document qui doit servir de base à un accord international paraît bien éloigné.
jacques.secondi@nouveleconomiste.fr