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Pour contextualiser
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Le capitalisme ne se moralise pas de lui-même. Réconcilier vertu et économie,amener les mécanismes financiers à davantage de transparence et moins de cupidité... |
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La perspective est tentante. Mais peut-on réellement croire en la capacité de la crise à moraliser le système capitaliste de l’intérieur ? A en croire les déclarations de plus en plus nombreuses des différents acteurs du marché : oui, sans aucun doute. Pourtant, des voix s’élèvent, chez certains économistes et philosophes, pour rappeler que le capitalisme étant avant tout pragmatique — conçu pour aller là où il y a de l’argent à gagner, quels que soient les chemins empruntés... — et donc, par nature, amoral, on ne peut espérer le voir aller spontanément à l’encontre de ce réflexe pour se convertir à la responsabilité sociale. Si le système est “moralisable”, ce ne peut être que sous la contrainte extérieure du politique et du législateur. Bref par davantage de régulation et une meilleure gouvernance. Quant aux multiples actes de contrition, déclarations d’intention et autres bonnes résolutions ostensiblement affichées dans les médias au cours des derniers mois, ils auraient pour seul but d’exploiter un nouveau filon marketing — celui de l’éthique et de la morale — dans l’espoir non pas de tirer des leçons de la crise mais, bien au contraire, de relancer la machine. Prag-ma-tique vous dit-on ! Par Caroline Castets |
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A quelque chose, malheur est bon. Voilà des mois que cette formule, convenue et surannée, semble résumer l’état d’esprit ambiant. Depuis que des déclarations du type “rien ne sera jamais plus comme avant”donnant un air de contrition aux milieux financiers, on a vu l’opinion passer d’un état d’abattement à une vague d’optimisme. Au point que la vision d’un capitalisme désormais scindé en un “avant” et un “après” Lehman Brothers convainc de plus en plus et, avec elle, l’idée que la crise aura eu pour effet bénéfique de moraliser les univers dépravés de l’économie et de la finance. Perspective réconfortante. Et totalement utopiste pour certains qui, au risque de casser l’ambiance, rappellent que, crise ou pas crise, on ne saurait attendre du système qu’il s’amende de lui-même. Motif : une telle conversion est incompatible avec sa nature profonde, tout simplement. C’est notamment l’opinion d’André Comte-Sponville qui, dans son livre Le capitalisme est-il moral ?, écrit : “Le capitalisme ne se pose pas la question du sens. C’est en partie ce qui fait sa force : il n’a pas besoin de sens pour fonctionner.”
Surtout, il a été conçu pour créer toujours plus de richesse alors que “le propre de la valeur morale d’une action, c’est le désintéressement”. Ce qui pousse le philosophe à conclure que le système n’est ni moral ni immoral, mais amoral et, par essence, pragmatique.
“Croire que la crise moralisera l’économie et le capitalisme par elle-même est de l’aveuglement pur et simple, assène André Comte-Sponville. Considérer l’économie comme une science implique que les notions de bien et de mal lui sont nécessairement étrangères. Cela ne veut pas dire que la morale n’a pas sa place dans l’économie. Elle y a toute sa place au contraire mais c’est celle de l’individu à proportion des pouvoirs qui sont les siens. Car la morale incombe aux individus. Pas aux systèmes.” Difficile, dès lors, de croire en l’avènement d’un capitalisme soudainement dégrisé et spontanément converti à la vertu.
Les bonnes résolutions bien vite évanouies
Auteur de Capitalisme et Christianisme, 2 000 ans d’une tumultueuse histoire, Didier Long ne croit pas non plus en la capacité du système à s’amender de lui-même. Et pourtant, il juge que l’on ne peut considérer l’économie comme un domaine à part, purement mécanique, déconnecté de l’espace sociétal ou politique et donc de toute dimension éthique. “A l’origine, le capitalisme a été fondé sur des croyances morales qui allaient bien au-delà d’un simple besoin de subsistance puisqu’elles visaient à créer de la valeur pour la redistribuer au plus grand nombre, explique-t-il. Il est donc né et s’est développé à partir de fondements moraux censés créer un cercle vertueux pour la société ; idée qui s’est perdue il y a 30 ans, lorsque le système a commencé à s’emballer et a abouti à la financiarisation de l’économie ce qui, en en faisant un espace “étanche”, a eu pour effet de renier sa vocation morale.” Et il en est lui aussi convaincu : il faudra bien plus que le coup de semonce suscité par la crise pour voir le système renouer avec ses origines. “Beaucoup pensent que la crise va assainir le capitalisme mais c’est une illusion ! Si ce n’était pas le cas, on aurait déjà séparé banque de réseau et banque d’investissement, autrement dit, épargne et spéculation, lance Didier Long. En réalité, personne n’est prêt à renoncer aux profits colossaux induits par cette économie de casino.” Ce qui expliquerait que, en dépit des déclarations d’intention et des effets d’annonce, beaucoup estiment que rien n’a changé...
Dans les rangs des pessimistes, Jean-Claude Descaves, président de la Financière Champlain, société de gestion spécialisée dans les investissements “utiles” (développement durable, santé, entreprises responsables, etc). “Au début de l’été, le président du Crédit Agricole, René Caron, déclarait : “la finance ne sera plus jamais comme avant”. Quatre mois plus tard, mis à part les déclarations sur les bonus des traders et les paradis fiscaux, rien n’a changé, estime-t-il. Certes, il y a ici et là quelques placements solidaires, un peu d’économie sociale, mais c’est une vitrine derrière laquelle les anciennes habitudes persistent.” Pour lui, les bonnes résolutions nées de la crise se sont évanouies dès que l’on a vu les marchés repartir et en l’absence de volonté forte du politique, les pratiques auront du mal à changer. Et il n’est pas le seul à juger la réponse du gouvernement à la crise globalement inadaptée.
Quand le politique fait semblant de taper du poing sur la table
C’est également l’avis de Gaël Giraud, frère jésuite, chercheur en économie au CNRS et membre de l’Ecole d’économie de Paris, pour qui les décisions du G20 censées apporter une réponse à la crise et surtout, faire en sorte que cela n’arrive plus, sont restées “marginales” alors que, en France, les politiques “ont fait semblant de taper du poing sur la table”. “En réalité, l’Etat s’est montré extrêmement conciliant avec les banques à qui il a prêté de l’argent sans exiger en retour de devenir actionnaire, ce qui aurait pourtant permis de réguler le système de l’intérieur en obligeant les banques à prêter à bons taux à l’économie réelle au lieu de spéculer dessus”, regrette-t-il.
Même sévérité chez soeur Cécile Renouard. Diplômée de l’Essec, docteur en philosophie morale et politique et auteure d’une thèse sur la responsabilité éthique des multinationales, cette religieuse de l’Assomption n’a pas attendu la crise et les cas de conscience — authentiques ou simulés — qu’elle a suscités pour s’interroger sur le lien existant entre éthique et capitalisme. D’où son livre, 20 propositions pour réformer le capitalisme, co-écrit avec Gaël Giraud et récemment paru chez Flammarion, dans lequel tous deux envisagent des pistes de réforme pour un système qui, ils en sont convaincus, ne se rénovera pas de lui-même. “Partout, le message adressé aux médias est : “il y aura un avant et un après” et bien sûr, il y a une volonté collective très forte de croire à ce message mais, en réalité, les problèmes demeurent, les pratiques restent inchangées et le G20 n’a apporté aucune réponse structurelle sérieuse, ni sur le contrôle des profits des banques, ni sur la fraude fiscale, ni sur la spéculation sur les matières premières, assène-t-elle. Certes, les banques sont désormais encouragées à accumuler davantage de fonds propres et on a imposé quelques garde-fous sur les dérivés de crédit mais cela ne va pas plus loin. La financiarisation débridée sur les marchés des matières premières continue : les encours sur les dérivés du pétrole pèsent aujourd’hui 30 fois plus que l’offre et la demande en pétrole ! On sait par ailleurs que les profits affichés par les banques sont fictifs puisque leurs bilans restent régis par un régime d’exception qui leur permet de valoriser leurs actifs à une valeur très supérieure à celle du marché.” Autre preuve que les pratiques du passé persistent selon elle : les montants des rémunérations et bonus qui restent “d’autant plus scandaleux que ces derniers sont calculés sur des profits largement fictifs !”. “Et les seules mesures prises dans ce domaine consistent à les encadrer davantage et à les échelonner, mais sans jamais les plafonner, poursuit Cécile Renouard. Résultat: leur niveau est aujourd’hui supérieur à celui de 2007, autrement dit, à celui d’avant la crise !” Même constat de l’autre côté de l’Atlantique où les bonus engrangés par les traders de Wall Street auront atteint 140 milliards de dollars. Pas si mal pour une année de crise.
Le marketing de la vertu et de l’angélisme
Si rien n’a changé, pourquoi, alors, une telle tendance à l’angélisme ? Pourquoi autant de manifestations de repentance et de déclarations vertueuses ? Pour beaucoup, la réponse ne fait désormais aucun doute : par pragmatisme. Car de même qu’il y a une dizaine d’années on a vu se développer un filon vert dans le sillage du développement durable, il émerge aujourd’hui un filon moral que les acteurs du secteur entendent exploiter avec le même professionnalisme. Non pas — pour la grande majorité — afin de révolutionner en profondeur des pratiques qui, quoi qu’on en dise, ont eu largement le temps de faire la preuve de leur efficacité mais, bien au contraire, dans le but de donner au public les cautions morales qu’il réclame. Un marketing de la vertu destiné à faire vendre, en somme. Ou plus exactement dans le cas présent, à faire taire les critiques pour, comme l’explique Didier Long, “relancer la machine”. “Croire la crise capable d’assainir d’elle-même le capitalisme est une illusion et ceux qui proclament le contraire espèrent simplement pouvoir faire repartir la machine en restaurant la confiance, assène-t-il. Cette moralisation proclamée l’est uniquement à des fins utilitaristes.”
Une analyse que Gaël Giraud n’hésite pas à pousser un cran plus loin. “Les grandes déclarations éthiques du moment, le fait de faire amende honorable, etc. s’inscrivent dans une même stratégie marketing dont le seul objectif consiste à démobiliser l’opinion, affirme-t-il. N’oublions pas que l’unique levier d’action dont on dispose face au système bancaire consiste à voir l’opinion publique faire pression sur le politique pour le contraindre à légiférer. C’est pour éviter d’en arriver là que celui-ci se répand en déclarations d’intention et en actes de contrition dans les médias. Pour restaurer la confiance perdue et, ainsi, démobiliser l’opinion.”
Décryptage rendant peu crédible la perspective d’un système économique corrigeant de lui-même les déséquilibres qu’il a créés, mais qui n’interdit pas de croire en la possibilité de l’y contraindre par des interventions extérieures…
Convertir le système de l’extérieur
C’est même, estime André Comte-Sponville, la seule chose à faire si l’on tient absolument à moraliser l’économie. Ou, à défaut de la rendre vertueuse, l’empêcher de nuire. “Chercher à moraliser le marché dans le but de le rendre intrinsèquement vertueux est une utopie, insiste le philosophe ; mais lui imposer des limites extérieures n’en est pas une. C’est d’ailleurs ce que l’on s’emploie à faire avec succès depuis des siècles : en rendant illégal le travail des enfants, le harcèlement, les abus de positions dominantes... voilà comment on peut “moraliser” le capitalisme. Et cela, on n’a pas attendu la crise pour le faire : cela fait 200 ans qu’on s’y emploie.”
Pour lui, il existe bien une forme de régulation interne au système — laquelle se nomme tour à tour, “demande”, “concurrence”, ou “crise” — mais dès lors qu’il s’agit d’enjeux moraux et éthiques, celle-ci s’avère inadaptée. “C’est pourquoi il en faut une qui vienne de l’extérieur, imposant des limites non-marchandes au système, poursuit André Comte-Sponville. Cela passe par le législateur et le politique. Car ce que cette crise nous apprend, ou plutôt nous confirme, c’est que les ultralibéraux avaient socialement, moralement et politiquement tort : on a besoin du politique pour réguler le marché. Et la seule chose susceptible de rendre le système plus moral, ce sont les limites qu’on lui impose de l’extérieur. C’est tout.”
Par “plus moral” entendez bien entendu : plus transparent, plus responsable et plus modéré, rappelle Sebastian Schich, Principal Economist à l’OCDE, pour qui ce sont là les seules manifestations de “vertu” que l’on est en droit d’attendre du marché, de même que tout ce que l’on peut espérer de la crise, c’est qu’elle ouvre aux gouvernements une fenêtre de tir propice à la mise en place de nouvelles régulations. Jean-Claude Descaves confirme. “Puisque l’on ne peut empêcher le système d’être pragmatique et d’aller là où il y a de l’argent à faire, il faut empêcher ce pragmatisme économique d’aboutir à des dérives nuisibles pour la société dans son ensemble, résume-t-il. D’accord pour la compétition, les exigences de rentabilité et de retour sur investissement mais sous la contrainte de certaines régulations, afin que des domaines d’intérêt public échappent à la logique du marché. Car le fait que le système soit par nature amoral ne le rend pas exempt de responsabilité sociale, économique et environnementale.” L’objectif doit donc être de lui permettre de continuer à fonctionner — ce qui implique pour les banques de continuer à faire crédit et pour les entreprises de continuer à créer de la valeur — sans nuire.
A défaut d’altruisme, jouer la convergence d’intérêts
Et pour cela, tous s’accordent à le dire, il faut une détermination réelle à faire passer l’intérêt général avant celui de l’actionnaire si cela s’avère nécessaire. Des contre-pouvoirs — politiques, légaux, issus de la société civile — forts et indépendants pour éviter que le “toujours plus de profit” reste l’unique moteur économique. “Le système est ce que nous en faisons, rappelle Cécile Renouard. Il est moralisable, mais de l’extérieur. Avec des incitations et surtout, des contraintes réglementaires.”
Mesures d’autant plus nécessaires que cette crise, nombreux sont ceux qui en sont d’ores et déjà convaincus, ne devrait pas être la dernière. D’une part, estime André Comte-Sponville, car les crises font partie de la normalité économique, d’autre part, parce qu’espérer pouvoir un jour les anticiper relève d’une utopie de plus… “L’économie est par nature chaotique, explique le philosophe. Tant qu’il y aura liberté de marché et cupidité des hommes, il y aura des bulles. Et ces bulles finiront par éclater et générer des crises. Et comme on ne peut ni renoncer à la liberté de marché, au coeur de notre système économique, ni éradiquer la cupidité, au coeur de la nature humaine, il y aura d’autres crises, lesquelles supposeront d’autres interventions extérieures.”
Et de même qu’il ne croit pas les mécanismes économiques capables d’autorégulation, il ne croit pas la nature humaine capable de faire passer l’intérêt individuel après celui du collectif. “Le fait d’agir en fonction de son intérêt personnel est au coeur de la nature humaine, rappelle-t-il. Inutile, par conséquent, de diaboliser ce réflexe parfaitement naturel ; en revanche, on peut s’interroger sur la façon d’être égoïste ensemble, autrement dit, sur la façon de promouvoir la solidarité.” Laquelle, souligne le philosophe, loin d’être désintéressée, n’est autre qu’une convergence d’intérêts. Une façon détournée de réintroduire une notion de finalité sociale dans l’univers économique et financier.
Tout est dans la finalité
Une urgence, selon Cécile Renouard pour qui le système économique doit impérativement avoir une finalité d’ordre social. “Il est temps de se souvenir que, pour être compatible avec la survie de la planète et cohérente avec des principes de justice sociale, la finance est censée être au service de l’économie réelle et non l’inverse ! déclare-t-elle. Cela oblige à mettre en place des réglementations permettant une meilleure répartition de la valeur créée car désormais, il ne s’agit plus seulement de rémunérer l’action. D’autres parties prenantes de l’activité de l’entreprise sont à prendre en compte si l’on veut réintroduire de la justice dans le capitalisme. D’ailleurs, ce discours qui paraissait altermondialiste et militant il y a peu est aujourd’hui admis par un public de plus en plus large au sein duquel on trouve même des chefs d’entreprise.” Signe d’un mouvement en marche dans ce domaine : la première chaire consacrée à la régulation financière — baptisée “Règles et Marchés” — vient de voir le jour à l’université d’Angers.
Gare, toutefois, aux abus de langage et aux raccourcis commodes en ces temps de chasse aux sorcières. Comme celui consistant à s’acharner trop longtemps sur un système qui, s’il présente des failles, a aussi largement profité à la société, rappelle André Comte-Sponville. “On s’est inventé un bouc émissaire formidable en se répétant que la crise était la faute du capitalisme, déclare-t-il. Mais les seules responsabilités sont bien évidemment humaines et si l’on est responsable collectivement de la crise, on est également responsable collectivement du progrès.” D’où sa suggestion de reconsidérer les réalités actuelles sous un angle différent que celui-ci consistant “à marteler que c’était mieux il y a 100 ans !”. “Le capitalisme tel qu’il fonctionne actuellement crée déjà un cercle vertueux, poursuit le philosophe. En 200 ans, il a massivement bénéficié à la collectivité. De façon inégale, sans doute, mais le constat est là : cela fonctionne. Bien sûr, il faut continuer à améliorer le système, mais que l’on ne compte pas sur le capitalisme pour sauver la planète et créer de la justice ; ce n’est pas dans ses cordes et c’est pour cela qu’il faut une intervention extérieure au système. C’est pour cela que l’on fait de la politique !” Son conseil pour aborder l’avenir autrement qu’en se lamentant sur le passé : tenter l’approche progressiste. Celle qui consiste, selon lui, à “être lucide sur les progrès déjà accomplis et exigeant sur ceux à venir”.
Avis croisés
“Les notions de bien et de mal ont-elles du sens en économie ?”
Michel Camdessus,
gouverneur honoraire de la Banque de France.
“L’économie est une affaire de société humaine, et rien de ce qui touche à l’humain n’échappe au besoin de faire prévaloir le bien sur le mal”
L’économie est une affaire de société humaine, et rien de ce qui touche à l’humain n’échappe à l’éthique et au besoin de faire prévaloir le bien sur le mal. Il est donc évident qu’elle doit se plier aux règles de justice, de respect de la personne et de la recherche du bien commun. Quant à croire en la capacité des marchés à s’assainir d’eux-mêmes, cela reviendrait à croire en la main invisible censée les réguler naturellement, laquelle a largement fait la preuve de son insuffisance. La crise a révélé une triple carence du système : carence de régulation, carence institutionnelle et carence éthique.
Avec le G20, on a renoncé au principe néolibéral qui était “on ne se mêle pas des marchés financiers”, en décrétant que, désormais, “il n’est pas de secteur de la vie financière qui ne sera régulé ou surveillé”. Cela et la remise en cause de certains régimes pousse-au-crime montre que la carence en régulation est en train de se corriger. Et désormais les institutions comme le FMI sont invitées à se préoccuper des marchés financiers pour en corriger les déséquilibres ; reste à savoir si l’on va assister à un sursaut des comportements individuels car, encore une fois, je ne crois pas en la main invisible du marché. Je crois en la responsabilité permanente de l’homme de corriger les abus qu’il a engendrés. Par le politique, le législateur et aussi par la société civile. Car on l’a vu : l’avidité individuelle et collective comme seul moteur économique ne peut fonctionner et mène inévitablement au désastre.
Gaël Giraud*,
religieux jésuite, chercheur en économie au CNRS, membre de l’Ecole d’économie de Paris.
“Il faut en finir avec l’idée que, dès lors qu’il s’agit de problématique économique, seule peut être apportée une réponse technique”
La réponse est oui, bien sûr ! L’économie et la finance touchant à l’humain, elles ne peuvent être exemptées de questions morales. Si l’on adopte la vision de certains économistes qui consiste à rendre l’économie indépendante de tout questionnement éthique au nom de la liberté des marchés, alors sur quelles bases condamner le commerce de certains pays avec le régime nazi, ou même l’esclavage ? Pour moi, il est évident qu’il existe une interpénétration entre questions éthiques et questions économiques, mais depuis 30 ans, nous vivons dans l’illusion que nos sociétés peuvent s’organiser autour de marchés autorégulés, ce qui évacue toute question politique et donc éthique. Cette conception ultralibérale issue des pays anglo-saxons est également présente en France, ce qui explique que le politique ait du mal à faire preuve d’une réelle fermeté à l’égard du système bancaire national. Il faut en finir avec cette idée voulant que, dès lors qu’il s’agit de problématique économique, les questions de bien et de mal n’ont pas droit de cité et que seule peut être apportée une réponse technique. La crise est née de cela ; du fait que des financiers soient prêts à prendre des risques démesurés sans jamais s’interroger sur la finalité sociale de leur action parce qu’ils étaient convaincus de l’omnipotence du marché. Ce sont ces logiques qui justifient que l’on affame des populations pour un placement rentable. L’économie est censée servir l’intérêt général, ne l’oublions pas. Il est temps de le réintroduire comme finalité économique.
*co-auteur de “20 propositions pour réformer le capitalisme”
