Débat
Débat
Macro-économie Entre Patrick Artus, directeur des études économiques de Natixis, et Olivier Pastré, professeur à l'université de Paris VIII. |
L’avertissement est sans appel. “Non la crise n’est pas finie !” Il émane de deux économistes au franc-parler : Olivier Pastré, un universitaire en prise avec les réalités – il enseigne à Paris VIII en même temps qu’il est membre de la Commission de surveillance du groupe Caisse des dépots - et Patrick Artus, un économiste de banque qui allie l’observation des faits à leur analyse dans ses enseignements à la Sorbonne et à Polytechnique. Pressés par le sentiment d’urgence, ils ont écrit un essai commun pour extirper “ce qu’on ne nous dit pas” et entrevoir “ce qui nous attend”.(*) Ce qu’on ne nous dit pas ? “Les vrais problèmes n’ont pas été traités au premier chef la question des changes et de la désindustrialisation.” Ce qui nous attend ? “La crise est d’ordre essentiellement économique. Pour la France, le choc est de l’ordre d’un million d’emplois perdus ou non-créés. La véritable sortie de crise passera par une forme de ré-industrialisation.” Les deux se retrouvent sur une nécessité : “Il va falloir faire bouger les zones de fracture de la théorie économique, y compris sur la frontière publique/privée.”
* “Sorties de crise. Ce qu’on ne nous dit pas.
Ce qui nous attend” (éditions Perrin)
Débat animé par Philippe Plassart
Il y a un an, le mot d’ordre était : “plus jamais cela”. Or aujourd’hui, l’impression est que tout repart comme avant.
Olivier Pastré : Parce que nous sommes d’accord sur la nécessité d’expliquer cette crise, sur l’évident besoin de pédagogie, même si nous avons chacun la nôtre. En outre, nous sommes tous les deux frappés par l’accumulation de bêtises entendues ici et là : que c’était une crise américaine, la crise des subprimes ou encore la crise de 29.
Patrick Artus : En pire ! Le retour de la croissance des Pib n’a rien d’étonnant avec des taux d’intérêt à zéro, des déficits publics à 10 % du Pib et une inflation négative du fait du recul des prix du pétrole. La situation par rapport à celle d’avant la crise apparaît à bien des égards plus grave. Tout d’abord, le problème d’excès de liquidité s’est aggravé. Au déséquilibre de la balance commerciale s’ajoutent des sorties de capitaux très importantes des Etats-Unis. Ensuite, par rapport à la marche même chaotique vers l’ouverture des marchés, on commence à voir des signes nets de protectionnisme. Tertio, l’arme des taux de change est réutilisée par certains pays – Etats-Unis, Royaume-Uni - pour soutenir leur économie, une démarche complètement non coopérative. Et tout le monde s’est mis dans une situation difficilement gérable du fait de l’utilisation massive de l’arme budgétaire. Enfin les phénomènes de désindustrialisation et de délocalisations ne font que s’amplifier, les pays émergents étant devenus encore plus attrayants. Il n’y a vraiment pas de quoi être optimiste.
O.P : Ceux qui claironnent sur le thème du retour de la croissance me font penser au fou qui se tape avec un marteau sur la tête en souriant. Et qui répond quand on lui demande pourquoi il sourit : “parce que c’est tellement bon quand cela s’arrête !”. La crise que nous traversons n’est pas finie et est essentiellement une crise de l’économie réelle. Si elle n’avait été qu’une crise de l’économie financière, on aurait pu se dire qu’avec un peu de relance monétaire et budgétaire on arriverait à en sortir. Mais il ne s’agit pas que de cela : les pays du Nord sont sur la voie d’une désindustrialisation rapide. La véritable sortie de crise passera nécessairement par une certaine forme de réindustrialisation. Or cela ne se décrète pas et ne peut se décider en 5 minutes. Non seulement la crise n’est pas finie, mais elle ne fait que commencer. La hausse des taux de chômage est devant nous ; les délocalisations vont se poursuivre, les établissements financiers ne financent plus les économies – nous sommes devant un “crédit crunch” dont les petites entreprises sont les premières victimes.
Les banques ont pourtant semble-t-il renoué avec le “business as usual”
d’avant la crise.
P.A : La trajectoire des banques du monde anglo-saxon et de la zone euro n’est pas la même. Les premières refont leurs profits dans les activités de trading, les secondes dans des émissions, des opérations de couverture. Les banques européennes semblent avoir renoncé durablement au trading pour compte propre, instruites sans doute par l’expérience et leurs déboires récents... Ce n’est pas le choix fait dans le monde anglo-saxon. On risque assez vite de se retrouver avec une finance à deux vitesses : l’européenne, prudente et conservatrice, et l’anglo-saxonne, risquée et pour un temps rentable et qui disposera de moyens d’acquisition considérables.
O.P : Les pays anglo-saxons n’ont pas envie de réguler leur système financier. Alors qu’Obama est en train de faire une réforme de son système de santé très courageuse, en matière financière, le président américain est le superintendant de Wall Street. Par rapport à une finance européenne régulée et réglementée, la finance américaine est en passe de se constituer un avantage de compétitivité important. Prenons garde de ne pas creuser ce biais concurrentiel pénalisant.
D’un certain point de vue, tout ce qui a été décidé depuis l’éclatement de la crise va à contre-courant de la sortie de crise. Sur le plan financier, il n’y a eu que des rustines. Seules, les questions des bonus et des paradis fiscaux ont été traitées. Certes ces deux points participent du dysfonctionnement de l’économie financière internationale mais sur les points autrement plus essentiels comme l’organisation des marchés dérivés, la régulation des agences de notation, etc. on n’a pratiquement pas avancé. Sur le plan macroéconomique, les mesures prises étaient à la fois indispensables à court terme, et terriblement dangereuses à moyen et à long terme. En une dizaine d’années, la liquidité mondiale a été multipliée par trois. Les réformes mises en œuvre depuis deux ans ne sont pas critiquables en soi, mais en même temps, aucun problème de fond n’a véritablement été traité, au premier chef, le sort de l’industrie dans les pays développés et la question des changes.
P.A. : Les bonus des traders ont été quasiment le seul sujet mis sur la table ! Il aurait mieux fallu essayer de comprendre d’où venaient ces profits permettant de les distribuer. Et l’on aurait alors pointé l’absence de concurrence dans le secteur bancaire ! Au lieu de cela on s’est contenté de rester à la superficialité des problèmes. Les politiques veulent des résultats spectaculaires et rapides au détriment des sujets qui fâchent, les seuls qui comptent.
O.P. : Le change est l’un des ces sujets majeurs non traités. Chinois et Américains risquent de s’entendre entre eux, sans nous. Or dans l’hypothèse d’une guerre des monnaies, l’Europe est extraordinairement désarmée. La monnaie est une forme parmi d’autres de la tentation protectionniste. Les Etats-Unis misent sur une relance de leurs exportations mais tous les pays font le même pari. Selon l’OMC, 17 des pays du G20 ont mis en place des mesures protectionnistes entre le G20 de Londres et celui de Pittsburgh, tout en ayant fait de multiples déclarations en faveur du libre-échange. Cela n’est pas sans rappeler le début des années 30 où tout le monde disait, la main sur le cœur, être pour le libre-échange tout en mettant en place le protectionnisme. Un engrenage que personne n’a su arrêter. Ce qui est inquiétant aujourd’hui, ce sont les formes variées du protectionnisme, monétaire mais aussi sanitaire, social ou écologique.
P.A. : Ce recours au protectionnisme est totalement irrationnel. Il faudrait à l’inverse encourager la reprise du commerce mondial pour pallier la baisse des demandes intérieures. Certes la crise a eu comme effet d’inciter les Américains à épargner plus et les Chinois à relancer leur demande intérieure. Un rééquilibrage vertueux opéré sans coopération véritable et qui s’est accompagné d’un affaiblissement du dollar en raison des sorties de capitaux fuyant les taux d’intérêt trop faibles.
O.P. : La vraie difficulté, c’est l’accélération phénoménale de l’histoire que les régulateurs n’arrivent pas à suivre. Au rythme actuel, on n’aura pas de nouvelles normes prudentielles ou comptables avant dix ans. Or les circonstances ont montré qu’au pied du mur un accord général peut être obtenu. Qu’on se souvienne des accords monétaires du Louvre en 1985 ! La peur n’est peut-être pas assez forte pour inciter les uns et les autres à coopérer. Il y a pourtant urgence à : 1 — réformer la gouvernance de l’organisation mondiale du commerce. 2 — remettre à plat tout ce qui est procyclique dans la finance. 3 — œuvrer pour la réindustrialisation dans les pays développés.
P.A. : Il faut en avoir conscience, pour se réindustrialiser les pays de l’OCD auront besoin de l’épargne des pays émergents qui est actuellement canalisée en grande partie sur les déficits budgétaires. Les pays émergents accepteront-ils de réorienter leur épargne pour financer l’industrie du Nord, c’est-à-dire leur concurrent ? On peut en douter. Encore faudrait-il leur proposer un environnement monétaire stable. Non, la mise en place de ce circuit de financement n’a rien d’évident et on peut être inquiet sur l’avenir de l’industrie dans les pays développés.
O.P. : C’est d’un véritable New Deal entre les pays du Nord et les pays du Sud dont nous avons besoin avec à la clé l’organisation des transferts de technologie et en contrepartie une discussion sur les normes sociales. Là on est dans l’économie réelle.
Sans investissement à long terme, il n’y a pas de sortie de crise, affirmez-vous. Pourquoi ?
O.P. : L’encouragement de l’épargne à long terme est une urgence totale. Je constate hélas que tout est fait pour la décourager.
P.A. : Face à cette nécessité on sent poindre la tentation de faire transiter l’argent par les budgets publics parce que les acteurs privés seraient considérés comme incapables pour diverses raisons de voir loin. Une telle voie soulève des questions lourdes sur les capacités réelles de la puissance publique, tant en termes de savoir-faire que de transparence et de rentabilité. Peut-on imaginer durablement une répartition des rôles dans laquelle le privé se verrait confier le financement à court terme et le public celui du long terme ?
O.P. : Je ne crois pas. Mais le simple fait de se poser la question montre à quel point les paradigmes sur lesquels on a pu vivre sont mis en cause. Exit la lutte contre l’inflation ! Bonjour les nationalisations. Le protectionnisme inimaginable hier refait surface. Il va falloir faire bouger les zones de fracture de la théorie économique, y compris sur la frontière publique/privée.
P.A : Le retour de la puissance publique soulève la question de la gouvernance. Le FSI constitue à cet égard un modèle intéressant en dépit des critiques qu’on lui adresse. Que l’Etat mette de l’argent à long terme dans une structure gérée comme dans le privé est une innovation. On peut aussi imaginer des structures mixtes combinant ressources publiques et privée.
O.P. : Le débat sur la place des fonds souverains ne doit pas être éludé. Leur utilité en tant qu’investisseurs à long terme est évidente mais en même temps, on voit bien les menaces qu’ils font peser sur le contrôle des entreprises. C’est à nous d’exiger de leur part la transparence qui fait encore souvent défaut. A cette condition, ils peuvent devenir un acteur clé du redressement de l’économie française et européenne.
Et le “grand emprunt” ?
O.P. : L’impératif est de faire des investissements dans de nouveaux secteurs porteurs de croissance. Pour l’heure, les ambitions françaises restent on ne peut plus modestes. En matière de “croissance verte” l’Amérique d’Obama met vingt fois plus d’argent sur la table que nous. La seule réforme fiscale qui aurait aujourd’hui du sens, ce serait celle qui inciterait aussi bien les ménages que les institutions, pas seulement les entreprises, à investir à long terme.
P.A. : Pour développer véritablement un secteur vert, ce sont 15 à 20 milliards d’euros qu’il faut investir chaque année. Il faut se convaincre que mettre de l’argent public dans le capital d’une société innovante, cela n’est pas la même chose que de financer à crédit l’assurance maladie. Le problème est que le creusement des déficits provient du gonflement des dépenses de transferts et de la chute des recettes, pas d’un surcroît d’investissement.
O.P : Il faut évidemment donner la priorité absolue à la relance par l’offre. De ce point de vue-là, jusqu’à présent, la France a été plutôt vertueuse. On peut discuter sur les segments choisis, mais l’effort de relance a porté sur l’offre.
P.A. : L’option de diminuer les impôts des sociétés a permis d’atténuer la vague de faillites d’entreprises. On a réussi à ne pas trop handicaper l’avenir, en aidant plutôt les entreprises que les consommateurs. Dans les pays comme l’Espagne ou le Royaume-Uni c’est une débâcle totale en termes de faillite. Quoi qu’il en soit, le choc demeure rude. Pour la France, c’est de l’ordre d’un million d’emplois perdus (disparus ou non-créés). Et ceux- là ne se rattrapent pas facilement. On vient de perdre en une seule fois l’équivalent des pertes de la globalisation des deux dernières décennies.
O.P. : Le pire est de croire que tout peut repartir comme avant. Le “business as usual”, et cette idée que la crise est finie fait froid dans le dos. La plupart des réformes indispensables, non seulement n’ont pas été faites, mais ne sont même pas encore véritablement discutées. Si on ne profite de la crise pour harmoniser très significativement les fiscalités et les normes sociales au sein de l’Europe, on aura raté une occasion historique. Et l’Europe sera totalement marginalisée. La Chine et l’Amérique peuvent très bien s’occuper de l’avenir du monde sans nous !
P.A. : La coopération européenne bien sûr mais je ne suis pas sûr qu’on en prenne le chemin. Certains commentateurs ont cru voir dans la baisse des impôts en Allemagne équivalente à 1 % de Pib en plus de déficit le signal d’un rapprochement vers les positions françaises. Ne nous méprenons pas. L’essentiel des baisses profite aux entreprises via des allègements de charges, ce qui signifie que les Allemands ont relancé la concurrence fiscale. Tout le contraire d’une démarche coopérative.
Quelle est votre recommandation numéro 1 ?
P.A. : Mettre en place une réforme fiscale avec un énorme effet incitatif pour amener l’épargne à long terme à l’endroit où elle est utile pour fabriquer de la croissance et des emplois. Et donc remettre à plat toutes les fiscalités. Investir dans le vert est une bonne idée. Ce secteur est pourvoyeur à la fois d’emplois très qualifiés, et d’emplois plus traditionnels.
O.P. : Arrêtons de chercher des boucs émissaires. Cette crise étant globale, la sortie de la crise ne pourra être que globale. Toutes les réformes sont prioritaires. Faire la technologie sans faire le social, cela ne sert à rien. L’investissement dans la croissance verte, mais à un niveau et un rythme adaptés, est probablement la seule mesure qui ne présente aucun inconvénient. Toute réforme se heurte malheureusement à la résistance des lobbies qu’il faut vaincre. Pour pouvoir espérer régler les problèmes, il faut au moins les poser. Ce qu’il y a de très choquant dans la période actuelle, c’est ce refus de discuter — au moins de discuter — des vrais problèmes.