Mondialisation

Géopolitique, par Pascal Lorot
Le réveil des opprimés

Partout les “peuples premiers” se lèvent pour revendiquer. Une lame de fond.

Chacun porte en lui un peu d’Amérique. Celle-ci incarne la démocratie, un mode de vie idéalisé et l’exigence d’un minimum de moralité dans l’organisation sociale et des affaires. Séductrice et forte de son bon droit, l’Amérique n’a jamais hésité à condamner les puissances colonisatrices et à soutenir les peuples luttant pour leur liberté et leur indépendance. La France et le Royaume Uni en ont fait les frais en leur temps. Elle se fait aussi régulièrement le héraut du droit des peuples à disposer d’eux mêmes et n’hésite pas à aller guerroyer loin de ses foyers lorsque l’idée même de démocratie est en jeu. Les récentes interventions armées de l’Oncle Sam en sont la meilleure illustration.
En son sein, toutefois, l’idéal a pêché confronté à la réalité de la situation de ces peuples dits premiers, les Amérindiens qui vivent toujours comme des citoyens de seconde zone sur la terre qui fut la leur avant qu’elle ne soit confisquée par le pouvoir de Washington.
Sait-on qu’aujourd’hui, après avoir été chassé comme des animaux — le mot n’est pas trop fort, quelque 4,5 millions d’Indiens (2 millions si l’on excepte les métissages) vivent encore aux Etats-Unis. Répartis en quelque 560 tribus, plus du quart d’entre eux survit dans la plus extrême pauvreté. Il n’est pas rare que le taux de chômage atteigne dans certaines réserves où un grand nombre demeure encore parqué, jusqu’à 80 % de la population en âge de travailler, que leur espérance de vie est de près de cinq ans inférieur à la moyenne des Américains et que l’alcoolisme tue six fois plus dans leur communauté que dans le reste de la population. Sans faire du Zola, il est certaines réalités bonnes à rappeler pour comprendre la détresse de ces populations marginalisées.
Après de longues années de procès, la justice américaine vient toutefois de reconnaître, il y a quelques jours seulement, la dette qui est celle du gouvernement central à l’égard des populations indiennes. Quelque 1,4 milliard de dollars devrait être versés aux plaignants d’un procès fleuve et diverses mesures seront décidées visant à faciliter l’intégration des Indiens au sein de la société américaine et à protéger leurs droits sur leurs terres ancestrales. Barak Obama s’y était engagé lors de la campagne présidentielle. Il s’est félicité de cette première avancée et a promis d’aller plus loin.
Pourquoi évoquer cette situation bien peu médiatique hors d’Amérique ? Tout simplement parce qu’elle illustre une vague de fond, la revendication des peuples premiers — opprimés chez eux par les bouleversements géopolitiques et les forces de l’Histoire, à plus de respect et à la reconnaissance de leurs droits légitimes. Les peuples aborigènes d’Australie revendiquent aujourd’hui leurs terres, les Maoris de Nouvelle-Zélande et les Amérindiens du Brésil font de même. La tâche n’est pas simple tant les intérêts économiques sont puissants. Certains gouvernements ont pris toutefois plus précocement la mesure de ces revendications légitimes comme le Canada, qui est probablement le pays où les peuples premiers disposent de droits mieux reconnus que partout ailleurs.
A cet égard, comment ne pas voir aussi dans la réélection triomphale de l’Indien Evo Morales à la tête de la Bolivie la marque non pas du socialisme, même si son parti, le Mouvement pour le socialisme (MAS) s’en revendique, mais bien plus celle de la volonté de peuples longtemps opprimés de relever la tête et de revendiquer la pleine responsabilité de leur destin.


Le nouvel Economiste du 17 décembre 2009 - N°1502 – © Nouvel Economiste 2009