Le prix du Manager de l'année

Les nominés 2009 de la catégorie “Manager”

Patrick Kron, le troisième œil

Alstom entre dans une phase de reconquête en ajoutant à la production d'électricité et au matériel ferroviaire un troisième pied, la filiale T&D d'Areva.

Depuis la période du redressement, en 2004, les boursiers se passent l’information comme s’ils parlaient d’une pépite : “Achète Alstom !” Cette intuition des marchés n’a pas vraiment été démentie par les soubresauts boursiers des deux dernières années. Alstom est, il est vrai, leader mondial sur les marchés de la production d’électricité (Power) et dans le transport ferroviaire (Transport). C’est une entreprise globale qui, sous l’impulsion de son PDG, Patrick Kron, a des ambitions globales. Certes, celui-ci voulait rapprocher Alstom et Areva pour en faire un maître d’œuvre de la filière nucléaire, c’est raté. En revanche, Patrick Kron vient d’emporter, avec Schneider, la filiale T&D d’Areva. L’équipe Alstom a beaucoup travaillé sur l’appel d’offres, et cela mérite nomination.
Bien entendu, tout n’est pas encore complètement joué. Le Conseil de surveillance d’Areva a simplement annoncé, le 30 novembre, la décision d’entrer en négociation exclusive avec Alstom et Schneider. Le groupe japonais Toshiba, éconduit, voit dans l’opération la main de l’Elysée et fait un recours juridique. Le personnel d’Areva parle de “la pire des solutions”, mais le communiqué de l’entreprise assure que l’offre française “contient un engagement de maintien de tous les sites européens pendant trois ans”.
Le 29 octobre, à Paris, Patrick Kron expliquait les aboutissants de l’opération en défendant sa logique industrielle et stratégique : “Il y a à l’intérieur d’Areva T&D une activité haute tension, la transmission, qui est proche de nos métiers, et une activité moyenne tension, la distribution, sur laquelle Schneider est déjà actif. Nos intérêts sont complémentaires.” Et le PDG d’ajouter qu’en récupérant la haute tension, Alstom organiserait un troisième pied à l’intérieur de la société, aux côtés de Power et de Transport. “Ce troisième pied bénéficiera de l’ensemble des complémentarités et de l’ensemble des moyens dont dispose le Groupe”, précise Patrick Kron. Ce sera en quelque sorte le “troisième œil” de l’entreprise.
Le Groupe est en effet présent dans 70 pays. Le 3 décembre dernier, sur le site d’Alstom-Reichsoffen, François Fillon, Premier ministre, affirmait : “Alstom va devenir un leader sur le marché de la production et de la transmission, et va avoir une taille équivalente à celle de Siemens.” C’est le choix de l’ambition industrielle, dit Matignon. Sans doute, mais en regard de l’objectif, la France compte peu de capitaines d’industrie à l’ancienne.
Le patron d’Alstom en fait partie. Il est ingénieur des Mines et a fait toute sa carrière au service de l’industrie, y compris pour le parcours des débuts dans l’administration. Il a connu Pechiney — dont on connaît la fin tragique. De quoi forger une volonté. Arrivé à Alstom en 2001, PDG depuis 2003, Patrick Kron a concentré le groupe sur deux métiers, énergie et ferroviaire, grâce à de lourdes cessions. Il a fait aussi sa réputation grâce au sauvetage d’Alstom face aux oukases de la Commission européenne — une matière où le ministre de l’Economie de l’époque, Nicolas Sarkozy, aura un rôle clef.
Aujourd’hui, l’heure est à de nouvelles perspectives. La crise financière n’a pas bousculé les fondamentaux de la firme. Les développements possibles à partir des turbines pour centrales électriques sont multiples. Mieux, les plans de relance en tout genre, qui mettent l’accent sur les tramways et les trains à grande vitesse, sont un atout. Un leadership dans la production d’électricité propre est également une force. Par ailleurs, Patrick Kron indique que “les commandes en magasin atteignent 44 milliards d’euros, ce qui représente 27 mois de chiffre d’affaires”. De quoi tenir, même si la conjoncture reste déprimée.

Jean-Michel Lamy


Maurice Lévy, le conquérant

Amérique, mondialisation, digital, il a fait grandir Publicis sans hypothéquer l’âme de l’entreprise.

L’un des rares grands patrons français à ne pas être présents dans le Who’s who, un comble pour un homme de communication qui de surcroît conseille nombre de dirigeants qui y figurent. Peu connu du grand public, le président du directoire de Publicis Groupe, 67 ans, le quittera en 2011, après 40 années ! A son bilan, un itinéraire peu commun. En un peu plus de 30 ans de leadership, Maurice Lévy a su hisser Publicis parmi les leaders mondiaux de la communication. Dans un univers à l’hégémonie toute anglo-saxonne, le Français tire remarquablement son épingle du jeu. Leader continental et quatrième acteur mondial derrière deux Américains — Omnicom et Interpublic — et un Britannique — WPP —, Publicis Groupe connaît une croissance sans faille depuis de nombreuses années. Valorisé 600 millions d’euros en 1997, le groupe capitalise 5,4 milliards d’euros douze ans plus tard. Sur la même période, il a multiplié par plus de 10 son résultat net, — 41 millions d’euros contre 447 millions aujourd’hui pour un chiffre d’affaires également en forte progression à 4,7 milliards d’euros. Si Publicis affiche de tels résultats, c’est grâce aux talents de manager de son PDG. Maurice Lévy restera comme celui qui a su installer le groupe publicitaire fondé par Marcel Bleustein-Blanchet comme acteur mondial et dans la durée le crédibiliser dans un secteur aussi difficile que celui de la communication publicitaire. Voilà pourquoi le nouvel Economiste a décidé de le nominer comme “Manager de l’année 2009.”
A ses débuts, il aurait pu choisir la banque, l’assurance ou l’énergie. Ce sera la publicité, à la fin des années 60. Maurice Lévy n’est pas un homme de communication mais d’informatique. C’est à ce titre que Publicis le recrute en 1971. Les parcours à succès se bâtissent souvent sur des légendes. Le sien
n’échappe pas à la règle. En septembre 1972, alors qu’un terrible incendie détruit le siège de Publicis, place de
l’Etoile, il contribue à sauver l’agence en ayant précautionneusement copié sur bandes informatiques contrats, noms des clients, listes des activités et autres précieux renseignements. Maurice Lévy est non seulement curieux mais apprend vite. Directeur général en 1976, il devient président du directoire en 1988. Homme de réseau et d’influence, il succède en douceur à Marcel Bleustein-Blanchet décédé en 1996.
Débute alors la deuxième vie de Maurice Lévy, celle du grand large. L’agence part à la conquête des marchés mondiaux grâce à une stratégie d’acquisitions ciblées. La vision du business est la bonne : big is beautiful. La pub est en effet devenue une industrie bénéficiant de lois d’échelle : intuition et flair de manager font la différence. Le Groupe réussit sa mondialisation à coups d’acquisitions : plus d’une cinquantaine en 15 ans dont quelques-unes majeures. En 2000, Maurice Lévy signe avec le groupe britannique créé par les frères Saatchi, puis en rafle deux ans plus tard B3Com et ses deux enseignes historiques, Léo Burnett et D’Arcy. Les Américains lui ouvriront les portes des budgets de plus grandes world companies comme Coca-Cola, Philip Morris ou General Motors. 1996, Publicis réalise 70 % de ses bénéfices en France, aujourd’hui c’est plus de 70 % à l’international. Evidemment, comme tout manager, le patron a dû essuyer des coups de torchon : échec du rachat de Cordiant en 2003, finalement remporté par WPP, puis d’Aegis deux ans plus tard, raflé en partie par le compétiteur de toujours, Havas.
Ensuite, c’est un Publicis solidement mondialisé — 45 000 collaborateurs dans 104 pays — que Maurice Lévy s’efforce aujourd’hui de numériser. Avec le digital, la publicité est en train de se transformer de manière radicale. Constat que ce manager fait avant les autres “grands”. Décembre 2006, il rachète Digitas pour 1,3 milliard de dollars, le premier groupe américain indépendant dans les services marketing et la communication numérique. Une fois de plus au nez et à la barbe des Américains. Ce n’est pas tout. Ces dernières années, le Français collectionne de nombreuses acquisitions dans le digital. Objectif : intégrer des savoir-faire désormais indispensables à ses clients. Dernière proie : l’agence de marketing interactif Razorfish, maison mère de Duke en France, pour un demi-milliard de dollars. Les agences interactives sont devenues un pilier du service numérique des annonceurs. La stratégie de ce conquérant force le respect. En 2009, le groupe devrait réaliser 25 % de son chiffre d’affaires dans le digital. Et selon les prévisions du patron, en 2009 puis l’année prochaine, Publicis devrait connaître une croissance supérieure à celle du marché. Marcel Bleustein-Blanchet en rêvait, Maurice Lévy l’a fait.

Edouard Laugier


Le nouvel Economiste du 17 décembre 2009 — N°1502 – © Nouvel Economiste 2009