Pouvoirs d'aujourd'hui
Pouvoirs d'aujourd'hui
Remarqué Il a choisi de parler de diversité pour “donner envie” et promouvoir le “vivre ensemble”. Pas pour se plaindre. |
Mondher Abdennadher n’est pas près d’oublier l’année 2002. Celle où Jean-Marie Le Pen est passé au second tour de la présidentielle. Celle aussi où, après une décennie passée aux côtés de Jacques Séguéla chez RSCG et presque autant à développer une marque de cosmétiques à l’international, il a décidé de prendre une année sabbatique avec une envie : “rendre à la république ce qu’elle (lui) avait donné”. Le Web — où il a passé ses dernières années chez RSCG — lui a donné un aperçu de la richesse que l’on peut attendre du mélange des genres, du brassage des idées et des profils. A cela s’ajoute un sentiment d’urgence, suscité par le coup de force du FN. Il décide donc de se consacrer un temps à la promotion de la diversité en passant du monde de l’entreprise à celui de l’associatif. Il y fait son entrée avec une ambition : “parler des trains qui arrivent à l’heure”. Osé.
Donner envie
“Je trouvais que, dans cet univers, il n’y avait personne pour rappeler que l’on vit dans une république laïque dotée d’un modèle d’intégration exemplaire qui compte plus de réussites que de ratés, explique-t-il. J’en avais assez des associations qui restent dans la critique et la dénonciation.” Dans un univers largement dominé par le politiquement correct, le discours de Mondher Abdennadher dénote. “Je crois à l’enchaînement des choses, à la construction, au travail de volonté sur soi. Pas au fatalisme ni au larmoiement ; j’ai donc pensé qu’il était temps de rompre avec les postures de victimisation qui alimentent le rejet pour opter pour un discours à la fois optimiste et responsabilisant et apprendre aux gens leurs devoirs de citoyens avant de leur parler de leurs droits.”
Pour inverser la tendance, Mondher Abdennadher se fixe un objectif : donner envie, et une ambition : vivre ensemble. Tous ensemble. Car pas question pour lui de limiter son action à une communauté. S’il veut promouvoir le “vivre ensemble” c’est au sens large, en prenant en compte la diversité sous toutes ses formes : parité, âge, ethnie, pratique sexuelle, handicap, croyance… Des domaines où, rappelle-t-il, “les mécanismes de rejet sont toujours les mêmes”. D’où l’intérêt de les traiter ensemble et sur un même mode. “Beaucoup d’associations sont dans la revendication et le dénigrement, mais la diversité n’est pas triste ! assène-t-il. C’est pourquoi nous voulons en parler pour donner envie ; pas pour se faire plaindre.”
Avec l’aide de Gilbert Cotteau — fondateur de SOS Villages d’enfants en France — il crée donc Tolède (tolérance et éducation), une association financée par des entreprises et des mécènes dont l’objectif est clair : susciter cette envie de vivre ensemble. Comment ? En sensibilisant les uns et en responsabilisant les autres.
Sensibiliser les uns, responsabiliser les autres
Pour cela, il multiplie les démarches, rencontre les médias, les politiques et surtout, crée un forum, Diversité, dont la seconde édition s’est achevée il y a quelques semaines. Organisé autour de plénières thématiques, il vise à sensibiliser les participants issus de tous univers — politique, associatif, étudiant, économique…- à la question de l’égalité des chances. Première concernée selon Mondher Abdennadher : l’entreprise. “C’est l’organe social de référence et elle ne joue pas suffisamment son rôle d’intégrateur, explique-t-il. Une étude l’a prouvé : les 50 entreprises américaines les plus performantes en bourse sont également celles qui sont le plus engagées dans le domaine de la diversité. C’est pourquoi nous voulons montrer aux entreprises françaises qu’il y a là un levier à actionner.”
Et qu’on ne lui dise pas qu’il arrive après la bataille. Pour lui, le fait que la diversité soit aujourd’hui sur toutes les lèvres n’est pas forcément un atout, bien au contraire. “Le terme est tellement à la mode depuis deux ans que cela discrédite notre action, explique-t-il. Lorsque l’on rencontre un chef d’entreprise pour lui en parler, sa réaction est souvent : “Encore la diversité ? ! Ça va, j’ai déjà signé ma charte, merci !”” Cette banalisation du sujet l’inquiète. “Il ne faut pas croire que les inégalités ont disparu : à postes équivalents, l’écart moyen de salaires entre hommes et femmes est encore de 27 % et sur les 716 millions d’enfants non scolarisés dans le monde, 70 % sont des filles. C’est pourquoi nous voulons faire prendre conscience de ce qu’il reste à accomplir, tout en restant dans la constructif. Car pour moi il n’existe pas de fatalité; jamais.” Message reçu avec la sortie récente du livre de l’association. Intitulé Uniques et divers, il est composé de 46 portraits de la diversité où se côtoient personnalités et anonymes et parmi lesquels on retrouve Patrick Lozès, Aïda Touihri, Rama Yade et l’acteur trisomique Pascal Dusquenne. “Nous voulions montrer que, même s’il reste des choses à accomplir, il existe en France un formidable élan chez les personnes issues de ces diversités”, résume Mondher Abdennadher.
Identité et altérité
Une démarche qui, il en est convaincu, s’inscrit dans le débat actuel sur l’identité nationale. “Il est essentiel de partir de l’identité pour aller vers l’altérité. C’est un cheminement naturel. Or qu’est-ce que c’est être français aujourd’hui ? C’est adhérer à des valeurs, croire en la laïcité, en la république... En quelques piliers dans lesquels on se retrouve. Mais il y a actuellement un manque d’incarnation de cette identité ; c’est pourquoi il est urgent de se réinterroger sur la nature de notre projet commun.” Ce à quoi ont décidé de s’employer Tolède et son fondateur. “Notre ambition consiste à montrer aux gens que partager un projet de vie commun ne coule pas toujours de source ; que cela mérite un questionnement, un travail et qu’avant d’accéder à l’altérité, il faut d’abord une assise identitaire, poursuit-il. C’est pourquoi il faut recréer un sentiment d’appartenance collective, pour renforcer l’identité avant de travailler l’altérité. Et sans fondamentaux communs, c’est impossible.” Raison pour laquelle le combat de Mondher Abdennadher en faveur de la diversité passe par la réhabilitation de ces “fondamentaux” sans lesquels le simple projet de “vivre ensemble” n’est pas envisageable. “Pour moi adhérer à la culture et à l’identité française passe aussi par des devoirs : adhérer à certains codes, à certains comportements, à une langue. On ne peut parler d’intégration sans cela.” Le reste suivra, il a confiance. Ne serait-ce que parce qu’il existe en France “une tradition d’ouverture, un héritage des Lumières”. A nous de “le porter sur la place publique pour le réactiver”.
Caroline Castets