![]() Toute reproduction interdite © SIPA/NECO/Marc Bertrand |
Werner Spies La coqueluche des musées Un lutin allemand a pris le pouvoir sur lart. Journaliste, chercheur, écrivain, historien de lart, lancien directeur du Musée national dArt moderne conceptualise les expositions des plus grands musées. Chaleureux mais intériorisé, passionné mais maîtrisé, ce spécialiste de Max Ernst et de Picasso sattache les faveurs des artistes, collectionneurs et directeurs des musées du monde entier. Rencontre avec un révélateur de l'art contemporain. Chaque semaine, Le nouvel Economiste décortique un tempérament à «LHôtel», rue des Beaux-Arts, Paris VIe.Portrait dun provincial exilé devenu un intellectuel enraciné. Par Gaël Tchakaloff |
| Entre deux terres, lAllemagne et la France. Entre deux artistes, Picasso et Max Ernst. Entre deux tempéraments, la légèreté naturelle, la distance analytique. Il a construit sa carrière sur les rencontres. Non pas celles qui viennent à lui mais celles quil provoque avec les artistes quil admire. En 1978, il dresse un pont entre Paris et Berlin, matérialisé par une exposition au Centre Georges-Pompidou. Directeur du musée dArt moderne au moment de son inauguration, de 1997 à 2000, il repense les lieux et initie les événements marquants du Centre : Max Ernst, sculptures, maisons, paysages, Picasso sculpteur, La révolution surréaliste. Sa liberté retrouvée, il se consacre de nouveau à sa passion pour Max Ernst. En 2005, il organise une Rétrospective de lartiste au Metropolitan Museum de New York. Le professionnel polymorphe De son enfance, il a gardé les fêlures affectives et les premières curiosités artistiques. Parce quil est né à Tübingen, en zone doccupation française dès 1945, il apprend le français et développe une véritable fascination pour la littérature et lart hexagonaux. Deux découvertes orientent son trajet dadolescent : léglise Le Corbusier de Ronchamp « grande sculpture modelée biomorphe » et la reproduction en noir et blanc dun tableau de Max Ernst dans un manuel dhistoire de lart offert lors de sa première communion « Une épiphanie de ce que jai découvert plus tard ». La disparition de sa mère, à lâge de huit ans, crée un complexe lié au manque affectif. « Ce nest quune certaine réussite professionnelle qui ma donné lassurance défaillante. Aujourdhui, je ne crains personne. Le seul danger demeure intellectuel : être ou ne pas être à la hauteur de lautre pour parler avec lui. » Pour fuir le domicile familial et une belle-mère difficile, il entre dans un internat religieux, feignant la quête spirituelle. Curieux, enthousiaste, il profite dun passage à la radio et à la télévision allemandes pour commander des pièces de théâtre aux meilleurs auteurs de la jeune littérature française. Il traduit les uvres de Samuel Beckett, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Jean Tardieu Werner Spies sera à lorigine dune cinquantaine de textes de la littérature des années soixante. Dans ce sillage, il rencontre le marchand de tableaux Daniel-Henry Kahnweiler et les deux artistes qui vont modifier le cours de sa vie : Max Ernst et Pablo Picasso. Journaliste, ayant suivi une formation littéraire, philosophique et dhistoire de lart, il va devenir auteur et chercheur. Il aime les mots, les auteurs et lécriture. Il découvre les tableaux, les artistes et la visualisation. Lhumanisme nominaliste Président-directeur honoraire du musée du Louvre, Pierre Rosenberg relève lhumanité de lhomme : « Werner Spies a une grande curiosité pour les autres. Il sait découvrir leur personnalité, ce qui fait leur grandeur artistique ». Attachant par sa gentillesse et son écoute naturelles, immédiatement confiant dans son rapport aux autres, il pénètre le cercle des artistes contemporains de lépoque. Il « ressent le devoir de reconstituer leur uvre ». Il simprègne du génie des plus grands. Avec laide de Pablo Picasso, il entreprend le catalogue raisonné de ses sculptures. « Picasso est la colonne vertébrale de lart du xxe siècle. Tout ce qui sest fait à partir de 1906-1907 sest produit contre ou avec lui. Aucun artiste na pu échapper à sa véhémence et à sa force. Il a introduit une notion liée à lesprit du siècle : la remise en question constante ». Responsable de la publication du catalogue raisonné de Max Ernst, Werner Spies peut refuser ou admettre les uvres inconnues au catalogue. Il rencontre lartiste lorsquil est âgé de soixante-quinze ans, en 1966. Il le verra presque tous les jours jusquà sa mort, dix ans plus tard. « Max Ernst avait une légèreté absolue face au monde. Il na jamais rien fait pour sa promotion. Jai pu lui faire redécouvrir un peu sa propre création. » Ce lien social privilégié lui permet de développer ses réseaux, mais aussi de servir les négociations dans le cadre des expositions quil organise. Car la préparation de ces événements repose essentiellement sur la possibilité dobtenir le prêt duvres de la part des institutions, des collectionneurs et des musées. Werner Spies appréhende cet exercice comme un jeu : « Les oui me plaisent beaucoup, mais les non mexcitent ». Au-delà des fonctions de commissaire dexposition ou de directeur de musée, lhomme est un passeur, un traducteur, donnant forme aux événements et aux faits. Lirréalité liée à lunivers de son métier masque lesprit cartésien de lhomme, plus cérébral quartistique : « Je naurais jamais pu faire une exposition sans également écrire le texte qui laccompagne. Je travaille mes textes comme un sculpteur travaille le marbre. » Le rationalisme éclairé « Préparer une exposition est mon sport privilégié. » Une course de fond lorsque lon sait que lorganisation dun tel événement coûte entre un million et demi et trois millions deuros, monopolisant lensemble des services dune institution. Si lenjeu financier dune exposition ne réside pas dans le marchandage des uvres prêtées qui le sont toujours à titre gratuit , le sponsoring intéresse davantage les organisateurs. Rompu à lexercice comme commissaire dexposition, Werner Spies a su abattre ses cartes artistiques et politiques à la direction du Centre Georges-Pompidou. Nommé par Philippe Douste-Blazy sur les conseils du président du Centre de lépoque, Jean-Jacques Aillagon, il a gardé une admiration sans faille pour lactuel ministre de la Culture : « Il a une notion de la culture, une gentillesse et une véritable compréhension de lautre. Après André Malraux et Jack Lang, il est le seul ministre de la Culture que jaccepte ». Efficace mais nerveux, le bâtisseur demeure impatient et insatisfait. Sil consacre sa vie à lart, il garde la mélancolie des expositions qui disparaissent, après quelques mois dexistence. Habile, il sabandonne cependant à une conclusion paradoxale : « Un homme ne doit pas laisser de trace ». |
|
|
|
|
| Signes |
|
| Ses dates - 1907 : Les demoiselles dAvignon. - 1924 : le manifeste du surréalisme. - 1945 : la fin de la guerre. Ses maîtres - Franz Kafka. - Max Ernst. |
Ses passions musicales - Bach, La passion selon Saint Mathieu. - Mozart, Cosi Fan Tutte. - Wagner, Tristan et Isolde. - Debussy, Pelléas et Mélisande. Son signe zodiacal Bélier, 1er avril 1937. |
| © Le nouvel Economiste - Photo : Marc Bertrand - Toute reproduction interdite | |