
Toute reproduction interdite © SIPA/NECO/Marc Bertrand |
Jean-Hervé Lorenzi
Agitateur déconomie
Il a placé léconomie française sous influence. Agitateur didées, cet universitaire devenu banquier a mis la politique au service de léconomie après avoir servi la Mitterrandie. A cheval entre académisme et non-conformisme, entre pensée économique et débat didées, le président du Cercle des économistes révèle ses engagements.
Chaque semaine, Le nouvel Economiste décortique un tempérament à «LHôtel», rue des Beaux-Arts, Paris VIe. Rencontre avec un économiste dinfluence devenu un lobbyiste peu influençable.
Par Gaël Tchakaloff |
Compagnie financière Edmond de Rothschild : « senior banker » et conseiller du directoire, le jour. Cercle des économistes, Conseil danalyse économique : animateur de réseaux dinfluence, tôt le matin et tard le soir. Université de Paris IX-Dauphine : enseignant, le reste du temps
Dévoreur de compétences et daction, cet affectif bridé charme par son tempérament chaleureux. Homme de relations, il na perdu ni sa pureté, ni ses convictions. Plus à laffût déchanges cérébraux que de pensées économiques théoriciennes, lhyperactif viole un métier et une mentalité. Banquier, il distille des conseils davantage quil ne vend des produits. Economiste, il instaure le débat au-delà du spectre des sensibilités politiques.
Lacadémisme rebelle
La tradition coule dans son sang. Celle des officiers de marine et des décorations militaires. Celle des valeurs convenables, des tempéraments maîtrisés et des prismes de droiture. Son premier amour, cest la mer. Né à Toulon, il grandit à Bruxelles, où son père dirige un armement de bateaux. Mais il ne suit pas les traces paternelles. Reçu à lEcole navale, il choisit finalement le chemin universitaire. Il sera récompensé : premier prix de thèse, major à lagrégation de sciences-économiques. Humainement, il porte lempreinte familiale : « Je suis sensible aux gens qui font des choses convenables. Pas au sens conventionnel du terme, mais au sens de faire des choses bien, en conservant la lucidité, la distanciation et la correction. » Le mélange dorigines bretonnes, corses et auvergnates trempe un caractère paradoxal : démonstratif dans les marques de sympathie, pudique dans les extériorisations affectives : « Jaime bien les gens, mais je ne les embrasse pas facilement. Je trouve pourtant que le monde est mené par les sentiments. » Partout où il passe, il se fait des amis. Son charme attache les personnalités politiques, économiques et scientifiques. Candide, curieux des gens, gourmand de la vie, il nhésite pourtant pas à brutaliser les conventions lorsquil sagit daction et dengagement. La volonté de « gagner honnêtement sa vie cest-à-dire de faire de choses intéressantes et de les faire bien », le conduit aux allers-retours entre luniversité et lentreprise, entre la politique et léconomie. Son éducation traditionaliste ne lempêche pas de sinvestir dans le projet gouvernemental socialiste. Son couronnement universitaire ne lembrigade pas dans la recherche ou lenseignement purs : « Léconomie doit servir à quelque chose. »
Le pluralisme politique
« Jai toujours eu des convictions sociales-démocrates. En vieillissant, je deviens de plus en plus libéral. Il faut dabord produire avant de répartir. » Il est un homme de tribu davantage quun homme de réseaux : « Je pense quil y a plein de gens intéressants à rencontrer dans la vie et que lon peut travailler avec des gens que lon aime. » Sa tribu politique sest fondée autour de deux rencontres : celle de Jacques Attali, quil découvre, en 1973, alors quil est jeune haut fonctionnaire. Celle dErik Arnoult-Orsenna, qui linvite à le rejoindre au cabinet de Jean-Pierre Cot en 1981, alors ministre de la Coopération et du développement. Son secteur dactivité est avant tout la technologie. Son expérience de conseiller technique ou économique auprès de Jean-Pierre Chevènement, Dominique Strauss-Kahn ou Edith Cresson lui enseigne « la rapidité, la diversité »
Et lhabileté. Outre son solide carnet dadresses, Jean-Louis Lorenzi a gardé de ces années lintelligence des gens et des situations. Plus tacticien que stratège, il est toujours resté sur le fil du rasoir politique. Du point de vue des convictions et du métier. Il nest pas tenté par un portefeuille ministériel. Il ne connaît pas dapproches sectaires : « Mon origine traditionaliste explique que je ne crois pas au déterminisme de lappartenance partisane. Bien que je ne me sois jamais senti très partisan, je ne pourrais pas rejoindre un cabinet de la majorité gouvernementale actuelle. Je ne trouverais pas cela convenable. » Sa position sur la politique économique gouvernementale illustre pleinement ses engagements : « Le principal conflit est un conflit générationnel. Je ne suis pas très critique sur les réformes engagées, même si cela manque un peu de tonus. Je trouve que ce qua fait Fillon est remarquable. Il y a des tas de choses à faire, mais elles ne sont ni de droite ni de gauche. »
Le lobbying économique
Au lendemain de lagrégation, il décide de transformer la réflexion en action. Il ne souhaite pas rester seulement universitaire. Il fédère alors un groupe damis Christian de Boissieu, Olivier Pastré, Patrick Artus, parmi dautres quil transforme en Cercle des économistes, presque 20 ans plus tard, en 1992. « Javais lidée de créer un débat déconomistes couvrant le spectre des sensibilités politiques et regroupant des gens qui avaient une autre compétence quuniquement universitaire. » Au final, une médiatisation tous azimuts et des cahiers « qui sont chaque fois des petites bombes » selon lintéressé. Atout supplémentaire, les 30 membres du Cercle des économistes, quil préside, sont en partie communs à ceux du Conseil danalyse économique, présidé par
son ami Christian de Boissieu. La première structure est autonome, la seconde, rattachée à Matignon. Lhomme développe ses réseaux dinfluence. Sil nest pas à lorigine dune école de pensée économique, la combinaison de son parcours universitaire, politique et managerial en fait un économiste pragmatique tous terrains. « Cest un entrepreneur schumpeterien, doté dune énergie et dune créativité fantastiques. Il a dix idées à la minute », affirme le même Christian de Boissieu. Hyperactif, impatient, angoissé, il trouve sa véritable réalisation professionnelle dans lentreprise. Dabord aux côtés du très controversé Christian Pellerin, dès 1985 : « Cest un homme très talentueux. Il ma donné quelques années que je ne regrette pas. » Lhomme daffaires lui confie la direction générale du groupe Sari et la responsabilité de lensemble de la construction et de laménagement du CNIT, sous lautorité de Guy Dejouany. Gras Savoye marque une seconde vie dans lentreprise. Il gère les activités commerciales du groupe, avant dêtre propulsé directeur général adjoint et directeur général délégué. Il garde une trace de son passage dans lassurance avec la revue Risques, dont il soccupe toujours. La troisième - et peut-être dernière étape de Jean-Hervé Lorenzi seffectue désormais à la Compagnie financière Edmond de Rothschild. Parce quil fonctionne à laffect, le récent banquier trouve toujours la justification des hommes avant celle du contenu : « Je nai jamais rencontré un homme aussi déterminé sur lavenir et lenvie de transformer les choses que Michel Cicurel, tout en étant aussi agréable dans la vie quotidienne. Pour un économiste, être banquier est ce quil y a de plus intéressant » commente-t-il. Mais un honnête homme, plus séduit par les idées que par la rentabilité, par le conseil que par le produit, peut-il faire un bon banquier aujourdhui ? Son tempérament nincarne peut-être pas son nouveau métier. |