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Jean-Marie Dru Le gourou disruptif Etranger à ses congénères. Etranger au grand public. Etranger tout court, peut-être. Apparemment, il ignore la scène. Le cri affectif du bateleur publicitaire ressemble, dans sa bouche, à daustères prières. Il na jamais couru les plateaux télévisés. Lintuition, il ne connaît pas. Pourtant, en inventant la disruption, le président du réseau mondial TBWA est devenu le chantre dune méthode dépassant son secteur. Le concept échapperait-il au maître ? Chaque semaine, Le nouvel Economiste révèle un tempérament à «LHôtel», rue des Beaux-Arts. Paris VIe. Portrait dun insatisfait bipolaire, écartelé entre la mécanique intellectuelle et lappât du désir. Par Gaël Tchakaloff |
| Il a quelque chose de Tennessee. Ce désir fou de vivre une autre vie. Cette force qui le pousse vers linfini. Le corps en fièvre et le cur démoli
Bref, tout pour plaire. Ou presque. Car tout cela ne se voit pas de prime abord. Imaginez son confrère Jacques Séguéla. Dressez le profil inverse. Vous avez le résultat. Impatient, lunatique, susceptible, intériorisé, rationalisant à lextrême des théories proches de lenfermement, manquant parfaitement dhumour sur sa personne
Les débuts ne sont pas réjouissants. Heureusement, il y a laprès. La découverte dun être cérébral ayant basculé par hasard dans le chaudron du monde publicitaire. Lattachement naturel pour un homme complexé déguisant son insécurité en assurance et son assurance en modestie surjouée. Compliqué. Soixante ans et toutes ses dents. Un physique de jeune premier et une maîtrise rhétorique propre à convaincre foule damis, de collaborateurs et de clients. Au fond, une capacité de caméléon à se fondre dans un univers professionnel qui na rien à voir avec lui. Alors, il joue loisiveté tandis quil travaille darrache-pied. Il tente le charme, masquant le déroulé mathématique de raisonnements aiguisés au couteau. Voilà. Lintelligence affinée, le travestissement domestiqué, lhomme fait un malheur dans le métier de la publicité. Il manque néanmoins un détail. Car lenvie de marquer son temps et de laisser une trace sest envolée avec la perte de contrôle de la société qui portait en partie son nom : BDDP (Jean-Claude Boulet, Jean-Marie Dru, Marie-Catherine Dupuy, Jean-Pierre Petit). Bien sûr, son rachat par Omnicom et sa fusion avec TBWA pourraient être assimilés à une sortie par le haut. Bien sûr aussi, la nomination de Jean-Marie Dru au poste de Chief Executive Officer et PDG de TBWA Worldwide relève dune forme dabsolue reconnaissance de ses compétences. 90 pays, 10 000 employés, 256 bureaux. Cela ne lui suffit pas. Sans le dire, il rêve dune empreinte personnelle, intime, qui transcende sa fonction. En écrivant Le Saut créatif et Disruption, il a commencé ce travail, étayant une stratégie de rupture et une méthode associée presque infaillibles. Aujourdhui, il publie un nouvel ouvrage, La Publicité autrement*, cherchant désormais à transmettre, outre la méthode, la culture dentreprise. A sa pâte. La recherche du temps perdu Cest amusant, la vie. Ceux qui viennent de la tourmente recherchent la sérénité et ceux qui connaissent la tranquillité recherchent le fracas. On ne le croirait pas, mais le dirigeant de la tribu disruptive na aucune résilience surgissante. Rien. Aucune fêlure enfantine. Le grand désert. Cest peut-être pour cela quil a dévoré son existence, parfois même brûlée. Car le lièvre a couru toutes les proies à la fois. Au risque den perdre quelques-unes au passage. Il faut reconnaître que lenfance lisse dune famille bourgeoise catholique vivant dans le huitième arrondissement parisien et les études parfaites au lycée La Rochefoucauld ne relèvent pas forcément du rêve fantasmatique de chacun. Résolument pas le sien. Tout dépend doù lon vient. Avec cela, on ne sera pas étonné quil invente, quelques années plus tard, une théorie cherchant à casser les codes. La disruption consistant, pour ceux qui lignorent encore, à mettre en pièces les idées reçues pour imposer lidée nouvelle dune marque, au travers de stratégies de rupture. Bien. Pour lui, la rupture sest dabord exprimée par le biais dune boulimie bipolaire longuement réitérée. Toujours embrasser deux univers, au mieux opposés, pour le moins complémentaires. Un baccalauréat double, littéraire et scientifique. Le choix, ensuite, dHEC dans la perspective de maintenir cette dualité (sic). Le passage enfin, dans un secteur pourtant segmenté, du pôle commercial au pôle créatif. Ce qui est rare dans le milieu publicitaire. Cette double marque, il la porte encore, tel un emblème. Il vit à Paris mais travaille à New York. Son costume gris ne cannibalise pas ses références hippies. Citons, au hasard, son dieu, Bob Dylan, et son penseur éternel, Sri Aurobindo. Le diadème de rosée Il existe des secteurs dans lesquels il nest pas aisé de durer. Ceux qui franchissent le cap deviennent alors les figures de proue de fans-clubs générationnels. Jean-Marie Dru, cest un peu Michel Drucker ou Johnny Hallyday. Il a dépassé la date de conservation sans être périmé. Dans un autre style, Maurice Lévy et Jacques Séguéla se sont aussi surpassés. A une différence près, tenant au contenu : dun côté, il y a un as du management et des stratégies économiques, de lautre un fou du roi charismatique de la création. Pour le troisième, il sagirait plutôt dun calife du marketing ayant trouvé une pierre dachoppement dans le grand écart entre les deux premiers. Dès le départ, ils ont tous cru à son succès. En traversant trois agences, symboles dune ère publicitaire alors plus attachée aux personnalités quaux tactiques financières, il a, progressivement, construit sa statue de commandeur. Dupuy Compton, où il entre en 1971, demeure le creuset de ce qui fera, plus tard, sa spécificité. Recruté par liconoclaste Philippe Michel comme chef de publicité, il prendra sa place, un an plus tard, à la tête de la création de lagence. Le grand saut. La réunion de compétences duales permettant tour à tour de séduire, écouter et proposer une stratégie au client, puis de dénicher la bonne campagne ou la bonne copie. Ensuite, tout senchaîne. Il suit son ami Jean-Claude Boulet chez Young & Rubicam, dont il prend la direction générale et la présidence. Il a 33 ans. Un coup daudace débusque les deux comparses dune carrière linéaire. Leur désaccord avec les décisions prises par les dirigeants new-yorkais les conduit à la création de leur propre agence, qui deviendra très vite un groupe. Lhistoire despoirs déçus sest transformée en épisode nostalgique pour chacun. Après un démarrage glorieux, les fondateurs entament un développement dans vingt pays dEurope et dAsie, avant de simplanter aux Etats-Unis, en prenant le contrôle de WRG (Wells, Rich, Greene), troisième agence new-yorkaise à lépoque. Prix dune audace, ils perdent eux-mêmes le contrôle du capital de BDDP et entament quelques années douloureuses de changements dactionnaires, avant dêtre repris, en 1998, par le groupe Omnicom, numéro un mondial de la publicité. « Nous avons commis lerreur de croire que le temps jouait contre nous. Je pense que la place financière na pas su estimer les forces de notre entreprise et quil aurait été possible de la pérenniser. Le fait que je continue à faire aujourdhui exactement la même chose que ce que je faisais avant en apporte résolument la preuve. » Bref, il ne sen est pas remis. Figure de marque Naturellement, Jean-Marie Dru présente avec fierté le sixième réseau mondial, dont il est tour à tour devenu le président international et le CEO. Absolut, Adidas, Apple, Mars, Mac Donalds, Nissan, Sony Les grands clients se ramassent à la pelle. Désormais, TBWA Worldwide est façonné à la main de son dirigeant. Toutes les présentations, stratégies et problématiques sont organisées autour de la disruption, pourtant héritée des années BDDP. Depuis quil a conceptualisé lidée, en 1991, il applique la méthode de manière scientifique. Il sagissait, à lépoque, de réunir les agences rachetées sous le sceau de valeurs communes qui feraient lidentité de BDDP. Il semble aujourdhui sagir de faire de la disruption un label applicable à lensemble du marché. Il reste néanmoins deux écueils à la théorie : dune part, la méthode brille résolument sur des marques dont la différence reste, depuis toujours, la pierre angulaire. Par exemple Apple, avec « Think different » et Adidas avec « Impossible is nothing ». Dautre part, son créateur insiste sur la mutation dun marché devenu structurellement différentiel par ses moyens de communication, si bien que la disruption devient plutôt la recherche de points dancrage pour la marque. Par ailleurs, le concept est désormais utilisé à plus large escient. Les médias ont par exemple employé le terme à propos de la candidate à la prochaine élection présidentielle française, laissant planer lombre du créateur. Réponse de lintéressé : « Je ne travaille pas avec les équipes des candidats. Lidée dune méthode disruptive les concernant est une élucubration car, pour trouver une stratégie de rupture, il faut quil y ait une continuité dans ce qui a été fait avant. Ce qui nest pas le cas. Je dirais plutôt que Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy cherchent à être des héritiers de la philosophie des Lumières qui prônait de faire la chasse à tout ce qui est convenu. » Que chacun reste à sa place En attendant que Jean-Marie Dru détermine réellement la sienne. « Jaurais aimé être accoucheur. Dans ce métier on craque plusieurs fois par jour, à chaque naissance. Cest une fulgurance, un état de bonheur absolu. » Son métier ne lui permettrait-il pas de « craquer » suffisamment ? * Ed. Gallimard. Février 2007. |
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| Signes |
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| . Ses lieux Sa maison à Belle-Ile. . Sa situation familiale |
. Son signe zodiacal Verseau, 24 janvier 1947. |
| Le nouvel Economiste - n°1374 - Du 8 au 14 février 2007 - Photo : Marc Bertrand - Toute reproduction interdite | |