![]() Toute reproduction interdite © SIPA/NECO/Marc Bertrand |
Patrick Devedjian Pour qui sonne lheure grave Ecorché, blessé, meurtri. La vie ne la pas épargné. En retour, il népargne rien aux autres, quitte à se détruire au passage. Complexe dinfériorité déguisé en supériorité, son urbanité se transforme parfois en audace tragique. Parce quil préfère les bons mots aux faux amis et les grands schismes aux fidélités hypocrites, lavocat patriote reste solitaire. Chaque semaine, Le nouvel Economiste révèle un tempérament à «LHôtel», rue des Beaux-Arts. Paris VIe. Portrait dun libéral-libertaire en quête damour et de reconnaissance intellectuelle. Par Gaël Tchakaloff |
| La mort en ce destin. Terrifié par le funeste augure, il panse les maux de lenfance dans le combat politique. Limpide, sa notation de jeunesse par un instructeur de Saumur fait écho aujourdhui : Plus dinfluence que de rayonnement. Pas faux. Le pouvoir, il la longtemps attendu plutôt que de le conquérir. Car il nest ni une bête de scène, ni un amoureux du rassemblement populaire. Trop mal à laise avec lui-même pour cela. Il ne saime pas suffisamment pour savoir se faire aimer. Alors, il frappe davantage par sa garde que par son autorité naturelle. Si bien quil a manqué un certain nombre de trains politiques, en écrasant sa destinée sous des élans de panache personnels. Sil appartient au cercle rapproché du nouveau président de la République, sa forte connotation dancienne génération politique lui joue encore des tours de passe-passe. Marqué par Charles Pasqua, griffé par Jacques Chirac, adoubé par Edouard Balladur, adopté par Nicolas Sarkozy. Tout un programme. A lheure où est imprimé ce journal, son avenir nest pas encore connu. Le Président semble lui avoir fait une promesse quil tait. Député des Hauts-de-Seine et vice-président du conseil général du département, il fait partie des favoris pour en prendre la tête. Pour le reste, il a communiqué ses réserves sur louverture gouvernementale. Pour lui, la fidélité nest pas forcément le contraire de la compétence. Et ceux qui ont soutenu le Président ne doivent pas être systématiquement écartés. Son envolée au dernier Conseil national de LUMP sur louverture
jusquaux sarkozystes restera dans les mémoires. Pour ses ennemis, sa réclamation jugée ridicule incarne un décalage dambition individualiste. Pour ses amis, elle représente son courage à dire tout haut ce que dautres pensent tout bas. Les sarkozystes restés sur le carreau de Matignon implorent la correction, le rattrapage, attendent dautres récompenses. Il sempare de la question et devient leur porte-drapeau. Résolument, lavocat des causes perdues na pas confiance en la justice humaine. Je crois davantage à la nécessité de lordre social quà la justice des hommes, lance-t-il élégamment. Moi, cest moralement que jai mes élégances, disait Cyrano de Bergerac. Sil partage certains aspects de la personnalité du héros dEdmond Rostand, leur curseur moral nest peut-être pas le même. Le patriote Souffrances dun jour devenues souffrances de toujours. La première est liée à la perte de sa mère, à lâge de six ans. La seconde relève de lhistoire arménienne paternelle. Jai appris par ma famille le malheur de ne pas avoir de nation. Je ne peux pas oublier que je suis issu du génocide. Tout est dit. Militantisme pour la reconnaissance du génocide par la Turquie, opposition à son entrée dans lUnion européenne, lhomme, qui fut lun des rares parlementaires RPR à avoir voté pour le oui au traité de Maastricht nest pas, pour autant, communautariste. Il a gardé les marques dune enfance ballottée, entre ses grands-parents qui lélèvent dabord, puis le retour dun père, trop absent. Occupé par son métier dingénieur, entrepreneur, il fut linventeur remarqué de la célèbre cocotte-minute. Ensuite, tout senchaîne dans la vie du petit Patrick. Collège arménien, lycées Fénelon et Condorcet. Première conscience politique à la vision des images de Diên Biên Phu. Premier militantisme à ladolescence. Il associe la paix en Algérie à lAlgérie française. Naturellement, cela lemmène vers lextrême droite et le mouvement Occident, sur les bancs de la faculté dAssas, aux côtés de Gérard Longuet et dAlain Madelin. Il y adhérera deux ou trois ans, personne ne sait vraiment. Il ne supporte pas lévocation caricaturale dune époque, bien quil revendique lassumer. Avocat du diable ? Son métier est inné. Tu veux toujours avoir raison, cette profession est faite pour toi, lui disait son père. Alors, voilà. Très vite une maîtrise de droit, Sciences-Po, un mariage à vingt-cinq ans, quatre enfants. Destin parfait. Il commence par le droit pénal au cabinet Biaggi et sinstalle à son compte en 1975. Converti à la démocratie par Raymond Aron dont il a suivi les séminaires, il collabore à la revue Contrepoint, ancêtre de Commentaire. Une réaction intellectuelle à lidéologie de Mai 68, quil rappelle avec délectation. Le grand schisme Adhérant à lUDR à partir de 1971, il rencontre Charles Pasqua par lintermédiaire dune connaissance commune. Lhomme politique cherche un avocat pour plaider une affaire de diffamation. Poignée de mains, tournant dun destin. Patrick Devedjian rédigera les statuts du tout nouveau RPR. Parachuté à Antony pour reprendre la ville aux communistes, il essuie trois échecs avant de lemporter. Battu aux législatives de 1978 et aux cantonales quatre ans plus tard, linvalidation des municipales de 1983 le donnant perdant lui permet de renverser le scrutin. Proche du pouvoir, soupçonné de servir de pont avec lunivers franc-maçon, il devient également lavocat personnel de Jacques Chirac. Vingt procès en près de vingt ans, soldés par vingt victoires. Dès 1994, pourtant, le futur chef de lEtat ne lui confie plus ses affaires. Et pour cause. Devedjian a choisi de soutenir la candidature dEdouard Balladur aux élections présidentielles. Il purgera sa pénitence entre 1995 et 2002. Mais les clans formés ne se séparent plus. Député des Hauts-de-Seine, plusieurs fois réélu depuis 1986, Patrick Devedjian a rencontré Nicolas Sarkozy dans la fédération du département, où tous deux étaient adjoints de Charles Pasqua. Leur histoire sécrira ensuite conjointement. En 2002, lun est ministre de lIntérieur, lautre est ministre délégué aux Libertés locales. En 2004, lun est à Bercy, lautre à lIndustrie. Longtemps, Devedjian rêve de ce quil na pas. Un gros portefeuille, une véritable stature, une nouvelle indépendance. La reconnaissance de sa force politique en dehors de tout mentor. Le ministère de la Justice lui a échappé sous lère Chirac, refusé souffle-t-on, par la fille du Président. Alors, en 1999, il tente une sortie par le haut. Plutôt réussie en deuxième lecture. Si léchec de sa candidature à la présidence du RPR loblige à se ranger aux côtés de Michèle Alliot-Marie dès le premier tour, il lui fait néanmoins gagner un cran supplémentaire dans la posture politique. Monsieur veut exister. Voilà qui est fait. Roxane Brillant, complexé, éloquent, sensible aux femmes, voici quelques traits communs avec Cyrano. Du point de vue de la générosité, laffaire demeure moins visible. Et la comparaison sarrête. Certains le croient viscéralement rangé du côté du mal, aigri, après des années dattente peu récompensées. Au fond, il est peut-être simplement maladroit. Il pèche par excès dardeurs déplacées, nourries de velléités parfois frustrées. Un peu de bien, un peu de mal, les deux mon général. Lorsquil est en confiance, lhomme se révèle riche, séducteur, sociable. Les femmes lui ont manqué dans son enfance. Depuis, il se place sous leur charme sans ambages, mais avec correction. Amoureux dopéra, darchéologie et dhistoire byzantine, il ne semble pas partager les goûts du nouveau président de la République. Lun se régénère dans le sport et labstinence de vin. Lautre déguste de doux breuvages et se contente de contemplation ou de jardinage dans sa maison du Gers. Il y a en lui une gravité qui le dépasse, prisonnier dun destin, dune histoire, dune éducation. Mais il y a aussi en lui des convictions qui lamènent à se dépasser : la liberté, le mérite, la croyance en la civilisation. Alors ? Pur ou ironique, humaniste ou cynique ? Réponse de lavocat, découvrant son âme : Jai rencontré plusieurs fois des criminels. Je me suis aperçu que peu de choses les distinguent des honnêtes gens. Ces derniers sont juste plus maîtres deux-mêmes ou plus éduqués. Par éclair seulement, Patrick nest plus maître de lui-même. Ce qui le rend soit agaçant, soit attachant. |
|
|
|
|
| Signes |
|
| . Sa situation familiale Marié, quatre enfants. . Son lieu |
. Son Panthéon Raymond Aron, Winston Churchill, Marcel Proust, Stendhal. . Son signe zodiacal |
| Le nouvel Economiste - n°1388 - Du 17 au 23 mai 2007 - Photo : Sipa - Toute reproduction interdite | |