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A la Une également – Click ou mortar
L’un ne va plus sans l’autre. Et vice versa
Le e-commerce est mort, vive le commerce connecté. Certes, le commerce électronique, après une quinzaine d’années d’existence, continue de battre, trimestre après trimestre, tous ses records. Que ce soit en chiffre d’affaires, en nombre de sites marchands ou d’acheteurs en ligne, en panier moyen, ou en création d’emploi. Mais, selon un phénomène bien darwinien, le “e” de e-commerce laisse désormais la place au commerce “connecté”, dans lequel le client recourt indifféremment et en permanence à toutes les sources d’information, on line et off line.
Un changement majeur, si ce n’est une révolution, pour les commerçants traditionnels comme pour les pure players. Les uns condamnés au e-commerce, les autres aux points de vente en “dur”. Mortar & click ou click & mortar ? Quoi qu’il en soit, bienvenue dans le nouveau monde, réel et virtuel à la fois.
Mai dernier, rue des Archives dans le Marais à Paris. Spartoo.com, site marchand spécialiste de la chaussure, ouvre une boutique d’un genre un peu particulier : un concept-store éphémère. Plusieurs centaines de modèles de chaussures y sont disponibles à l’essayage. Pas question pour autant de repartir avec sa paire sous le bras. Après le choix du modèle, des hôtesses ont pour mission d’expliquer aux visiteurs comment passer leur commande sur le site de Spartoo via un iPad ou un ordinateur. En 48 heures, ce site enregistre plus de 1 000 commandes. Intéressante, l’initiative souligne la tendance actuelle des pure-players du commerce électronique – marchands nés sur Internet – à “descendre dans la rue”. Bienvenue à nouveau dans le monde du mortar. A la différence du début des années 2000 où l’expression illustrait la venue sur la Toile des gens du “mortier”, le commerce traditionnel, le click & mortar d’aujourd’hui est marqué par le passage au monde réel de vendeurs jusqu’ici 100 % Internet.
“Entre les acteurs du online et ceux du offline, un vrai phénomène de convergence est en train de s’opérer”, confirme Marc Lolivier, délégué général de la Fevad, la fédération du e-commerce et de la vente à distance. Spartoo n’est pas la seule enseigne à investir le offline. Dans l’univers de la high-tech, Pixmania est un pionnier du genre : le cybermarchand est physiquement présent dans une vingtaine d’emplacements en France et à l’étranger. Il dispose notamment d’une surface de vente de près de 500 m² à Boulogne-Billancourt. De son côté Cdiscount utilise parfois les magasins du groupe Casino auquel il appartient. De plus en plus de cybermarchands s’allient au commerce traditionnel. Dans le voyage, le spécialiste français Promovacances possède lui aussi plus d’une vingtaine de points de vente. En mai dernier, le spécialiste britannique de l’immobilier commercial Hammerson a passé un accord avec le leader Vente-privée.com visant à attirer de nouveaux clients dans les centres commerciaux en proposant sur le site une vente de chèques-cadeaux. Autre signe : Groupon, spécialiste des achats groupés sur la Toile, renvoie régulièrement à des commerces “physiques” et a récemment intégré le top 5 du palmarès de l’audience des sites de e-commerce. Pour Marc Lolivier, “en 2010 un cap a incontestablement été franchi. Pour beaucoup d’enseignes, cette convergence est même devenue une priorité stratégique”.
Du e-commerce au commerce connecté
L’offensive massive des e-marchands en dehors de la Toile est une conséquence du succès grandissant du commerce sur Internet. En 2010, le chiffre d’affaires du commerce électronique a atteint 31 milliards d’euros. Selon la Fevad, l’e-commerce hexagonal devrait dépasser 45 milliards d’euros en 2012. Le nombre de sites marchands est passé de 23 000 en 2006 à plus de 80 000 aujourd’hui ! “Nous sommes sur une tendance forte, les différents freins à la pratique du e-commerce sont en train de tomber, estime Guy-Noël Chatelin, associé à OC &C Strategy Consultants : la sécurité dans les moyens de paiement est acquise.
L’ergonomie et la rapidité des sites se sont renforcées. Il y a aussi la confiance dans les différentes enseignes présentes sur le Web. Nous ne sommes plus dans un monde de pionniers avec des marques inconnues sur lesquelles nous pouvions avoir des doutes.” Sans surprise, le Web occupe une place centrale dans les achats. Les sites marchands sont influents dans les processus de consommation. Le Net est de plus en plus prescripteur des achats en magasin. Selon la Fevad, plus de la moitié des internautes préparent leurs achats sur Internet avant d’acheter en magasin. Pour Marc Lolivier, “les consommateurs sont devenus des consonautes. Ils vont sur Internet avant d’aller en magasin et en magasin avant d’aller sur Internet”.
Pour Stéphane Vendramini, directeur du Business Development chez l’éditeur de solution de e-commerce Compario, “nous assistons à un phénomène inéluctable : l’ubiquité du client. C’est une mutation profonde qui pour les marchands se traduit par la bascule du commerce électronique au commerce connecté”. Peu importe le lieu de vente : tout acte d’achat est influencé par Internet. Présents sur un seul canal de vente, les pure-players ne participent pas à ce mouvement de balancier entre le online et le offline. C’est un problème. “Entre l’achat en ligne et l’achat en magasin, c’est un mouvement de va-et-vient permanent, confirme Gaël de Talhouët, directeur Marketing de Twenga. Est-ce que j’achète tout de suite près de chez moi ou est-ce que j’achète en ligne quitte à recevoir mon produit plus tard ? Entre les deux options, le consommateur ne cesse d’arbitrer.” Le marchand présent sur les deux canaux maximise donc ses chances de vente. Les enseignes traditionnelles qui ont investi le Web depuis plusieurs années bénéficient pleinement de la vitalité de l’électronique. “Certains acteurs comme Kiabi ou Darty vendent très bien sur Internet mais ont aussi réussi à mettre leur réseau physique naturellement au service de leur stratégie commerciale en ligne”, constate Stéphane Vendramini.
Click & mortar vs mortar & click
A l’heure où il y a de plus en plus de concurrence dans le e-commerce, le “click & mortar” constitue pour les pure-players une réponse à l’offensive des commerçants traditionnels sur la Toile. Mais pas seulement. Pour Jean-Daniel Pick, associé à OC &C Strategy Consultants, “le click & mortar a comme avantage de pouvoir répondre à tous les besoins des clients de tous les segments et dans toutes les occasions. Dans le e-commerce, c’est ce qu’il y a de mieux”. Ulric Jérome, directeur exécutif de Pixmania, ne dément pas. Le spécialiste de la distribution de produits électroniques et culturels possède 14 magasins et 3 points de retrait en Europe. “Cela nous apporte surtout de l’interaction physique, ce que nous n’avions évidemment par sur Internet où tout se passe à distance par courrier électronique et téléphone, explique-t-il. Cela nous permet aussi de toucher une clientèle qui n’est pas encore présente sur l’Internet. Certains clients n’auraient peut être pas fait l’achat chez Pixmania si nous n’avions pas eu de magasins”, estime-t-il. Pour Stéphane Vendramini de Compario, le “mortar” a principalement trois vertus : “la réassurance des acheteurs, la relation client et enfin l’exposition de la marque”. Les boutiques comblent un certain vide. Et il est vrai que le fait de savoir qu’il est possible de rapporter le produit à un responsable en cas de problème constitue un plus pour l’internaute. Bref, avoir affaire à une vraie personne rassure.
“C’est d’ailleurs devenu l’un des piliers de la stratégie de Cdiscount ces dernières années”, confie un spécialiste du secteur. Le marchand qui a construit sa proposition de valeur sur la dimension de prix bas a longtemps souffert d’une très faible qualité de service. “En cas de problème, tout devenait extrêmement compliqué. Le fait d’avoir la possibilité de se faire livrer les produits dans les magasins Géant Casino est une décision de nature à restaurer la confiance des acheteurs.” Deuxième vertu : la relation client. Exemple avec Spartoo : l’initiative de la boutique éphémère en mai dernier a surtout visé à “rapprocher une enseigne 100 % Internet de ses clients”, selon Boris Saragaglia son PDG. Pour l’acheteur cela permet de voir et toucher les produits, d’avoir le produit immédiatement, de pouvoir bénéficier de conseils en point de vente et enfin d’utiliser plus facilement des possibilités de retour. Véritable instrument marketing, la boutique en dur permet d’ancrer l’enseigne au plus près des consommateurs. Double avantage pour les dotcoms, elle réduit la volatilité du client tout en améliorant sa connaissance. “Tout ce qui touche au physique est un levier fort dans la relation”, certifie Gaël de Talhouët de Twenga. Côté client, le “dur” peut aussi faciliter l’acquisition de nouveaux clients. Les boutiques constituent un lieu privilégié de marketing direct, le marchand peut très bien distribuer des coupons à consommer sur le site de l’enseigne. Le click & mortar stimule la cross-fertilization en offrant de nouvelles opportunités d’interaction avec les clients dont le vendeur tirera des enseignements pour améliorer sa stratégie commerciale. Selon certaines études, les clients multicanaux sont bien plus rentables et consommateurs que leurs homologues mono-sources. Selon la chaîne américaine de vente d’électronique grand public BestBuy, les clients multicanaux génèrent plus de chiffre d’affaires et de meilleures marges. Troisième avantage du “mortar” : l’exposition de la marque. Un boutique n’est pas perçue comme une publicité. Elle contribue pourtant fortement à la notoriété de la marque. “Le concept-store que nous avons monté participe à la stratégie événementielle de Spartoo, confirme son PDG. La boutique a d’ailleurs été l’occasion de réunir nos fournisseurs, prospects et partenaires le temps d’une manifestation.”
Du mono-canal au multi-canal
Le multicanal reste un exercice complexe. Si les spécialistes du offline trouvent légitimement difficile de se développer sur Internet, il en est de même pour les pure-players. Le click & mortar est porteur de contraintes et de risques sont de trois types : financiers, organisationnels, et marketing et commerciaux. “Etre présent en magasin consomme beaucoup de capital. En France, les sociétés doivent composer avec le “droit au bail”, rappelle Guy- Noël Chatelin. Cette disposition n’existe pas dans beaucoup de pays. En Grande-Bretagne par exemple, le commerçant paye un loyer : élevé si l’emplacement est de qualité mais il n’y a pas de somme à débourser à l’ouverture.” Le fait d’avoir des emplacements en “dur” est une activité capitalistique. Or historiquement les formes de commerce les plus rentables sont celles de la vente à distance. Les marges ne sont peut-être pas très élevées mais il y a peu de capitaux mobilisés. “Quand on vient de l’Internet, les investissements ne sont plus du tout les mêmes. Le financement du droit au bail et du pas de porte nécessitent des moyens importants, partage Boris Saragaglia de Spartoo. Et le PDG de se livrer à un rapide calcul : notre site réalise 200 millions d’euros de chiffre d’affaires, une boutique en dur générera environ 1 million d’euros de chiffre d’affaires pour un investissement d’au moins 500 000 euros. Le ratio est bien plus favorable au Web.” La barrière économique à l’entrée est assez forte. Anne-Laure Constanza, fondatrice de Enviedefraises.com, spécialiste de la mode pour femme enceinte sur Internet, avait pourtant sauté le pas. “Sous la pression de mes clientes”, explique-t-elle. Il y a un peu plus d’un an, la jeune start-up plonge dans le monde réel à travers un vingtaine de points de vente dans des multi-marques ainsi que l’ouverture d’un “corner” dans un grand magasin parisien. “Nous avons arrêté au bout de 6 mois, explique sa jeune fondatrice. La couverture potentielle en terme de clientèle n’est pas du tout comparable, le chiffre d’affaires s’en ressent. Compte tenu des frais, ce n’est pas du tout intéressant.” Ulric Jérome prévient : “Il faut être très agile sur la façon de piloter pour ne pas se retrouver avec des coûts de loyer exorbitants.”
Le second défi est organisationnel. Les difficultés du e-commercant qui descend dans la rue sont les mêmes que celles de tous les détaillants : logistique, gestion de l’espace et qualification des équipes. La vente sur Internet n’a rien à voir avec la vente en magasin. L’expertise n’est pas la même. Il faut trouver les bonnes réponses aux problématiques d’emplacement. Certains concepts marchent en centre-ville, d’autres non, le tout en fonction des villes. “Aller dans le réel est un tout autre métier, estime Laurent Censier, fondateur d’Oclio, spécialiste de la puériculture sur Internet. Ce n’est pas mon expertise.” De même que les magasins n’ont pas forcément de culture Web en interne, la logistique Internet est aussi très différente, les pure-players vont devoir acquérir de nouvelles compétences. “Pour des acteurs comme les nôtres, plutôt de niche, le potentiel de croissance sur Internet est encore très fort. Nous nous battons pour que nos produits soient de plus en plus palpables à l’écran à travers des nouvelles technologies d’affichage. Nous avons encore quelques belles années. Mais à un moment, la croissance ralentira peut-être”, concède Laurent Censier. Pour l’heure, la pression du click & mortar concerne plus les “généralistes”. “Dans certains secteurs, les pure-players se font sérieusement attaquer, constate un spécialiste du Web. Dans la chaussure par exemple, Internet devient de plus en plus concurrentiel, Amazon et la Redoute ont chacun créé des sites Web verticaux. Dans la high-tech, la Fnac et Darty ne cessent d’améliorer leur expérience sur leur propre site. Pour les historiques comme Pixmania et autres, la présence en dur est de plus en plus incontournable.”
Du multi-canal au cross-canal
Issus du monde du online ou du offline, les marchands sont confrontés au même défi : celui de gérer les synergies et d’unifier les expériences client dans la multitude des canaux et des matériels qui s’offrent à lui. Web, boutique, mais aussi mobile ou réseaux sociaux, comment suivre le client à travers tous ces canaux et réussir à lui proposer des offres cohérentes selon l’historique de son parcours ? “Pour les pure-players, le click & mortar est un challenge de taille à relever. Avec Internet, le secteur du commerce dans son ensemble est en train de connaître des changements du niveau de ceux de la révolution industrielle, estime Marc Lolivier. Ce n’est pas le seul. La presse, les médias ou l’édition vivent les mêmes bouleversements.”
Nouveaux modèles économiques, nouveaux comportements, nouveaux métiers, le concept de magasin tel que nous le connaissons aujourd’hui est en train de changer. Internet génère de plus en plus de nouvelles demandes : scénarisation de l’offre, expérience client, service et offres personnalisés. Nous passons du multicanal au cross-canal. Toujours connecté, le client est en demande d’une offre globale. Les marchands ne sont pas face à des profils monolithiques d’acheteurs : les premiers achetant exclusivement sur le Web et les autres pas. La réalité est plus complexe. Le consommateur traverse les canaux. Pour Cyril Besse, senior manager chez Logica Business consulting, “le principal défi pour les marchands réside dans la capacité à gérer la synergie des différents canaux. Nous estimons que les entreprises auront fini de déployer les nouveaux canaux d’ici fin 2011. Il faudra encore deux ans avant qu’elles n’opèrent un véritable marketing cross-canal capable de générer des rebonds les uns vers les autres”. La stratégie gagnante sera sans doute de se positionner au niveau du client. Le cross-canal forme un cercle vertueux qui repose sur sa connaissance : plus je connais mes clients, plus je suis en mesure de mettre en adéquation mon offre avec leurs besoins, plus mon offre est en adéquation avec les besoins du client, plus le marchand vend. Et plus le marchand vend, plus il connaît ses clients. La boucle est bouclée.
Par Edouard Laugier
A la Une également – « Chez Jean » : Le « convenience store » à la française
Finis le gigantisme et l’anonymat, les offres aussi larges que généralistes conçues pour une ménagère de moins de 50 ans que plus personne n’est en mesure d’identifier. La grande distribution se recentre sur le local, l’humain, le segmentant, conformément au nouveau mot d’ordre en vigueur sur le secteur : ci-blez ! Aussi étroitement que possible et avec un objectif : produire du sur-mesure pour une population choisie. Ce qui fait le succès de “Chez Jean”. Enseigne “hybride”- mi-cafetier, mi-épicier – qui, depuis plus de deux ans,…
s’adresse à une clientèle urbaine et active avec une double ambition : couvrir l’ensemble de ses besoins quotidiens – du petit noir pris au comptoir à 7h du matin à la bouteille de vin achetée après 21 heures le vendredi soir – en y ajoutant une dimension inédite : celle de l’émotionnel. Avec un accueil convivial, des services, de l’authentique, du ludique… De quoi ajouter une touche plaisir à la vocation utilitaire d’origine. Et ainsi, renouveler un peu le genre du commerce de quartier.
Des parasols design qui abritent des tables acidulées, un logo aux couleurs vives et à la typo de cahier d’écolier, le journal du jour et des petits plats maison à déguster sur place ou à emporter en même temps qu’un bouquet de fleurs, pourquoi pas une bouteille de champagne frappée… Vous voyez le tableau mais vous avez du mal à situer les lieux ? Vous hésitez entre le bistrot de village et la supérette du coin de la rue, normal. Vous êtes “Chez Jean”, l’enseigne inclassable par excellence signée C. Store, du nom de la joint-venture réunissant, depuis 3 ans, les groupes Relay et Casino. A la fois cafetier et épicier, lieu de dépannage et de détente, utilitaire et ludique… Bref un convenience store à la française, sorte de drugstore Publicis format supérette, la convivialité en plus, et le pricing élevé en moins.
On pourrait y voir une coquetterie de distributeur, une initiative isolée visant à tester une hypothétique niche de consommation, mais deux ans et demi après l’ouverture du premier point de vente parisien, avenue de la République, le réseau qui totalise aujourd’hui 6 magasins (4 à Paris, un à Toulouse et un à Marseille) annonce un chiffre d’affaires d’un million d’euros par point de vente et un objectif de 200 ouvertures d’ici à 2019. La formule fonctionne, le marché est porteur. Directeur général de l’agence de marketing et stratégie de marques 4uatre, Grégori Vincens confirme : “L’engouement pour ce type de commerce s’inscrit dans une mouvance générale de retour aux centres-villes, aux antipodes de l’hyperconsommation, du gigantisme et de l’anonymat des “malls” en périphérie urbaine. Les distributeurs l’ont compris et multiplient les concepts petits et urbains.” D’où une floraison de Carrefour City, A 2 Pas, U Express, et autres Daily Monop’ qui tous, revendiquent le même positionnement : l’enseigne de proximité. Marché sur lequel Chez Jean n’a pas été le premier à prendre pied mais qu’il est, à l’heure actuelle, le seul à avoir exploité de façon aussi poussée. Son secret ? Un actionnariat pour le moins solide et un business model inédit. Emblématique de ce que certains nomment désormais “le commerce de précision”.
Proximité et convivialité, les nouveaux nerfs de la guerre
A l’origine de cette tendance, les nouveaux impératifs d’un secteur en pleine mutation – celui de la grande distribution – et, en amont, des comportements de consommation que plus personne ne peut ignorer.
“Chez Jean s’inscrit dans un contexte sociétal anxyogène post-crise se caractérisant, entre autres, par un manque de visibilité sur l’avenir, explique Grégori Vincens. Ce qui a suscité un désir de retrouver du tangible, du lien social et de contrebalancer le caractère virtuel de l’époque par de l’humain, du concret, de la proximité.”
Envie de “réalliance”, comme la désignent les sociologues, particulièrement marquée en milieu urbain. “Plus personne n’aime aller dans les grands linéaires qui offrent un choix colossal dans des lieux déshumanisés”, poursuit le DG de 4uatre pour qui le désir de “surconsommation” sur lequel la grande distribution avait bâti son modèle a vécu. Aujourd’hui, ce qui plaît, ce sont les marchés, les boutiques de quartier, les bistrots. Tout ce qui est à la fois petit et convivial. Message reçu pour les différents acteurs du secteur qui, désormais, opèrent un revirement stratégique vers de nouvelles formules, plus adaptées au goût du jour. C’est ainsi que la branche “proximité” du groupe Casino compte aujourd’hui 6 enseignes – Sherpa, Petit Casino, Spar, Vival, Via Italia et désormais, Chez Jean – lesquelles totalisent près de 7 000 points de vente et attirent quelque 2 millions de clients par jour pour un chiffre d’affaires qui, nous dit-on, est en progression constante.
La tendance n’a pas échappé à Philippe Moati. Directeur de recherche au Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), il considère l’apparition de Chez Jean dans le paysage urbain comme emblématique de ce basculement stratégique et de la mutation sociétale qui l’a engendré. “Le terreau social de la classe moyenne et de la ménagère de moins de 50 ans sur lequel la grande distribution avait construit son modèle a disparu pour la simple raison que ces deux items n’ont plus aucun sens sociologique depuis que la société s’est complexifiée et que les sous-catégories socio-professionnelles se sont démultipliées, explique-t-il. Résultat : on est en train de passer d’une distribution de masse à un commerce de précision, les distributeurs qui, autrefois, cherchaient à “ratisser large” s’évertuant aujourd’hui à “labourer profond” pour passer d’une logique holistique consistant à parler à tous de la même manière à une logique de segmentation consistant à ne s’adresser qu’à quelques-uns, mais de façon très audible.”
Comment ? En optant pour un positionnement plus pointu, fondé sur des partis pris forts aussi bien en terme d’offre produit que de marketing afin de répondre aux attentes de la cible visée. Ce qui implique de savoir avec précision à qui on s’adresse et, pour cela, insiste Philippe Moati, “de ne plus raisonner en termes de flux mais en terme de profil ; dans une approche non pas quantitative mais qualitative qui permettra de trouver la bonne syntaxe pour s’adresser aux gens”. Ce qu’a très bien su faire Chez Jean avec sa propre cible : les actifs urbains.
Un concept hybride, le “convenience store”
Une étroitesse de ciblage aux antipodes des logiques de mass-market qui contribue au caractère innovant du concept, au même titre, estime Philippe Moati, que l’originalité de son mix-produits. Lequel en fait “un hybride entre le bar, la supérette et le marchand de journaux”. Une association qui, aussi hétéroclite soit-elle, fait du sens. Motif : elle accompagne un emplacement en milieu urbain qui n’a pas été choisi au hasard “mais en raison de sa population un peu bobo, aux horaires atypiques et donc, en quête de solutions pour se simplifier la vie”. Une clé d’entrée sensiblement plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. “Il ne s’agit pas de mettre les rayons les uns à côté des autres, souligne Philippe Moati. Il s’agit de créer un ensemble harmonieux en partant des besoins du client.”
Ce qu’a effectivement pu faire le groupe en étudiant le profil de sa cible, en identifiant ses attentes prioritaires avant de bâtir l’offre la plus apte à y répondre. Responsable du projet “Chez Jean” chez Casino Proximité, Jean-Louis Mallet raconte. “Nous trouvions que le client urbain était confronté à un souci majeur qui n’était pas suffisamment pris en compte par les différents types de commerce : celui de la gestion du temps. Nous avons donc décidé d’y apporter une réponse assortie d’une dimension plaisir en travaillant l’ambiance des points de vente et les services.”
Exercice auquel les deux partenaires – Relay et Casino – s’étaient déjà essayés dans le cadre d’un partenariat qui, depuis 2002, leur avait permis de tester le rapprochement de leurs deux coeurs de métier – la presse et l’épicerie – sous la forme de corners baptisés “Mon panier frais” dans les gares et “Départ immédiat” dans les aéroports. Des espaces où l’on trouvait déjà de la presse, des produits de dépannage et de la petite restauration. L’idée de pousser l’expérience plus loin et de dupliquer le concept anglo-saxon du convenience store émerge en 2007. “C’était une nouvelle façon d’envisager la distribution qui, au vu du retour du commerce de proximité, paraissait cohérente”, résume Jean-Louis Mallet.
D’autant plus cohérente, il est vrai, que Chez Jean ne se contente pas d’exploiter le filon de la proximité en surfant sur un courant sociétal porteur. Il le fait en actionnant des leviers marketing et commerciaux particulièrement efficaces. A commencer par celui consistant à centraliser ce qui était jusqu’alors fragmenté afin d’aboutir à un format inédit sur le marché. Le principe est aussi simple que malin : regrouper en un même lieu des besoins jusqu’alors segmentés. Celui de se restaurer, d’acheter des cigarettes, de faire une pause avec un café et un journal, de retirer du liquide avant d’arriver au bureau et de faire quelques courses en en sortant. Rien que du très ordinaire. Sauf que, désormais, tous ces besoins peuvent être satisfaits simultanément. Ce qui, pour la population concernée, fait toute la différence. “C’est cela, le convenience store, résume Gregori Vincens. Un espace où toute l’offre vient à vous dans une logique dite de full service.”
La formule du “tout en un”
Par “toute l’offre”, comprenez celle qui, encore une fois, couvre la totalité des attentes de la cible. A la carte donc : un soin particulier apporté au décor – design sans être tape-à-l’oeil – et à l’accueil – avec un personnel formé pour se montrer chaleureux et accueillant et guider le client dans ses choix -, un pricing restauration très raisonnable – une formule petit déjeuner avec viennoiserie, journal du jour et café à volonté à 2 euros, des formules déjeuner et dîner avec plat chaud à moins de 10 euros et le dimanche, un brunch à 9,8 euros, qui dit mieux ? – et un espace de vente organisé autour de trois univers de consommation. Le premier dédié à la petite restauration, le deuxième au dépannage (avec une offre épicerie de 950 références offrant un assortiment de produits qui, résume Jean-Louis Mallet “posent un vrai problème lorsqu’on ne les a pas”) et le troisième aux services avec une offre presse et livres et un espace Française des Jeux auxquels s’ajoutent encore des recharges de portable, des timbres et tickets de bus et de métro, un distributeur de billets, du wifi et même, dans certains points de vente, un espace fleuriste. De quoi parer au plus pressé et ce, à tout moment de la journée.
“Avec ces trois pôles, nous couvrons l’ensemble des besoins quotidiens d’un urbain”, se félicite Jean-Louis Mallet pour qui la vraie nouveauté réside dans “cette unité de lieu associée à cette pluralité de l’offre, le tout dans un magasin doté d’une identité véritable”. Une identité qui tient au design des lieux, certes, mais aussi à toute la dimension intangible de l’offre, laquelle joue pour beaucoup dans l’efficacité du concept.
Au menu, plusieurs ingrédients. Du convivial (avec des journaux en libre-service, du café à volonté et un espace baptisé “table de courtoisie” proposant gracieusement confitures et condiments), du ludique (au travers des messages en forme de clin d’oeil à l’adresse du client – “Pour les pressés, du bon coté, même à emporter” ; “Comme à la maison, servez-vous !” ou encore “Si,si on peut aussi se connecter”…) – qui parsèment les murs), de l’authentique (qui passe aussi bien par le pain perdu maison, les sandwichs arborant la mention “C’est moi qui l’ai fait” et la limonade à l’ancienne au rayon boissons fraîches ) et du premium (suggéré par le référencement de quelques marques haut de gamme telles que les biscuits Michel & Augustin ou les boissons énergisantes Chamane).
Ajoutez à cela une caution développement durable apportée par un espace “recyclage” – peint en vert, comme il se doit – où déposer piles et ampoules usagées et une touche de bio dans les linéaires et voilà les ingrédients de la séduction marketing au complet. Et d’autant plus efficaces qu’ils sont proposés dans le cadre d’une formule “7 jours sur 7”, aux horaires d’ouverture élargis – de 7h à 23h en moyenne – dont la formule restauration du soir intitulée “SOS frigo vide” résume à elle seule les ambitions : permettre à l’enseigne d’incarner la solution pour une population active, pressée et désireuse de se simplifier la vie. Et plus, si affinités.
Starbucks autant que Franprix
La véritable valeur ajoutée de la formule “Chez Jean” ne se limite pas à sa capacité à gérer les urgences, que celles-ci prennent la forme d’un sandwich avalé sur le pouce ou d’une bouteille de vin achetée à 20h45 le vendredi soir. Elle tient surtout à cette liberté qu’elle offre au client d’utiliser le concept à sa guise. Au fait qu’elle lui offre le choix, en fonction de ses envies, de ses besoins et de l’heure de la journée, de passer ou de se poser ; de consommer utile (la brique de lait) ou plaisir (le dernier Fred Vargas); de penser dépannage (la salade à emporter) ou expérience (le café avec muffin et journal pris en terrasse)… Un éventail d’utilisations rendu possible par la nature hétérogène du mix-produits mais aussi par la vocation mixte des lieux.
“Chez Jean tout est pensé pour répondre avant tout à une envie de lien, d’expérience, explique Gregori Vincens. Pour développer l’offre, on est parti d’un moment choisi : celui qui résulte de l’envie des consommateurs d’y passer, soit quelques secondes, le temps pour y acheter un café à emporter et des clopes, soit de s’y poser pour consommer sur place une pâtisserie maison et profiter des différents services dans une dimension émotionnelle.” Dimension qui permet alors à l’enseigne de s’éloigner de la logique du Franprix – fondée sur l’utilitaire, le dépannage – pour se rapprocher de celle du Starbuck – visant le lieu de vie et l’expérience client – en faisant passer le consommateur d’un mode de consommation rapide et contraint à un autre dit de slow consommation. Un domaine particulièrement apte à fidéliser le client puisque c’est là, rappelle Grégori Vincens, que l’importance des petits rituels du quotidien prend toute sa dimension. “Aller chercher son pain, boire son petit noir en lisant son quotidien préféré, acheter des fleurs ou retirer son argent de poche du jour sont autant de petits gestes de consommation chers aux Français que la course du quotidien et l’urbanisation ont rendus complexes.” Des rituels avec lesquels Chez Jean propose de renouer en cultivant ce que Julie Devaux, planner stratégique chez Blackandgold, appelle “un authentique esprit convivial de quartier. Un côté “comme à la maison” qui lui permet d’ajouter une corde à son arc – celle du plaisir – et par là même une dimension “expérience client” à sa première vocation utilitaire”.
Le marketing de la suggestion
Pour faire passer le message et garantir son efficacité, Casino et Relay ont parié sur un double levier. D’une part celui du réseau intégré ; le fait que chaque directeur de magasin soit salarié du groupe permettant, explique Jean-Louis Mallet, “de conserver une totale maîtrise du modèle en période de test” – période qui devrait prendre fin courant 2012 et permettre alors au groupe de basculer vers un système de franchise, plus avantageux sur le plan financier. D’autre part celui d’une politique marketing basée non pas sur le battage médiatique mais sur l’activation de codes suffisamment précis et efficaces pour être aisément compréhensibles par la cible. Une sorte de marketing de la suggestion qui repose plus sur le bouche à oreille que sur les campagnes d’affichage mais qui, jusqu’à maintenant, semble avoir fait la preuve de son efficacité. Concrètement, cela passe par l’ambiance conviviale, par l’accueil pensé pour s’adresser à une clientèle d’habitués et surtout, par un subtil recours aux ressorts du marketing de la nostalgie toujours très efficace auprès d’un public urbain en mal de places de village et de rapports humains. Chez Jean l’a bien compris et c’est pourquoi il s’est appliqué, explique Gregori Vincens, “à emprunter les codes de l’épicerie à l’ancienne avec des références situées à mi-chemin entre Félix Potin et Amélie Poulain qui séduisent par leur côté authentique”.
Un mélange d’univers particulièrement réussi. Surtout lorsqu’on y ajoute la touche finale qu’aura été le choix du nom : “Chez Jean”. Deux petits mots qui, à eux seuls, résument parfaitement le positionnement et les ambitions de l’enseigne, à savoir : incarner le nouveau commerce de proximité et prendre d’assaut le secteur des petites enseignes de quartier, bistrots et épiceries confondus. Pour cela, rien de tel que l’évocation d’un prénom ancré dans la tradition sans être ringard, bien français mais prononçable dans toutes les langues et apte, au final, à véhiculer une promesse implicite de dimension humaine. Promesse encore renforcée par le fait qu’il soit précédé d’un “chez” qui revendique à lui seul tout le positionnement initial de proximité de l’enseigne puisque, après tout, quoi de plus rassurant, de plus convivial et de plus simple que d’aller “chez” quelqu’un ? Un mot, un seul et voilà toutes les promesses de la marque résumées avec plus de force et d’efficacité qu’elles n’auraient pu l’être dans un communiqué de presse. Bien joué.
“En optant pour “chez Jean” nous avons voulu faire de ces points de vente plus que des magasins, des lieux qui incarnent, comme des voisins qui rendent des services, explique Jean-Louis Mallet. Nous voulions une connotation “tradition” aux antipodes d’un anglicisme, quelque chose susceptible de rappeler le commerce de village ; de créer une référence ; d’évoquer une imagerie du passé.” Une imagerie fondée sur la nostalgie, certes, mais surtout sur l’ambivalence, souligne Philippe Moati. “Celle du bobo qui est à la fois high tech et rétro, inconditionnel de l’i-Pad et fan de guinguettes et d’absinthe.” Subtil et bigrement moderne. Philippe Moati le reconnaît volontiers : “Sur le plan immatériel, le concept est extrêmement réfléchi. C’est vraiment ce que l’on appelle du commerce de précision.” Au point qu’on s’attendrait presque, en poussant la porte, à entendre des clochettes teinter et le patron nous lancer : “Comme d’habitude ?”.
Les limites de l’exercice
Reste que, aussi convivial, porteur et abouti soit-il, le modèle a aussi ses inconvénients. A commencer par ses emplacements urbains – au coût forcément plus élevé qu’en périphérie – et par la concurrence multiforme qui, si elle épargne pour l’heure le concept dans son ensemble, frappe chaque dimension de son activité, la restauration se trouvant en concurrence directe avec chaque fast-food, bistrot ou même boulangerie de quartier, l’épicerie se heurtant aux supérettes et la presse aux bureaux de tabac.
Mais le principal écueil pourrait être ailleurs. Dans la promesse de départ qui, si elle fait le succès de l’enseigne aujourd’hui pourrait bien, à terme, s’avérer un frein à son expansion. C’est en tout cas l’avis de Grégori Vincens pour qui la principale limite de ce business model tient au fait qu’il ne peut se développer massivement sans rompre avec sa promesse implicite d’authenticité et d’individuation. “Le risque, en multipliant les points de vente, serait de tomber dans le normatif et le process standardisé et, ainsi, de perdre le côté artisanal qui fait le succès de la formule aujourd’hui”, explique-t-il. Pour lui, il semble difficile de cumuler tous les avantages. “Le positionnement choisi est très engageant, poursuit-il. Certes, la personnification et l’émotionnel sont de vrais leviers de croissance mais ils sont aussi relativement incompatibles avec le mass-market.” Lequel sera difficilement évitable si l’enseigne persiste dans son objectif de 200 points de vente d’ici 8 ans.
Raison pour laquelle, selon Philippe Moati, même si le concept a de l’avenir puisqu’il est en phase avec une évolution lourde du commerce et de la société dans son ensemble, “le potentiel n’est pas infini”. Suffisant, sans doute, pour susciter d’autres interprétations libres sur le thème du retour aux sources et du commerce d’antan mais peut être pas assez pour qu’Amélie Poulain en vienne un jour à faire de l’ombre à McDo.
Par Caroline Castets
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Voir ses ventes s’effondrer en raison d’un été pluvieux ou, au contraire, passer à côté d’une augmentation de chiffre d’affaires faute d’avoir su anticiper une hausse sensible des températures… Pour tout professionnel, distributeur ou industriel, le scénario est classique. Mais plus inévitable depuis qu’un climatologue de 44 ans – Harilaos Lukos – a créé Climpact, spécialiste de la prévision météorologique à usage commercial. Son ambition ? Libérer les professionnels de leur dépendance aux variations climatiques et leur permettre d’ajuster leur activité en fonction du temps qu’il fait. Ou plus exactement, du temps qu’il fera au cours des prochaines semaines. Continuer la lecture