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Retour aux sources du capitalisme
Les plans de relance à la recherche du juste équilibre entre capital et travail, investissement et consommation.
Parties prenantes ou “stakeholders”. Ce concept anglo-saxon, qui renvoie aux sources du capitalisme, signifie qu’il faut au sein de l’entreprise trouver un juste équilibre entre le travail et le capital. Cette conciliation de tous les intérêts concernés - les parties prenantes - est probablement la meilleure méthode pour juguler la crise sur le long terme. Car la vague de politiques de relance lancée à travers le monde trouvera vite ses limites. Des signes avant-coureurs commencent à montrer que la capacité d’endettement des Etats n’est pas infinie. Dans ces conditions, la demande publique ne pourra sans cesse soutenir, voire remplacer, une demande privée qui se dérobe – à cause du désendettement massif des agents économiques. Comme cet endettement avait pour fonction de pallier la baisse relative des salaires, pourquoi ne pas inverser la mécanique avec des salaires réels en hausse, palliant cette fois-ci la baisse de l’endettement ? Eh bien, un modèle de développement faisant toute sa part aux parties prenantes serait le moyen d’y parvenir. Ce serait un retour à l’esprit originel du capitalisme. Mieux vaut combattre le mal à sa source, dit le dicton.
Par Jean-Michel Lamy
Jusqu’où ira la crise économique ? Les experts ne le savent plus très bien, ils ne le savent même plus du tout. Nicolas Sarkozy le relevait ce 24 janvier, à la Mutualité, devant la Convention UMP de lancement des élections européennes : “Nous sommes en situation de responsabilité à un moment où aucun expert ne fixe la route.” Deux faits tout récents attestent de la possibilité d’un basculement de la planète commerciale dans des zones inconnues. D’une part le bon élève allemand annonce officiellement, par la voix de son ministre de l’Economie, une récession de 2, 25 % pour 2009. Le modèle de développement construit sur une économie compétitive à l’export, qui fait l’effort de maîtriser son coût du travail, débouche sur une impasse. D’autre part l’usine du monde, la Chine, voit son moteur en passe de caler en chutant au-dessous du seuil jugé critique de 6 % de croissance (6,8 % au dernier trimestre 2008, peut-être 3 % en variation trimestrielle). Le modèle de développement construit sur la fabrication de produits bon marché vendus aux pays industriels tourne à la déconvenue. Ces deux événements signent le même symptôme : le commerce mondial est atteint, la circulation de marchandises se réduit fortement – comme le corrobore l’effondrement du fret maritime.
Cette accélération de la crise ne peut que légitimer davantage encore le recours, sans précédent, des pouvoirs politiques à des plans de relance. Chaque pays, ou presque, a le sien ! Et les analystes de tout attendre du super plan “Obama”, donné à ce jour à 825 milliards de dollars, pour redonner vigueur au cavalier américain et entraîner à nouveau les circuits d’échanges commerciaux du monde dans une expansion vertueuse. Quelle est la mécanique de ces plans de relance ? Quels sont les risques et les limites d’une telle politique ? Quels seraient les facteurs de succès d’une telle stratégie ?
La mécanique de la relance
La politique dite keynésienne est devenue le sésame universel. Elle consiste à considérer que dans certaines conjectures il faut stimuler la demande – investissement ou consommation ou les deux à la fois – pour sortir l’économie d’un équilibre de sous-emploi. “Nous sommes dans une situation analogue à la drôle de guerre”, disait même le 16 janvier Claude Leroi, au nom de la CCI des Hauts-de-Seine.
Dans un message, que l’on serait tenté de qualifier “d’urbi et orbi”, Dominique Strauss-Kahn le patron du FMI a indiqué : “Pour restaurer la confiance, la seule solution est d’avoir recours aux outils macroéconomiques afin d’encourager la demande et de maintenir la productivité. La politique monétaire peut être utile dans les pays où les taux d’intérêt restent élevés, mais l’assèchement du crédit risque de limiter l’efficacité de cette procédure. Par conséquent, c’est à la politique budgétaire de jouer le premier rôle.”
De fait, on assiste à un effondrement de la demande d’une ampleur exceptionnelle. Il est dû au processus massif de désendettement des agents économiques consécutif au collapsus financier. Qui touche aussi bien l’immobilier que la consommation classique, et notamment le premier consommateur du monde, l’américain. Bien sûr, la chute des Bourses ajoute encore à ce
panorama un effet richesse “à l’envers”. A cause de l’assèchement du crédit, la locomotive américaine ne répond plus ! L’excès d’endettement, sans production adéquate et revenus correspondants, a débouché sur la plus grave crise connue depuis 1929. La leçon des années trente ayant été apprise, l’outil budgétaire des Etats est entré en action pour compenser ce recul de la demande privée (voir encadré ci-dessous). Le FMI recommande dans cet esprit une intervention des crédits publics à hauteur de 2 à 2,5 % du PIB. C’est tout simplement l’équivalent pour 2009 de la récession anticipée, à ce jour, par les conjoncturistes du FMI.
Risques et limites de la relance
Un premier risque tient aux désordres potentiels liés au soutien de tel secteur et pas de tel autre. La France a choisi d’octroyer, selon François Fillon, quelque 6 milliards d’euros à la filière automobile. Nicolas Sarkozy a explicitement accordé 600 millions d’euros, sur deux ans, à la filière presse écrite - pour faire face à l’amplification par la récession de la crise structurelle. Pourquoi le secteur de la coiffure, exemple pris au hasard, ne serait-il pas fondé à réclamer pour la rénovation des salons une somme du même ordre ? Le calibrage des crédits budgétaires selon les destinataires pose de toute façon la question de l’efficacité de l’afflux soudain d’argent public. A voir le peu d’impact réel de la Revue générales des politiques publiques, il y a de quoi rester perplexe.
Le même type de risque existe aussi entre nations. Homme de Detroit, Barack Obama ne peut qu’être attentif à l’avenir de l’industrie automobile américaine. Son sauvetage se fera-t-il au détriment, en terme de concurrence, des compétiteurs immédiats ? Ou au contraire se fera-t-il à fonds perdus compte tenu de l’incapacité structurelle des “Big Three” à innover ? A cela les observateurs répondent que faire redémarrer l’économie américaine est une priorité internationale - quels que soient les moyens utilisés. “L’Oncle Barack” est absous par avance de tout péché !
Au niveau européen, Bruxelles estime que, dans les grandes lignes, les plans de relance sont suffisamment voisins dans leur montant et leur contenu pour éviter les effets d’aubaine au bénéfice d’un pays en particulier. C’est, pour le marché unique à Ving-Sept, un équilibre précaire. Il faudra apporter la preuve qu’il perdure si la crise s’étend.
Ou sont les limites d’un plan de relance ! Par définition dans l’intensité des moyens mis en oeuvre. Martine Aubry, première secrétaire du PS : “Le plan Sarkozy est totalement insuffisant et gravement déséquilibré dans sa structure.” Sur le premier point, Nicolas Sarkozy a déjà répondu : “On fera plus, si c’est nécessaire.” Sur le second point, le gouvernement se défend par les mesures prises, RSA en particulier, et par le choix de miser sur des projets porteurs plutôt que sur un gonflement artificiel d’une consommation soutenue par la protection sociale “made in France”.
La vraie limite d’une politique de relance est en réalité dans la capacité d’endettement des Etats. L’argent déversé doit être emprunté sur les marchés. Actuellement, il l’est à des taux très faibles. En sortie de crise, les créanciers retrouveront le chemin du privé et les Trésors publics devront augmenter les taux proposés pour rester attractifs. La facture grimpera à toute allure. De façon plus immédiate, certains Etats sont déjà épinglés. Après la Grèce, le 19 janvier, Standard Poor’s abaissait la note de la dette à long terme de l’Espagne de “AAA” à “AA+” en anticipant une forte dégradation des comptes publics. Au sein de la zone euro, les spreads sur les dettes publiques commencent à diverger. C’est un handicap et un danger à terme. Hors zone euro, la Hongrie s’est retrouvée en rupture de paiements : les capitaux étaient partis. Sans le FMI (et la BEI) Budapest serait en faillite. Or, même le FMI a des moyens limités - à quelque 250 milliards de dollars. Il y a une course de vitesse entre l’explosion de l’endettement public et la rapidité des effets de la relance.
Les facteurs de succès
En toute logique, un premier facteur de succès passe par la capacité du pouvoir politique à accélérer la circulation de l’argent. Le ministre de la Relance, Patrick Devedjian, nous pardonnera, mais l’expérience conduit à être sceptique : relance ou pas, investir prend du temps. En France, le partenariat public-privé devra faire des merveilles. La qualité des politiques publiques sera décisive pour éviter les dérapages vers la dépression.
Plus grave, il apparaît que malgré les multiples plans de sauvetage des banques (voir encadré ci-dessous) les établissements financiers replongent dans la tourmente. La crise financière revient comme un boomerang : le système bancaire va prendre à son tour la crise économique de plein fouet selon un schéma des plus classiques. Quand les actifs inscrits au bilan des banques se dévalorisent, leur capacité à accorder des crédits en regard des fonds propres disponibles se lézarde. Quand la clientèle d’entreprise devient malade, le banquier se rétracte. La crise financière a bien créé une crise économique qui alimente en retour un surcroît de crise financière. Toutes les zones géographiques étant touchées en même temps, il n’y a aucune échappatoire possible. Cette boucle tragique suffit à montrer l’inanité de certaines déclarations de tribune politique. Opposer le capitalisme financier au capitalisme industriel relève davantage de la rhétorique que de la posture efficace.
Les déclarations de Nicolas Sarkozy du genre “refonder le capitalisme, cela ne veut pas dire tourner le dos au capitalisme, mais faire qu’il fonctionne au service d’un projet d’entrepreneurs et non pas de spéculateurs” ne sont pas forcément opportunes. Il faut au contraire avoir la sagesse de reconnaître, par exemple, que la couverture à terme n’est pas une méchante spéculation mais bien une nécessité dans la vie des entreprises. L’achat à terme de kérosène est de bonne gestion pour une compagnie aérienne, tout comme la vente à terme d’une production agricole permet de faire rentrer de la trésorerie dans une exploitation. La sortie de crise se jouera aussi sur la place retrouvée de la finance.
Comme l’explique Jacques Attali, les politiques devront avoir le savoir-faire pour réintroduire du droit, donc de la démocratie et de la transparence, dans les comportements financiers. Il faut mettre fin “au déséquilibre entre le marché et l’Etat de droit” (La Crise, et après ? édité par Fayard). Le prochain rendez-vous du G 20, le 2 avril à Londres, représente de ce point de vue un défi titanesque.
Plus fondamentalement, il est apparu que la baisse tendancielle des salaires aux Etats-Unis a été compensée par le fort endettement des ménages. Ce mécanisme venant
d’être emporté par ses excès, la correction ne peut que se faire en sens inverse. Les Américains devront connaître une phase de moindre endettement et de remontée de l’épargne individuelle. Cette inévitable contraction de l’activité ne pourra à l’évidence être elle-même compensée indéfiniment par les ardoises de l’argent public – même sous le masque de la relance. Aussi faut-il imaginer de revenir au sens commun : des salaires réels en hausse pour soutenir la… consommation. Où l’on retrouve la vieille règle des gains de productivité de l’entreprise à partager entre toutes les parties prenantes. Entre “les intérêts des stakeholders”, dit le Centre d’analyse stratégique. La voie royale pour refonder le capitalisme.
Le benchmark des relances budgétaires
Les règles d'or aux orties
“Aujourd’hui, les gouvernements du monde entier font appel à des approches qui, jusqu’à très récemment, étaient enfermées dans les oubliettes de l’histoire politique. Mais il est normal que la politique évolue. Les marchés changent, et la politique doit changer aussi.” C’est en ces termes que le 29 octobre dernier, devant la Cass Business School, Alistair Darling, Chancelier de l’Echiquier, enterrait officiellement les “règles d’or” budgétaires fixées par son prédécesseur, Gordon Brown. Des règles instaurées en 1997, qui prévoyaient de contenir la dette publique sous les 40 % de PIB sur la durée d’un cycle économique et de ne recourir à l’emprunt que pour des investissements durables - comme les infrastructures ou les universités. Cette date du 29 octobre peut être retenue, symboliquement, comme le jour de la capitulation de la pensée économique anglo-saxonne en vigueur depuis le début des années 80. C’était donner le signal que les vannes de la dépense publique sont rouvertes.
29 octobre, le jour de la capitulation
Depuis, c’est à croire que toutes les capitales du monde concourent pour le prix de la relance budgétaire la plus forte. Bien entendu, il faut pondérer le chiffre par le PIB de chaque pays. Mais à ce jeu, les Etats-Unis sortent grand gagnant toute catégorie. Une première fois George Bush aura dégainé en mettant 150 milliards de dollars sur la table, dont 108 milliards sont allés directement dans la poche des ménages. Et le nouveau président Barack Obama propose une mise de 825 milliards de dollars répartis en moitié pour les équipements et moitié pour les ménages. Ces sommes représentent entre 6 et 7 % du PIB américain. Le Japon a sorti de ses cartons successivement deux plans de soutien, l’un de 2,3 % du PIB et l’autre de 1 %. La Chine a rendu publique le 9 no-
vembre une relance économique chiffrée à 4 000 milliards de yuans (586 milliards de dollars), soit près de 20 % du PIB
– mais ce pourcentage n’a pas grande signification statistique et n’est pas comparable à celui des pays de l’OCDE (70 % du montant est déjà compris dans le plan quinquennal).
La Commission européenne a présenté le 27 novembre un plan de relance de quelque 200 milliards d’euros correspondant à 1,5 % du PIB de l’Union. Un compromis a très peu près respecté par les Etats membres. La France s’est dotée d’un plan de 26 milliards qui cadre avec les normes bruxelloises. La Grande-Bretagne a fait de même. L’Allemagne, après quelques hésitations, a adopté un programme supplémentaire à 50 milliards. L’Espagne a poussé les feux jusqu’à 33 milliards alors que l’Italie se contente d’un petit coup de pouce à 5 milliards. Tous les petits pays ont par ailleurs leurs propres doses d’activation de l’économie, allant de 2 à 6 milliards d’euros. C’est bien la planète entière qui vit à l’heure de Keynes. J-M.L.
Le benchmark du soutien aux banques
“Bad bank”, nationalisation, obligations subordonnées. A chacun sa formule.
Pour le système bancaire, le jour symbolique de la capitulation aura été le 15 septembre avec la faillite déclarée de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers. Dans les jours qui suivirent, le risque d’un collapsus systémique de la planète financière a hanté tous les banquiers centraux. Comme dans un jeu de dominos, la confiance réciproque des banques dans la solidité de leurs bilans s’effondrait par vagues successives. Seule l’affirmation, haut et fort, par tous les responsables politiques des pays de l’OCDE, qu’aucune banque ne serait laissée sur le carreau a permis de passer la tourmente.
Dans une seconde phase, il s’agissait de savoir comment s’y prendre. Eh bien, ce fut à chaque Etat selon son inspiration !
Aux Etats-Unis le plan Paulson de rachat des actifs dits “toxiques” des banques a fait un temps école. Il a buté sur une difficulté majeure : à quel prix évaluer les créances douteuses des établissements financiers alors que certains titres n’avaient même plus de cours en Bourse ? Pourtant, après une mise en parenthèses, cette technique revient sur le devant de la scène. La formule d’une “bad bank” reprenant les actifs douteux des banques, sur le principe d’une structure de “défaisance”, est de nouveau d’actualité.
Au Royaume-Uni, pays du temple de la City, Gordon Brown a usé d’une méthode horrifique pour un adepte du libéralisme économique, il a procédé à des nationalisations partielles ou totales. Certes, elles sont réputées être temporaires, mais
l’état réel du système bancaire britannique commence à faire douter d’une réversibilité rapide. Certains observateurs évoquent même la possibilité d’une nationalisation globale et durable ! En tout cas, le principe d’une garantie publique de l’Etat sur les titres douteux détenus par les banques a été annoncé le 19 janvier par Londres.
En France, la méthode appliquée pour soutenir les banques et les inciter à distribuer du crédit est moins intrusive. La recapitalisation s’est opérée en deux vagues de 10,5 milliards d’euros injectées en échange d’obligations subordonnées et rémunérées ou d’actions de préférence. La querelle porte en revanche sur les contreparties demandées (volume de crédits accordés, bonus…) et leur contrôle. Le Parti socialiste exige de vraies prises de participation avec présence d’un représentant de l’Etat au conseil d’administration. Il n’est pas sûr que la différence serait très visible. J-M.L.
© Nouvel Economiste 2009