A voix haute

Pierre-Noël Giraud,
professeur d’économie à l’Ecole des mines,
fondateur du Centre de recherche en économie industrielle (CERNA)

“Agir vite et fort en assainissant brutalement le système financier et en relançant la demande”

Diagnostic d’un iconoclaste de la mondialisation sur la capacité des Etats à sortir le capitalisme de l’ornière.

Ce n'est pas tous les jours que l'on construit une grille de lecture économique de la mondialisation qui reste valable quinze ans après. Pierre-Noël Giraud y est parvenu et il continue en toute logique à explorer la piste ouverte en 1996 avec la publication du livre qui l'a fait connaître : L'Inégalité du monde. Il y faisait état des rapports de force entre les activités compétitives “nomades” à la recherche permanente des meilleures opportunités d'implantation à travers la planète et les territoires nationaux “protégés” luttant entre eux pour les accueillir. Avec ces outils d'analyse dynamique, il répond aujourd'hui à ceux qui prévoient la fin du capitalisme ou en tout cas de profondes réformes. Les conditions ne sont pas réunies, estime ce praticien d'une science économique fondée sur “l'analyse des processus contradictoires” qui irrite à la fois les altermondialistes et les tenants de l'orthodoxie libérale. Une fois sorti de la crise actuelle, le capitalisme devrait continuer sur sa lancée. Une trajectoire qui redistribue les inégalités à travers le monde et, phénomène nouveau selon l'économiste, les creuse à l'intérieur même de chaque pays. C'est l'inquiétante persistance du milliard de personnes d'en bas, “qui s'enfoncent dans la pauvreté, les guerres et l'humiliation”. Enseignant, son discours sur le rôle de la science économique le distingue de nombre de ses confrères. L'économie devrait être remise à sa place, estime-t-il : une technique permettant de comprendre et parfois de prévoir, mais pas de normaliser ou de définir l'intérêt général.

Par Jacques Secondi


Une majorité d’économistes présentent leur science comme celle du bon gouvernement des hommes. Je ne suis pas d’accord. Les lois économiques sont relatives.
L’économie n’a pas la capacité de déterminer ce qu’est l’intérêt général, sauf à intégrer des critères moraux, éthiques, qui lui sont extérieurs. La conséquence, c’est le caractère normatif limité de l’économie, un principe qui me différencie dans la sphère des économistes. L’économie permet de décrire ce qui est en train, devrait ou pourrait se passer mais elle ne peut pas prendre position sur ce qu’il faut faire. La démarche est inverse : l’économiste peut en fonction des normes qu’on lui indique proposer la politique économique qu’il estime adaptée. Pour certains courants, l’économie serait la science de l’action humaine. La criminalité a baissé ? Certains expliquent que c’est parce que l’on a autorisé l’avortement et appellent cela de l’économie. Cette discipline est, me semble-t-il, différente de la psychologie, de la sociologie, de l’anthropologie... Pour être rigoureuse et utile, l’économie doit faire preuve de modestie, se cantonner à une catégorie de problèmes. Pour autant, il faut être capable de comprendre ce qui se passe autour de soi. Ce que j’appellerais les conditions “aux limites” - la société, le contexte international, les mentalités, le systèmes de valeurs - permettent de saisir pourquoi telle dynamique a plus de chance de s’imposer qu’une autre à un moment donné. Ces conditions peuvent donc se situer en dehors de l’économie. Il faut les observer et les comprendre, mais ce n’est pas de l’économie.

Les réformes du capitalisme dans l’Histoire

De quand date la dernière grande réforme des capitalismes ? L’ultime exemple de changement profond remonte à la séquence 1930- 1945 avec l’essor de la social-démocratie. Les bases d’un Etat soucieux de maintenir certains équilibres, par exemple entre capitalisme privé et biens publics, et de maintenir la cohésion sociale en corrigeant des inégalités économiques, se sont mises en place. Des conditions particulières ont permis cette évolution. Le repli sur elles-mêmes des économies sous l’effet de la crise dans les années trente a permis le changement. D’un mal, le protectionnisme qui a aggravé la crise, est sorti un bien : des économies autocentrées laissant aux Etats plus de moyens pour agir et mener sur leur territoire des politiques correspondant à leur situation particulière. L’autre facteur de changement était la peur d’un système alternatif, dont on pouvait penser qu’il avait la capacité de remplacer le système en place.

Le paysage actuel

La situation est très différente aujourd’hui. La vague d’intensification des échanges a été telle que toutes les politiques de sortie de crise, y compris de relance, nécessitent d’être coordonnées internationalement. D’autant plus qu’aucun Etat, y compris les Etats-Unis, n’est aujourd’hui capable de définir seul des règles du jeu nouvelles capables de transformer le capitalisme. Le problème est devenu global et ne peut passer que par des concessions et des abandons de souveraineté. Il y a des possibilités pour que ces évolutions aient lieu, dans le cadre de l’OMC par exemple. On peut penser aussi que si l’on décloisonne les sujets, des négociations globales pourraient avoir lieu : une concession environnementale ou sociale d’un pays troquée contre un effort de l’autre dans le domaine des échanges commerciaux par exemple. Mais cela ne se produit guère. Alors, pourquoi la coordination souhaitable pour répondre à cette nouvelle donne est-elle si difficile à mettre en place ? On se trouve dans une situation particulière de rattrapage de certains pays disposés en principe à entrer dans un jeu de négociations, mais pas avant d’avoir comblé les énormes inégalités qui les séparent encore des nations les plus riches. “Nous sommes certes passés d’une tonne de CO2 par habitant et par an à quatre mais les Etats-Unis en sont encore à vingt”, disent en substance les Chinois. On aurait besoin de règles communes mais le monde se révèle trop hétérogène pour les mettre sur pied.

Absence d’alternative en vue

L’autre point majeur, c’est qu’il n’y a pas d’aiguillon de la peur pour impulser le changement : pas de modèle qui puisse se poser en concurrent. Un capitalisme alternatif a peu de chances de se développer et ses caractéristiques ne seraient pas de nature à provoquer une peur suffisante chez les autres pour les amener à changer. Cette absence d’alternative fait du réformisme un horizon indépassable. La dynamique du changement important ne fonctionne que lorsque la menace de la révolution ou du système concurrent se fait sentir. Voilà ce qui fonde mon scepticisme actuel sur la perspective de réformes profondes à venir. L’absence de continuité dans l’effort s’explique aussi par les difficultés liées à l’hétérogèneité des situations. Les ressorts fondamentaux qui ont conduit à la crise actuelle ont-ils été cassés, vont-ils être remplacés par d’autres ? A l’approche du G 20 de Londres, on sent bien que l’on risque d’être déçu par les mesures de réformes envisagées, alors même que la crise s’approfondit.

Les dilemmes de la relance

Les plans de relance voient leur efficacité très réduite s’ils ne s’accompagnent pas d’un assainissement du système financier. On peut expliquer ainsi les dix ans de récession du Japon au cours des années quatre-vingt-dix. Ce pays n’a pas purgé rapidement ce que j’appelle le “mistigri”, c’est-à-dire la perte latente que chacun cherche à transmettre à son voisin, constituée au Japon lors du boom de la spéculation immobilière et boursière des années quatre-vingt. Aux Etats-Unis on se trouve dans un cas de figure comparable aujourd’hui : le système est encore très loin d’avoir été assaini. Certains estiment même qu’il est en situation d’insolvabilité globale. D’où les propositions de nationalisations provisoires qui émanent même des milieux libéraux. En attendant, le plan de relance semble reposer sur le diagnostic d’une simple crise de liquidité. Il faudrait oser être plus radical. La difficulté est de déterminer qui va payer : le contribuable ou ceux qui ont en main ce fameux “mistigri”. Il n’y a pas de solution miracle. Tout faire supporter aux détenteurs des pertes potentielles peut entraîner une réaction en chaîne dangereuse avec au final un impact négatif sur la demande. Mais il sera possible de compenser le phénomène avec un plan de relance qui, délivré à ce moment-là dans un système financier assaini, pourra développer toute son efficacité.

Où va la crise ?

S’il est exact que les créances douteuses des banques ont été assainies, alors il n’y a pas de raison de subir une récession longue car les moteurs de l’économie mondiale vont se remettre en route, qu’il s’agisse de la croissance asiatique ou du boom technologique. La balle est dans le camp des banquiers. Il y a un an, on pouvait encore penser que l’on avait purgé ce qui devait l’être dans le système bancaire et que la récession serait de courte durée. Aujourd’hui, les prévisions sont plus pessimistes parce que l’on découvre qu’il y a de nombreux cadavres dans les placards. Si les banques continuent à mentir et qu’il y a encore des trillions de dollars de créances douteuses dans les bilans, alors on ne sait pas où l’on va. Bien sûr, il y a des effets retours, des cercles vicieux, qui font que des créances non douteuses peuvent le devenir du fait de la crise. C’est un argument supplémentaire pour agir vite et fort : briser ces enchaînements, mais à deux niveaux, en assainissant brutalement le système financier et en relançant la demande.

Les raisons du statu quo

D’un côté il y a de l’inquiétude. C’est le cas lorsque l’on voit par exemple que le niveau de destruction d’emplois en France est de 400 000 en rythme annuel. Face à cela, on constate que parmi les experts, même les libéraux préconisent des solutions radicales et une intervention temporaire de l’Etat. En pratique, même le nouveau président américain, qui jouit pourtant de beaucoup de latitude politique, apparaît à leurs yeux comme trop timide. Alors qu’il ne s’agit même pas de réformer le capitalisme mais de le sortir d’une ornière. De même, il est évident que le gouvernement américain devrait négocier avec le gouvernement chinois pour trouver des solutions à la crise. Rien de tel ne se produit alors que chacun est bien conscient de la gravité du danger. Cela nous ramène à la question précédente : si les gouvernements ne parviennent pas à coopérer simplement pour lutter contre la récession, sans même parler de bouleversement des systèmes, il y a très peu de chance qu’ils parviennent à le faire pour réformer en profondeur le capitalisme.

L’homme inutile

Tout en affichant des spécificités, les différents capitalismes qui se développent à travers la planète appartiennent à une même famille. L’un de leurs points communs, à mon sens, est d’être “non inclusifs”. Ils laissent de côté beaucoup de gens, y compris sur leur propre territoire. A l’échelle de la planète, cela représente 1 à 2 milliards de personnes. Cela débouche sur le concept de “l’homme inutile”. Le capitalisme va continuer à se déployer en laissant de côté une partie de l’humanité, des personnes considérées comme sans intérêt par le système économique, même lorsqu’elles sont exploitées dans des conditions extrêmes et y compris dans les pays les plus riches. Par rapport à ma thèse de 1996 sur les inégalités entre nations, c’est un phénomène relativement nouveau. Il y a des enjeux politiques à la clé. Ces hommes inutiles peuvent se révolter, créer des troubles, même dans les pays riches où ils tentent d’émigrer parce que leur condition “d’inutiles” y est peut-être un peu moins défavorable qu’ailleurs. Les démocraties parlementaires peuvent-elles assumer la répression qui accompagne ce phénomène sans être sapées dans leur fondement ? Va-t-on voir se répandre des scénarios de destruction pure et simple de ces groupes humains, consistant à entretenir ou à laisser faire des situations de guerre ? L’exemple de l’Irak, sous prétexte d’apporter la démocratie, peut aussi s’analyser comme une situation de destruction volontaire.

Les limites de la science économique

Il n’y a pas de loi économique valable partout et en tout temps. C’est le type d’idées que je développe depuis L’Inégalité du monde publié en 1996 et qui me situe dans un courant actif mais encore minoritaire de l’économie. En revanche, on peut mettre en évidence des dynamiques spécifiques à une époque ou à une zone donnée. Ces conditions particulières peuvent éventuellement faire ressortir des lois économiques mais qui ne seront valables que pour une époque, une durée et une zone déterminées. Tout n’est pas singulier pour autant : on peut continuer à analyser et à prévoir avec cette approche, mais peut-être avec moins d’ambition que celle à laquelle certains économistes prétendent. L’idée est de décrire des dynamiques contradictoires. Si l’une l’emporte sur l’autre, il se passe ceci ou cela et inversement. Je travaille actuellement avec des mathématiciens pour prouver que l’on peut mathématiser aussi ces idées-là et qu’il n’y a pas d’un côté l’économie mathématique et, de l’autre, une économie littéraire. Une bonne théorie doit pouvoir être vérifiée et testée par les mathématiques mais, ensuite, il faut pouvoir l’exprimer avec des mots, sinon c’est inquiétant.

La nouvelle génération d’étudiants

Jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, les étudiants n’avaient qu’une idée en tête : devenir trader ou, en tout cas, gagner beaucoup d’argent rapidement. Ce n’était pas très intéressant de voir ces jeunes gens de vingt ans pourvus de cette seule ambition. Surtout lorsque l’on appartient à une génération qui vingt ans auparavant avait voulu tout changer. Cela a commencé à évoluer à partir du tournant des années 2000, avec de nouveaux centres d’intérêt, pour l’environnement et pour le développement, pour le milliard de personnes “d’en bas”. C’est un courant moins puissant et structuré que celui de la jeunesse des années soixante- dix mais il est bien réel. C’est réconfortant après le vide des années quatre-vingt.

Dans mes cours, j’expose le type d’économie auquel je crois, en transmettant bien sûr les théories les mieux établies mais en cherchant rapidement à montrer leurs limites. L’objectif est de donner aux étudiants, dès la première année, la capacité d’avoir un discours critique sur l’économie.

L’avenir de l’enseignement supérieur

Le système d’enseignement supérieur français ne va pas très bien. Nous avons des pôles d’excellence dans les grandes écoles et les universités. Mais ils sont soit trop petits, soit mal articulés entre eux et avec le monde économique. On entretient aussi des mythes comme celui de l’université où n’importe quel étudiant pourrait devenir docteur. En première année de physique on apprend la relativité générale et la mécanique quantique. Pour un futur docteur c’est nécessaire, mais pour un étudiant qui va arrêter deux ans plus tard ? L’absence de sélection à l’entrée de l’université débouche sur une sélection ultérieure, mais par l’échec. Le problème est diagnostiqué depuis longtemps mais l’on n’en sort pas. Le problème des grandes écoles, très sélectives à l’entrée, au contraire, est plutôt de se regrouper entre elles et avec les universités pour jouer le rôle de pôles d’attraction des meilleurs étudiants au plan mondial. Le nouvel enjeu est d’être en mesure de se comparer au MIT, à Berkeley, Oxford ou Cambridge et de plus en plus aux instituts indiens. Le débat actuel n’est pas à la hauteur de ces défis. Il y a des résistances regrettables, comme le tabou des cours en anglais. Mais comment prétendre attirer des étudiants indiens ? On ne peut tout de même pas leur demander d’arriver en France en parlant déjà la langue. Par contre on pourrait leur proposer une première année de cours en anglais assortie de l’obligation d’apprendre le français pour aborder la deuxième année.

La méthode de travail

Internet a révolutionné la façon de travailler des chercheurs et offre le confort de l’ubiquité. Je peux décider, par exemple, de travailler une dizaine de jours en dehors de Paris sans avoir à le faire savoir. Je partage mes activités entre l’enseignement, qui occupe 20% de mon temps, la recherche et des activités de consultant. Ces missions de recherche appliquée sur des points qui intéressent des entreprises ou des administrations sont précieuses dans le sens où elles permettent d’aller sur le terrain, d’observer in vivo les problèmes industriels ou de politique économique. J’ai toujours eu cette démarche d’aller au contact des entreprises, des gestionnaires et des processus de production pour comprendre comment fonctionne l’économie.


Bio express
L'iconoclaste

Ce polytechnicien de 60 ans inscrit son parcours dans la tradition française des ingénieurs économistes en avouant un penchant immodéré pour la visite de sites industriels. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence dont L’Inégalité du monde (1996), Le Commerce des promesses (2001) et tout récemment Mondialisation : convergences et fragmentations (Sciences humaines) où il affine son décryptage du développement économique inégalitaire. Chercheur, enseignant à l’Ecole des mines et à l’université de Paris Dauphine, consultant apprécié sur les problèmes de développement, il affiche des points de vue encore iconoclastes en s’opposant à la volonté de puissance immodérée de la science économique. J.S

© Nouvel Economiste 2009