Vu d’en haut

Jean-Christophe Fromantin,
maire de Neuilly

“On doit construire notre métropole sur un modèle français, très humanisé”

Tenant de la société civile, le nouveau maire de Neuilly fait profiter sa ville de ses savoir-faire en y important modes d’action et techniques de management.

Tombeur de l'UMP et autres puissances de haut niveau fièrement implantées à Neuilly, cet entrepreneur a fait entendre une tout autre musique aux habitants huppés de cette résidentielle agglomération. Celle d'un réalisme économique trempé d'ambitions vastes qui a singulièrement tranché avec les médiocres et brouillons petits jeux politiciens qui ont des semaines durant animé salons et marchés locaux d'une étrange campagne électorale. Voilà juste un an donc que ce chef d'entreprise qui pilote une PME high-tech florissante occupe son fauteuil de maire, conquis à l'arraché. Il a ainsi découvert de nouvelles dimensions gouvernant l'action – l'omniprésence du facteur humain, la dictature de la représentation - tout en initiant, fort de son expérience inédite, une tout autre façon d'agir en politique. Mêlant les préoccupations locales aux problématiques globales dans un alliage peu commun chez les tenants de l'intérêt général et de la chose publique. Hissé au pouvoir par les improbables maladresses de ses adversaires autant que par ses toniques projets, il acquiert une légitimité neuve par ses innovations dans la gestion de cette ville de Neuilly.

Par Patrick Arnoux


Contrairement à une idée reçue, une mairie ne se pilote pas comme une entreprise. Il n’est jamais évident qu’un chef d’entreprise fasse un bon maire. Certes, on gère aussi une ville grâce à des chiffres, mais il faut surtout compter avec une forte dimension humaine et d’intérêt général. On gère donc davantage avec le cœur : en permanence on vous sollicite sur des questions recèlant des doutes, des angoisses, des attentes concernant l’avenir des gens. Même pour un problème d’urbanisme, c’est leur avenir dans leur quartier qui est en jeu. Il y a donc cette énorme dimension humaine qu’on essaie au contraire de gommer dans l’entreprise.

A la mairie, on ne nous demande certes pas de faire du profit, mais le plus de choses possible. Il y a surtout une dimension nouvelle par rapport à l’entreprise, cette contrainte de représentation de la ville, de ses habitants, avec des obligations de présence : on n’est pas du tout habitué à cela. Quand on est chef d’entreprise, on va au plus rapide, au plus efficace aussi. Au début, j’avais un peu l’impression que c’était du temps perdu… Cela me prend une bonne dizaine d’heures par semaine.

Le matin, c’est la mairie de 7h à 9h, puis l’entreprise de 9h à 14h, ensuite, la mairie tout l’après-midi. Le soir, après le dîner, je retravaille un peu sur l’entreprise par mail. Le week-end, c’est la mairie : le samedi toute la journée, et le dimanche matin.

L’entreprise

J’édite des systèmes d’information destinés au commerce international. Des technologies de bases de données et des logiciels pour tout ce qui concerne les marchés internationaux, la réglementation des pays, les réglementations douanières... Il s’agit de traiter une énorme masse de données que je vends majoritairement à des banques. Elles les mettent ensuite à disposition des entreprises qui font de l’import-export. Je n’apparais jamais, mais c’est ainsi que Banesto en Espagne, Intesa en Italie, LCL en France ou la Banque mondiale dans différents pays du monde peuvent suggérer aux gens qui font de l’import-export de consulter sur nos sites des milliers de données sur la réglementation des douanes. Je les leur fournis grâce à 25 personnes, sans compter un petit bureau aux Etats-Unis et beaucoup de gens qui travaillent pour nous en Hongrie, en Inde... Nous avons une trentaine de clients - au deux tiers des banques -, puis de grandes institutions comme la Banque mondiale ou la World Trade Center Association, tous ceux qui ont intérêt à ce que le commerce mondial marche bien. J’ai créé cette entreprise il y a 20 ans.

La crise est plutôt intéressante. En effet, les banques cherchent des outils de marketing très ciblés, ce qui leur permet de proposer des solutions qualifiées. Or les entreprises aujourd’hui veulent ouvrir des marchés supplémentaires en générant le moins de coût possible. Depuis la crise, on voit donc sur toutes nos plates-formes dans le monde des augmentations de trafic incroyables : les entreprises vont sur le Net pour chercher des marchés afin de compenser leurs pertes locales.

Motivations politiques

Ce qui m’a motivé, c’est ce métier pour lequel je voyageais beaucoup. En donnant des conférences sur la mondialisation, l’évolution de l’économie, je constatais à chaque fois à quel point la politique était extérieure à tous ces mouvements de plaques tectoniques. Je me suis donc interrogé sur l’avenir de Neuilly, ville si emblématique à la sociologie hors du commun : la moitié des patrons du CAC40, des ambassadeurs. Pourquoi ne rayonnerait-elle pas davantage, pourquoi ne jouerait-elle pas un rôle plus important ? Pourquoi ses hommes politiques ne seraient-ils pas davantage en prise avec le monde ?

Après les élections présidentielles, d’Istanbul, je regarde à la télévision le candidat aux législatives à Neuilly et me dis que ce n’est vraiment pas du tout le type de candidat qu’il faut. Je n’ai rien contre lui, mais c’est vraiment le candidat Haut-de-Seine classique, qui y fait toute sa carrière politique. A un moment il faut changer, le monde bouge : pourquoi les politiques seraient-ils une espèce de caste qui n’évolue pas, privilégiant des logiques politiciennes à celles de l’ouverture et à ce qui se passe dans le monde ? J’ai appelé ma femme : “Récupère-moi toutes les infos qu’il faut pour être député”, je suis passé à la préfecture et moins de trois semaines avant les élections, je me suis présenté, un peu dans cet esprit “coup de gueule”.

Je me suis retrouvé dans cette aventure que je connaissais pas du tout. J’ai fait 15 % aux législatives à Neuilly. Ensuite beaucoup de gens m’ont encouragé à me présenter aux municipales pour qu’au moins il y ait un débat. Arrive Martinon. Les mêmes me disent : laisse tomber, c’est la plus grosse fédération de l’UMP, avec le renfort du fils du président de la République, énorme machine, la mieux formatée de France. J’y suis, je n’ai aucune chance, certes, mais au moins il en sortira quelque chose de positif. Le discours a plu, de 10 nous sommes passés à 100 puis à 1 000… Nous avons fait un travail de terrain. Internet a permis de compenser l’absence de militants et d’appareil par une stratégie Web, conçue par Christophe Aulnettes qui connaît particulièrement bien ce monde-là. En février, un sondage révèle que je suis devant Martinon. Panique totale : le président de la République vient me voir en urgence, me propose d’être député. Je lui ai dit : “Si je perds, ce n’est pas ma vie mais je ne bougerai pas d’un iota par rapport à mon projet et surtout par rapport à mon équipe.” La campagne a repris pendant un mois et demi. Cela partait dans tous les sens, avec une pression médiatique très forte. Puis nous avons gagné avec 62 %.

L’enfouissement de l’avenue Charles-de-Gaulle

Durant la campagne et encore aujourd’hui, il y a eu deux projets particulièrement présents dans le débat politique : l’enfouissement de l’avenue Charles-de-Gaulle et les logements sociaux.

Le premier est un serpent de mer : pendant la campagne, je n’ai pris aucun engagement, contrairement à Jean Sarkozy ou à Martinon. Pour ma part, j’ai déclaré que je verrais bien. Il y a eu un petit moment de pression avec Sarkozy père et fils quand ils ont dit : “C’est simple, on finance avec des tours à Neuilly.” J’ai répondu : “On ne financera pas avec des tours, ce n’est pas un instrument de paiement.” Surtout je me suis dit, prenons un peu de hauteur. Avant de dépenser un milliard pour Neuilly, voyons ce territoire : Etoile / La Défense, c’est potentiellement la plus belle avenue du monde. Au lieu d’exciter l’opinion, expliquons que Neuilly est dépositaire d’un élément de patrimoine. Si on trouve qu’il y a trop de voitures, eh bien l’enfouissement sera la conséquence d’un projet à fort effet de levier, créateur de richesse. Je suis allé voir Delanoë, Huchon, les maires d’arrondissementainsi que toutes les grandes entreprises de l’axe, et leur ai proposé de travailler avec moi sur ce projet d’un vrai axe de compétitivité. Tout le monde a été d’accord . Aujourd’hui on prépare un document pour détailler ce chantier avec une trentaine de grands signataires, des politiques, des entreprises. J’ai reçu la contribution de Pei, l’architecte de la Pyramide du Louvre, l’accord des architectes Foster et Castro… L’enfouissement aura bien lieu, mais ce sera par voie de conséquence, plutôt que de dire “Neuilly veut son enfouissement à tout prix” et passer pour des enfants gâtés qui jouent leurs réseaux pour passer en force.

Il faut une vision globale pour remettre tout ça dans la perspective des projets de l’Etat. Quand on investit un milliard, il faut un retour sur l’investissement, surtout si on peut concilier l’intérêt des Neuilléens avec un projet de territoire qui matche avec le Grand Paris. Tout ça a du sens.

Les logements sociaux

Pour les logements sociaux, nous sommes une des villes de France qui en détient la plus faible proportion : 3,5 %, alors qu’il faudrait 20 %. Pour une raison simple : nous n’avons pas de terrain. Faute de foncier, objectivement on ne peut pas y arriver. Or tout le monde prétend que Neuilly n’est pas solidaire du reste du monde. Après avoir constaté que dans la loi SRU, il y avait la possibilité de faire un recours, j’ai expliqué au préfet qu’il n’y avait rien de pire que de s’engager pour des projets impossibles à atteindre. Puis j’ai saisi la Commission nationale pour demander un objectif à la baisse et entre-temps, et j’ai remis à plat tout le système d’attribution.

J’explore toutes les voies : quand chaque semaine, vous êtes confronté à une misère pas forcément matérielle mais à la détresse, vous avez envie de trouver des solutions . Je suis maire de Neuilly uniquement parce que cela a du sens pour moi, pas pour faire une carrière politique. Or quand vous voulez donner du sens, vous donnez les moyens : ces personnes rencontrées vous ramènent constamment aux réalités, vous évitent de prendre la grosse tête.

Pour imaginer des solutions, je suis parti de mon actif. Mon capital ? Les Neuilléens. Au-delà du capital financier, un formidable capital humain : des gens ayant des réseaux et du temps. J’ai demandé à mes conseillers de monter un réseau pour ces personnes en difficulté qui viennent me demander un logement, souvent parce qu’ils ont divorcé, que cela se passe mal, qu’ils n’ont plus d’argent. Traiter la question du logement est une chose, mais il faut d’abord éteindre l’incendie. Nous avons donc monté ce réseau d’urgence afin de leur trouver des solutions. Si quelqu’un n’arrive pas à s’en sortir, on lui affecte un référent qui va le prendre en charge jusqu’à une solution.

Le Grand Paris

Une notion qui me passionne : je pense que la mondialisation génère un changement d’échelle et de rythme. Nos territoires doivent être organisés à l’échelle de la mondialisation, voilà pourquoi je suis rentré au syndicat Paris Métropole créé par Delanoë et que je vais à toutes les réunions sur le Grand Paris. Ce foisonnement d’initiatives est l’étape préalable, même si cela part un peu dans tous les sens. Nous vivons un grand mouvement de mutation, et qu’il se traduise dans un débat général, désorganisé, me paraît plutôt bon. A un moment, il va falloir tout mettre en cohérence. Cela ne se calera pas d’ici les prochaines élections entre 2011 et 2014, si on tient compte de tout l’enchaînement cantonal, régional, présidentiel, législatif et municipal, mais se fera le coup d’après.

On a un peu mis la gouvernance avant le projet. Comme dans une entreprise, avant de choisir le directeur marketing il faut savoir ce qu’on va vendre, quel marché on va attaquer. Question centrale : quelle ambition économique pour quel projet de partage de richesse ? On n’est pas allé au bout de cette question et on a trop rapidement axé les débats sur la gouvernance : qui va être chef de quoi ?

Du coup, on n’est pas allé au bout du vrai projet : qu’est-ce qu’un Grand Paris à l’échelle du monde de demain ? Quelles sont ses ambitions ? ses atouts ? Nous les tenons en fait du modèle de compétitivité de notre territoire, de toute une histoire, d’une qualité de vie, d’une certaine liberté, du fait d’être précurseur sur tout ce qui tourne autour de l’être humain, du respect de la dignité de l’homme, de la Révolution.

Aujourd’hui, avec une croissance très rapide, les pays émergents nous rattrapent, mais en 2015 ou 2020, nous arriverons à quelque chose de beaucoup plus homogène : le grand enjeu sera justement un enjeu de durée, de la raison : ramener un rythme économique plus raisonné. Notre avance, notre vision, notre manière d’être en France, avec tout ce que cela apporte d’un point de vue culturel, sera alors extraordinairement moderne : mettre l’être humain au centre, avoir une histoire, des villes très humanisées, et ces concepts de polycentralité pour éviter les flux et reflux de véhicules énormes. Nous devons construire notre métropole dans cette perspective et ne pas vouloir faire comme les Chinois d’aujourd’hui, comme les Brésiliens de demain ou comme les Américains, mais rester sur un modèle français très humanisé, très performant, mais aussi très rayonnant.

Aujourd’hui notre compétitivité concilie le local et le global. Sur le projet de l’avenue par exemple, le fait d’en faire un lieu agréable à vivre pour des riverains sera demain une véritable vitrine de ce que la France peut produire en termes de qualité de vie. Cette chance de pouvoir concilier les deux, on doit la jouer dans le projet de territoire. Or les tensions sont fortes, très politiques, mais j’ai cette liberté, de ne pas être dans un clan. J’ai parlé avec l’un et l’autre car je n’ai pas l’angoisse d’une prochaine échéance . Si je parle trop avec l’un, je n’aurai pas l’investiture et ne serai pas réélu, mais peu importe. Cette liberté là est très rassurante.

La taxe professionnelle

Certes j’intègre sa suppression, sans trop savoir comment. Comme chef d’entreprise, elle me fera économiser 10 000 euros ; comme maire, elle m’en fera perdre 14 millions. Une mauvaise taxe qui plombe tous les efforts de développement, de modernisation de nos entreprises. En revanche, je n’ai pas compris que l’on fasse cette annonce au moment même où la commission Balladur travaille sur le millefeuille de nouveaux formats de collectivité, donc sur un nouveau projet fiscal. Lancer l’idée de la TP en plein débat ne m’a pas semblé pas très synchro...

Le positionnement économique de Neuilly

Avec Christophe Aulnette, on s’est dit que l’histoire de Neuilly était très liée à la communication, aux news, aux médias et que beaucoup d’entrepreneurs des nouvelles technologies y étaient implantés. Ne disposant pas d’un foncier qui permette d’accueillir de grands sièges d’entreprise, on joue au contraire la carte de la start-up, de la petite entreprise qui peut exploiter le réseau de matière grise. D’ici quelques mois, nous allons ouvrir un centre d’accueil des entreprises, avenue Charges-de-Gaulle. Nous sommes convaincus que la notion d’espace de bureaux sera de moins en moins pertinente mais qu’en revanche, celle de réseau, de mise en contact, sera la plus forte. Ce n’est plus une problématique de mètres carrés, il s’agit plutôt d’aider ces entrepreneurs à accélérer leur projet en les mettant dans des écosystèmes qui les intéressent.

Neuilly peut ainsi devenir un aiguillon économique sur de nouveaux métiers, de nouveaux comportements, de nouvelles réponses à la création d’entreprise. Aujourd’hui être à Neuilly, adresse facile entre Paris et la Défense, n’évoque pas des valeurs économiques fortes, alors que demain, si cela porte une dynamique de foisonnement de projets et que de surcroît on réussit à s’inscrire dans cet axe Paris historique-la Défense, je pense qu’on peut vraiment redonner à Neuilly une autre activité économique forte.

Une politique culturelle

Il faut vraiment avoir un réflexe d’entrepreneur. Doit-on dépenser de l’argent pour accueillir des spectacles qui se montent déjà à Paris ? Je ne le pense pas. A Paris, il y a déjà tout. Mais avec 61 000 habitants, nous disposons d’une belle puissance d’achat. J’ai lancé une mise en concurrence en bonne et due forme afin de sélectionner un des grossistes en billetterie qui donne droit au Pass-Culture Neuilly. Je vais installer ce pass sur le site Internet de la ville, ainsi que dans les médiathèques. Grâce au numéro de leur carte, les habitants de Neuilly - 30 euros par famille – accéderont à toute l’offre culturelle parisienne, avec des réductions en moyenne de 40 %. J’ai des réductions uniquement par l’achat groupé. J’ai des réflexes de patron d’une grande PME, et cherche toujours à résoudre un problème à moindre coût. Là, ce qui est vrai pour une entreprise l’est aussi pour une ville.

Le management

On a changé l’organisation, mis en place un contrôle de gestion. J’ai recruté un directeur général qui connaissait bien les collectivités, mais a passé dix ans en entreprise. On applique des modèles de management en encourageant les gens, en les challengeant grâce à des objectifs. Surtout on a remis beaucoup de transversalité : chaque service - le sport, le social - était dans une logique de petit silo. Nous avons donc créé un système d’achat groupé pour que personne ne fasse plus ses commandes dans son coin. Nous mettons en place un reporting et appliquons des recettes d’optimisation de la gestion. Je trouve les gens psychologiquement assez réactifs. Certes, il y a des inerties liées au système. Mais ce sont des organisations qu’on peut rythmer, qu’on peut rendre efficientes et efficaces autant qu’une entreprise.


Chiffres clés
Neuilly-sur-Seine

Habitants : 610 000
Effectif : 1 400 salariés
Budget : 150 millions d’euros (fonctionnement : 100, investissement : 50).


Bio express
Maire-entrepreneur “glocal”

Après une année de sciences économiques et une autre en classe préparatoire, Jean Christophe Fromantin intègre une école de commerce (ESLSCA) à Paris, en sort diplômé en 1986. En 1987 et 1988 il effectue son service national comme coopérant à Lisbonne. En 1989, il crée Eurochallenge, une société de services et de conseils pour l’import/export. Suite à la fusion avec Interex en 1994, il prend la direction de la société nouvellement créée, Export Entreprises. Il a gagné le Tour de France à la voile en 1980 avec l’équipage Dunkerque de Damien Savatier. Coureur de marathon, il participe régulièrement au marathon de Paris, les 100 km de Millau. Marié, deux enfants, il habite Neuilly-sur-Seine depuis 23 ans. P.A.

© Nouvel Economiste 2009