A voix haute
A voix haute
François Hollande,
député PS de la Corrèze
“Paradoxalement, la crise libère la pensée”
Entretien avec le vrai François Hollande, celui de chair, d’os et d’idées. Et non sa caricature des “Guignols”.
Au siège du PS, rue de Solférino, on feindrait presque de ne plus le connaître. Et il faut se rendre dans son bureau à l'annexe de l'Assemblée nationale pour retrouver François Hollande dans son antre de député qu'il occupe depuis plus de vingt ans. L'homme, avec ses yeux ronds écarquillés, est affable naturellement. Après plus d'une décennie à la tête du Parti socialiste, retourné à la base il doit prendre ses nouvelles marques. Cela n'a rien d'évident. Adepte — il le reconnaît lui-même –, de l'autodérision — “cela évite de se prendre pour ce qu'on ne doit pas être” —, François Hollande semble encore à hésiter sur son destin, après s'être fait souffler son ambition rentrée en 2007. La prochaine élection présidentielle, il l'aborde en soldat loyal du parti. Il recommande ainsi de choisir le candidat au début de 2011 pour lui laisser le temps de s'emplir de la fonction qui l'attend. François Hollande expose sa méthode. “La crise doit nous ramener à l'essentiel. Il faut redonner l'espérance du possible et trouver la fin adaptée aux moyens en proposant une vision avec quatre ou cinq grandes propositions fortes, car la société n'est plus capable d'entendre mille messages.” Un véritable mode d'emploi pour la conquête du pouvoir. Pour lui ou pour un autre camarade ? Ce sera l'un des non-dits de cet entretien.
Par Philippe Plassart
La crise qui a surgi a modifié profondément les rapports à la politique. L’exaspération qui pouvait être paroxystique à l’égard de Nicolas Sarkozy est devenue une inquiétude qui dépasse la simple personne du chef de l’Etat. Elle concerne l’avenir non seulement du pays mais du monde. Je ressens un grand désarroi ; il se traduit par une demande nouvelle à l’égard de l’opposition qui n’est plus simplement de dénoncer un système, de mettre en cause une gestion, mais d’apporter une vision. Pas simplement des contre-propositions qui finalement se perdent dans une confusion générale. L’aspiration la plus forte à notre égard est de satisfaire ce besoin de crédibilité. L’anti-sarkozysme ne peut tenir lieu de politique unique. Plus que jamais, les politiques doivent aller à l’essentiel, ne pas se perdre dans des jeux subalternes, redonner l’espérance du possible, trouver la fin adaptée aux moyens. La crise et son cortège de peurs nous y invite de façon pressante.
Ex-premier secrétaire
Pendant onze ans à la tête du Parti socialiste, j’ai veillé à ce que ce grand parti puisse être utile et uni. La mission a été remplie, je crois, pendant la période où nous étions au pouvoir, dans la cohabitation. Ce fut plus délicat dans la phase suivante où nous avons connu la défaite, même si des scrutins intermédiaires nous ont été favorables. Après cette grande histoire avec le Parti socialiste, ces moments de joie et quelquefois de douleur, j’ai ressenti le besoin de le servir différemment et de donner à mon engagement un tour nouveau. La direction d’un parti est ce qu’il y a de plus fondamental dans une démocratie. Une telle fonction ne peut pas être exercée quasiment à vie, donc il fallait que je me sépare délibérément, volontairement de cet habit pour en revêtir un autre, avec le risque... de n’en avoir aucun. Même si je suis depuis un an Président du conseil général de la Corrèze et député depuis 1988. Mon souhait était de retrouver du temps pour la réflexion. Non pas qu’un dirigeant n’en ait pas à la tête du parti, mais pris par mille contraintes, il est plus souvent dans la répétition que dans l’invention. Je voulais en outre me faire plus rare sur le plan médiatique. Sans pour autant disparaître. Face à un président qui lui-même s’était installé journellement dans les foyers, j’étais devenu par nécessité un acteur politique quotidien, pour ne pas laisser le champ libre. Depuis que je ne suis plus en première ligne au poste de premier secrétaire, je scande mes apparitions à des rythmes différents. Les Français me regardent-ils différemment et prêtent-ils une écoute plus attentive à ce que je pense et leur dit ? C’est ce à quoi je vais m’employer dans les temps qui viennent.
La politique en temps de crise
Le rôle du politique est d’ouvrir des perspectives positives par son travail de proposition et de réflexion face au désarroi qui peut donner prise à l’impatience, la radicalité et la violence. Pour cela, il n’est pas dans mon intention de créer un courant au sein du Parti. J’ai dénoncé suffisamment ce type de structure assez éphémère — quand on voit le mouvement brownien qui saisit les responsables du Parti socialiste, passant d’une église à une autre (si je puis m’exprimer ainsi) — pour ne pas y succomber à mon tour. L’ancrage dans une circonscription est irremplaçable pour rester au contact des réalités. Mais il faut aussi lire, se nourrir des réflexions des autres. La crise donne lieu à de multiples analyses dont on peut simplement regretter qu’elles viennent nous expliquer après-coup qu’elle était inéluctable. Cela dit, réjouissons-nous du caractère fécond de toutes les pensées qui naissent d’un choc comme celui que nous traversons. Il y a une matière abondante qu’il faut savoir capter. La réflexion est devenue beaucoup plus économique et sociale que par le passé. Avant la crise, les questions de société — la discrimination, les quartiers, le respect des orientations sexuelles — paraissaient primer. Elles n’ont certes pas disparu, mais elles sont réintégrées dans un projet global définissant la place de l’individu et de l’Etat par rapport à la société à partir de la réalité économique que l’on veut transformer. Je ne souligne pas cette dimension ayant moi-même une formation en économie, mais parce que l’on sort d’une période où l’économie n’était plus pensée, où des dogmes s’étaient installés au point où parler de fiscalité, d’industrie, de l’Etat, de banques était user de gros mots, tant il semblait impossible de sortir d’un schéma préétabli. Paradoxalement, la crise libère la pensée. Pas n’importe laquelle.
La social-démocratie
La cause de la révolution — au sens de la table rase — n’a pas à mes yeux progressé. En revanche, la démarche social-démocrate retrouve tout son sens. Les socio-démocrates sont bien trop timorés et timides et pas assez fiers de ce qu’ils ont conçu depuis des décennies. Tout le monde regarde les pays d’Europe du Nord — qui ne sont d’ailleurs plus dirigés par des sociaux-démocrates — comme des références. Les socialistes français souffrent d’une sorte de mauvaise conscience, celle d’avoir gouverné et dirigé le pays. Ils pratiquent volontiers l’autodénigrement et se mettent en devoir de tout réinventer, thèses et projets, sans tenir compte de ce qui a déjà été fait ou de l’expérience des autres. Je plaide pour un droit d’inventaire qui ne soit pas celui du déclassement, de la mise au rebut de l’héritage ou de sa vente en liquidation. L’inventaire doit être l’évaluation du patrimoine socialiste et des voies pour le faire fructifier.
Les socialistes font preuve d’un hyperréalisme au pouvoir avec parfois le zèle des convertis. Et quand ils sont dans l’opposition, ils se posent des exigences à eux-mêmes si fortes qu’elles seront fatalement autant de déceptions futures... Préparer la sortie de crise : voilà bien le sujet. Il faut avoir une vision pour établir la part respective à donner à la recherche d’égalité, l’autonomie et la préservation des valeurs de l’intérêt général. Alors que les marges de manœuvre vont être limitées, cette vision doit se traduire en quatre ou cinq grandes propositions suffisamment fortes pour être attractives et répondre à l’attente majoritaire de nos concitoyens. La société n’est plus capable d’entendre mille messages. Et la réalité économique ne permettra pas de tout accorder. Il faut fixer un ordre des priorités, des urgences. Et dresser un tableau d’ensemble. La politique, ce n’est pas quelques pièces d’un puzzle qu’il faut donner aux citoyens pour qu’ils le reconstituent eux-mêmes, mais une vision d’ensemble, une force politique, une personnalité pour l’incarner, un mandat, des valeurs qui dessinent une identité.
La division des socialistes
Si bien préparée que soit la stratégie, il y a toujours le surgissement de l’imprévu. En 2006, l’imprévu ce fut le référendum européen, la division des socialistes, la nécessité de les réconcilier dans les mois qui avaient suivi, le souci de préparer pour la première fois une sélection démocratique pour notre candidat. Le référendum a été un piège pour ceux qui y sont tombés de bonne grâce. Beaucoup de socialistes souhaitaient cette consultation. Pourtant, il eût fallu ne pas se diviser. C’était cohérent d’un point de vue européen — ce projet était meilleur que le traité de Lisbonne auquel nous en sommes — mais aussi d’un point stratégique pour passer cette épreuve sans encombres. Il s’est opéré une confrontation entre deux sensibilités dont l’une portait finalement le remords de la défaite de 2002 en l’imputant au fait de ne pas avoir été assez à gauche. Une sensibilité qui fait 40 % du parti et que l’on a retrouvée aussi après, à l’occasion des primaires. C’est dans l’identité du Parti socialiste d’avoir toujours une aile réformiste, social- démocrate, cherchant à conjuguer efficacité économique et justice sociale. Et une aile plus radicale, ardente, méfiante à l’égard de l’ouverture d’une manière générale. Le Parti socialiste n’est jamais aussi grand que lorsque l’articulation entre ces deux composantes est réalisée. Au temps de François Mitterrand, le PS a fait figure de parti attrape-tout, mais c’est dans sa nature et sa culture d’emmener les électeurs du centre gauche à la gauche dans un même projet. Cette capacité, je l’appelle la synthèse. Inversement lorsque ces deux parties se figent et se regardent avec distance, les électeurs sont perdus. Ensuite, sur le moment du choix de notre candidat, il aurait été sans doute préférable d’organiser la primaire plus tôt. Cela n’aurait peut-être d’ailleurs rien changé, mais il importe de choisir le candidat suffisamment tôt en amont du scrutin pour qu’il — ou elle — puisse faire cet exercice de démocratie, de recherche d’arguments et propositions en interne comme en externe, de rassemblement de sa famille et de préparation à ce rôle qui est celui d’être le prochain président de la République. A mon sens, cette désignation devrait s’opérer au début de 2011, ce qui laissera au moins un an.
Le nouveau rapport à la politique
Les rapports à la politique ont considérablement changé. Les subtilités théoriques, les sensibilités idéologiques hier très structurantes et comprises par les citoyens n’opèrent plus. On est beaucoup plus dans l’émotion et moins dans la raison. La façon de faire la politique est plus tournée vers soi. Sur les blogs, l’individu à lui seul se proclame force politique. Le parti ne peut plus structurer le débat, imposer son timing, ses formules, ses orientations. Face à cette nouvelle donne, il y a deux manières de s’adapter. Celle qui est dans la culture de la droite : la méthode du chef. Dès lors que le champion est trouvé — cette recherche fut longtemps son problème — tout est plus simple. Pour la gauche qui n’a pas cette culture du chef, c’est sans doute plus compliqué. Elle résiste si fort à cette culture du chef qu’elle s’invente de multiples sous-chefs. Pour elle, la solution est d’être une force collective moderne capable de délibérer sur des choses et des sujets qui parlent. C’est-à-dire des sujets portant sur des points de doctrine ou d’alliances. Elle doit écarter tous ces faux débats, prétextes à division ou tellement éloignés de la réalité qu’ils sont inaudibles. Donc être en phase et en réactivité avec la société et pour cela être une organisation très démocratique. Cela n’est pas un vain mot car la démocratie, c’est montrer qu’on est capable de créer et de délibérer et une fois que le vote est prononcé, de le respecter. Or, le problème du Parti socialiste qui s’est posé à partir de 2005, c’est qu’il n’a plus respecté ses votes internes. De là est venu son affaiblissement et celui de ses leaders. En ne respectant pas la démocratie interne, la clé de voûte, le parti a perdu ce qui faisait sa force, son originalité, son attractivité. Le parti doit donner une image différente de la droite prête à tout en s’appuyant sur une pensée structurée qui assure et consolide l’autorité. Le processus de désignation du candidat à la présidentielle peut y contribuer tant il est vrai qu’en la matière, l’offre crée la demande. Le parti élabore en délibérant sa proposition au pays — leader, projets. Ainsi pourra-t-il reprendre l’initiative en évitant d’être soumis aux fluctuations d’une légitimité sans cesse remise en question.
La diversité du parti
On a fait plus que modifier la photo. Les personnalités qui existent sont véritables. Elles ne sont pas là pour capter je ne sais quelle partie de l’électorat. Le Parti socialiste a néanmoins, c’est vrai, un problème de représentativité mais celui-ci ne vaut pas uniquement pour les questions de diversité. Il se pose plus généralement par rapport à la classe ouvrière et au monde du travail. Par une espèce de théorisation ancienne, le PS se pense comme le parti naturel et exclusif des salariés, des fragiles, des quartiers populaires. Et donc il n’a pas besoin d’en faire la démonstration par les personnes puisqu’il les professe par les idées... Vision erronée qu’il faut combattre encore. Pourtant la diversité est assurée au niveau des élus. Le problème est que les instances dirigeantes ne font pas assez de place à ces élus. Et en même temps, ces derniers qui font un travail de proximité par bien des côtés gratifiant n’ont pas forcément l’envie ni le temps d’aller “faire de la politique à Paris”, comme on dit. Il faut là aussi changer nos modes de direction, de fonctionnement. Le parti ne doit pas avoir peur de montrer ce qu’il est aussi : un parti d’élus. Il a une chance formidable d’avoir là une somme de dévouement et de talent. Il faut qu’il en fasse la démonstration. Aujourd’hui, une bonne part de la vie du parti est centrée autour de l’Assemblée nationale avec des “professionnels” de la politique. Je crois qu’on gagnerait tous à intégrer des expériences venant de l’entreprise. Sur les bancs de la droite, les chefs d’entreprise ne sont pas si nombreux. Et il n’est pas normal que les syndicalistes ne trouvent pas de conversion chez nous à l’Assemblée.
L’engagement en politique
La politique, avec ses joies et ses peines, procure des moments de vie intenses.Vous mettant en situation de parler au nom des autres via l’élection, le mandat, et le sous-jacent, la confiance que l’on vous accorde, elle engage fortement la responsabilité. Malgré les mises en cause, les pertes de crédit, la politique reste à mes yeux le plus beau des engagements. Quand on est réélu à 72 %,vous ressentez quelque chose. C’est une belle reconnaissance. Ce qui a été perdu ces dernières années et qu’il faut retrouver, c’est le respect. Les citoyens n’ont plus de respect à l’égard de leurs élus, de leurs responsables politiques partisans. Je ne parle pas ici des caricatures ou des émissions satiriques. La politique n’est plus investie de ce pouvoir de changer le cours des choses ou d’une espérance idéologique forte. Pour respecter les politiques, ces derniers doivent être plus respectables. Ils doivent aller à l’essentiel, ne pas se perdre dans des jeux subalternes, redonner l’espérance du possible, trouver la fin adaptée aux moyens. La dévalorisation du politique est un risque pour la démocratie. Le moment est venu de lancer un appel général à l’engagement aussi bien du côté des syndicalistes que des militants associatifs ou des jeunes. La politique ne rapporte pas que du plaisir et de la douceur et pas nécessairement l’enrichissement, mais elle procure ce qu’aucune autre activité humaine ne fournit : le pouvoir. Or, s’il y a mille façons d’exercer le pouvoir — dans l’entreprise, dans la presse, etc. — la spécificité du pouvoir politique est d’être investi de l’intérêt général.
L’humour et l’autodérision
L’image qu’on a de moi n’est pas spontanément celle d’un homme d’humour mais plutôt celle d’un homme de parti. Mais il est vrai que ceux qui me connaissent dans les meetings, les réunions, peuvent avoir une autre vision. L’humour est une arme fondamentale à laquelle il ne faut pas renoncer. A la condition qu’elle n’empêche pas la gravité. Dans mes discours, il m’arrive de manier l’humour car il permet de prendre la part ludique et magique du rire qui habite tout un chacun. Il permet de capter l’attention en appelant une réflexion plus grave. Une conjugaison de sérieux et d’humour bien dosée permet, je crois, de faire passer un message. Par le rire et le sourire, vous pouvez créer une sympathie qui emmène vers la raison, vers la conviction. Il m’arrive d’aller jusqu’à l’autodérision. Cette disposition d’esprit est dans ma nature. Elle est aussi une composante du rapport que j’ai aux autres. Il faut avoir de l’humour sur soi-même parce que ça évite de se prendre pour ce qu’on ne doit pas être.
L’anti-sarkozysme
Ce qui est en question ce n’est pas simplement la mise en cause d’un caractère ou d’une personnalité, mais aussi une conception du pouvoir, sa manière de tout organiser autour de sa personne. Nicolas Sarkozy est le premier moteur de l’anti-sarkozysme : il le produit, le nourrit, l’installe pour n’être que le seul repère de la vie politique. Ce qui lui importe est d’arriver à imposer cette question : “Vous ne m’aimez pas, mais qui voyez-vous à ma place pour faire le job ?” Une interrogation qui tourne finalement autour de sa personne. Cette espèce de narcissisme poussé jusqu’à son paroxysme a pour effet de réduire le débat politique autour de lui. Et l’anti-sarkozysme alimente en partie mais pas toujours à son corps défendant ce travers. François Bayrou et Dominique de Villepin sont exclusivement dans ce face-à-face. Or l’essence de la politique est le débat des idées, la confrontation des propositions, les discussions sur les projets. Ce que je veux faire dans les prochains mois est remettre le débat politique sur ses pieds intellectuels, idéologiques, conceptuels et concrets. La personnalisation ne peut pas être le seul sujet de la vie politique.
Bio express
L’obstination joviale
François Hollande est né en 1954 à Rouen d’un père médecin et d’une mère assistante sociale. Il est licencié en droit, diplômé d’HEC, de Sciences-Po Paris et de l’Ena (promotion Voltaire) et conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Il entame sa carrière politique en 1981 à l’Elysée comme chargé de mission, puis comme directeur de cabinet de Max Gallo et Roland Dumas, porte-parole. Elu député de Corrèze en 1988, il préside le club delorien Témoin. Chargé des questions économiques au PS, il devient le porte-parole en 1995 et son premier secrétaire à la fin de 1997 à la faveur de la nomination de Lionel Jospin à Matignon, poste qu’il occupera onze ans jusqu’en 2008. Réélu député de Corrèze en 2002, maire de Tulle jusqu’en mars 2008, date à laquelle il devient Président du Conseil général de la Corrèze. En réserve de la République ? En attendant il chronique régulièrement sur le site slate.fr. P.P.