Dossier Information & technologies
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Dématérialisation
L’essayer, c’est l’adopter
Plus rien ne s’oppose à une dématérialisation quasi-systématique de tout document en entreprise, si ce n’est la traditionnelle résistance au changement.
Elle est aujourd'hui au cœur des préoccupations de l'Administration et des grandes entreprises. La dématérialisation, qui contribue à la rationalisation des procédures et à la réduction des coûts, a changé leur fonctionnement du tout au tout. En revanche, si les avancées législatives et technologiques démocratisent peu à peu la “démat”, elle est encore généralement vécue par les PME comme une contrainte. Pourtant, gain de temps et optimisation des méthodes de travail et jouent en faveur de la dématérialisation. Qu'elle concerne les factures, les contrats, les documents administratifs, la réduction de l'émission de papier, la dématérialisation représente aujourd'hui un enjeu stratégique pour les PME à la recherche d'efficacité et de productivité. Mais le chemin de l'adoption est long.
Par Camille Foucard
Sont concernés tous les documents qui transitent au sein de l’entreprise ou qui sont échangés avec ses partenaires : administrations, clients, fournisseurs... La dématérialisation a pour but de gérer de façon électronique ces flux de données. On a beaucoup parlé de dématérialisation des factures, mais il peut s’agir également des courriers papiers entrant dans l’entreprise qui seront numérisés avant d’être transmis et archivés, ou de contenus de travail internes dont la manipulation peut être automatisée par le biais d’un outil de gestion. Enfin, depuis quelques années, les gouvernements européens et français en particulier travaillent à la dématérialisation des procédures dans le domaine de l’administration publique, tels les appels d’offres menés dans le cadre des marchés publics ou encore les déclarations fiscales. Les champs d’application de la dématérialisation se multiplient et les entreprises ne peuvent ignorer ces nouveaux usages, souvent au centre de l’actualité. Le 12 mai 2009, la loi pour la “simplification, clarification du droit et allègement des procédures” était promulguée, légiférant alors sur la possibilité de dématérialiser les bulletins de paie. L’exposé des motifs de cette mesure insiste sur l’économie significative qui pourrait en résulter pour les entreprises : “Chaque année, les employeurs impriment et remettent ou envoient par voie postale à leurs salariés 200 millions de bulletins de paie. En permettant l’envoi par voie électronique du bulletin de paie, qui ne pourra toutefois se faire qu’avec l’accord du salarié concerné, cet article pourrait permettre à l’ensemble des entreprises de réaliser chaque année une économie qui peut être évaluée à 145 millions d’euros. La sécurité de la conservation des bulletins de paie par les salariés sera assurée grâce à la mise en place du coffre-fort électronique.” Certains employeurs n’ont pas attendu le législateur pour archiver le double du bulletin de paie sous forme dématérialisée. La loi pour la confiance dans l’économie numérique a en effet totalement libéralisé l’écrit dématérialisé en France depuis 2004, pour se mettre en accord avec les textes européens. Si le bulletin de paie dématérialisé n’est pas encore monnaie courante, de par le problème de sa conservation par le particulier pendant une durée illimitée, les entreprises sont depuis quelques années de plus en plus nombreuses à s’approprier la facture électronique.
Une nouvelle façon de travailler
En 2008, près de la moitié des organisations opte pour la dématérialisation des factures. La société de transformation de poissons fumés Bretagne Saumon s’est lancée il y a quatre ans. Aujourd’hui, grâce aux solutions de Generix Group, l’entreprise qui compte environ 150 salariés dématérialise ses commandes, ses factures et ses fiches-produits. Pour son directeur commercial, Jean-François Floch, “c’est un gain de temps évident : on traite les informations beaucoup plus rapidement et sans erreur. Grâce aux expéditions informatisées, les bons de livraison arrivent désormais avant la livraison elle-même !”. Il se réjouit d’éviter ainsi le fax et les erreurs de saisie. Pour la PME qui traite des produits frais, pouvoir améliorer sérieusement la rapidité des flux est un atout incontestable. Le coût pour l’entreprise bretonne ? “Environ 15 000 euros en achat de systèmes et de licences à la mise en place. Et s’il est difficile de véritablement mesurer le retour sur investissement, le gain en qualité est un bénéfice certain !”, constate le responsable de Bretagne Saumon, en rappelant que l’erreur coûte cher. Après l’information, Jean-François Floch voudrait s’attaquer au transport : il envisage de dématérialiser également sa chaîne logistique. La dématérialisation rend possible l’automatisation des échanges en supprimant les interventions manuelles liées à la ressaisie ou à la manipulation d’un fichier, qu’il s’agisse des commandes, des avis d’expédition, des factures... Elle permet une sécurité et une traçabilité des échanges, leur planification, le contrôle de leur exécution et l’envoi multidestinataire. A ce titre, la dématérialisation est pour l’entreprise à la fois une source de productivité — gains de temps et amélioration de la qualité des données transmises — et une opportunité pour simplifier et automatiser ses échanges avec son environnement. Pascal Colin, DG de Keynectis, également vice-président de la Fédération nationale des tiers de confiance, est convaincu que la dématérialisation est aujourd’hui un facteur de compétitivité fondamental pour les PME. “C’est un gain de temps précieux et c’est très positif en terme d’image aujourd’hui, alors que demain dématérialiser sera devenu banal, les entreprises y seront naturellement contraintes. Techniquement on peut déjà tout faire, mais les usages ne sont pas encore démocratisés. Nous ne sommes qu’au Moyen Age de la dématérialisation !”
Une image verte à moindre coût
En améliorant le fonctionnement et l’organisation de leur entreprise, les dirigeants peuvent offrir des services élargis, conquérir de nouveaux clients, revoir leurs coûts à la baisse, et augmenter leur réactivité. “En adoptant des solutions de dématérialisation, l’entreprise réalise des gains liés au transport et à l’affranchissement, donc économiques et écologiques, et des gains de productivité puisqu’elle facilite le partage de l’information et réduit le délai de transmission. On va finalement traiter mieux et plus rapidement les dossiers”, explique Charles du Boullay, DG de CDC Arkhinéo, société française d’archivage et de conservation des données électroniques. Les entreprises recherchent des outils qui auront un impact sur la productivité et la qualité de leur service. Par ailleurs, avec le numérique, la dématérialisation s’inscrit résolument dans une perspective de développement durable. D’ailleurs, les mesures législatives et réglementaires se multiplient afin d’autoriser les entreprises à détruire les papiers originaux, lorsqu’elles ont des copies numériques fidèles et durables. Si la culture du papier y est encore très forte, la dématérialisation permet néanmoins une communication plus réactive et plus souple avec les clients et les partenaires ainsi que des économies en termes de coût, de stockage ou d’archivage. Et ce quelle que soit la taille de l’organisation. Bien qu’il reste difficile d’estimer précisément un retour sur investissement, le développement, voire la survie des PME et TPE dépend aujourd’hui de leur capacité à innover. Pour Ana Lopes, directrice Qualité et Communication de Tessi, l’un des acteurs majeurs en France sur le marché de la dématérialisation, “ce sont des projets à long terme qui engendrent des coûts et une modification de l’organisation en interne. Le retour sur investissement est estimé à deux ans”. L’entreprise qui traite annuellement 150 millions de pages prévoit une demande encore croissante d’ici 2012, motivée notamment par les politiques de développement durable. Ses clients sont aujourd’hui principalement des grands groupes, mais Tessi voit dans les PME un nouveau marché émergent. Si pour innover, il faut faire évoluer les outils et les méthodes de production, de gestion et de commercialisation, dématérialiser est un moyen efficace. “C’est un plus de pouvoir dire que nous dématérialisons, et de pouvoir le faire. C’est reconnu comme un signe de performance, une image positive de l’entreprise. Sans cela, certaines de nos relations commerciales seraient devenues compliquées car des clients nous l’imposaient”, précise Jean-François Floch, le directeur commercial de Bretagne Saumon. La dématérialisation offre effectivement une image de modernité et d’innovation.
La sempiternelle résistance au changement
“Ce sont les GMS qui nous ont poussés à dématérialiser. On savait ce que ça coûtait mais pas ce que ça rapporterait. Quand vous achetez une machine ou que vous embauchez quelqu’un, vous savez pourquoi. Là nous étions dans le virtuel. Nous étions donc un peu réticents, d’autant qu’il est compliqué de changer les habitudes. Le comptable est habitué à son papier et son crayon…”, admet Jean-François Floch. Pourtant, la PME bretonne témoigne aujourd’hui des bénéfices qu’elle en retire. “Quand on a mis les pieds dedans, on ne veut plus faire marche arrière ! Si nous avions des doutes au départ, tous nos collaborateurs ont finalement bien compris l’intérêt de la dématérialisation.” A l’heure où la France s’est dotée d’un secrétariat d’Etat à l’Economie numérique, les PME et TPE sont encore nombreuses à hésiter à se lancer : question de génération, crainte du changement, méconnaissance des avantages de ces technologies, difficulté à se repérer dans une offre technique abondante, manque de conseils et d’accompagnement… Les raisons sont nombreuses. Si la facture arrive en tête des documents dématérialisés par la PME, la dématérialisation ne correspond pas pour autant à un concept qu’elle maîtrise parfaitement. Lorsqu’elle recourt à la dématérialisation, la PME ne souhaite pas tant complaire aux exigences de l’administration fiscale que de simplifier les relations commerciales. Alors que c’est un objectif majeur pour les grandes entreprises, la rationalisation des processus n’est pas le principal but recherché par les PME lorsqu’elles mettent en œuvre la dématérialisation. Une étude réalisée au cours de l’été 2008 auprès de 200 décideurs de PME sur leurs usages en matière de dématérialisation met en lumière le décalage des pratiques par rapport aux grandes entreprises. A la question “votre entreprise dématérialise-t-elle certains documents ?”, 31,5 % des sondés ne se prononcent pas, et 28 % répondent négativement. Le premier enseignement de cette enquête de l’Apeca (Association des professionnels européens de la carte d’achat) reste que le relatif retard des PME française n’est pas dû à un manque rédhibitoire en termes d’équipement, puisque plus de 96 % d’entre elles disposeraient d’équipements informatiques standard, plus de 97 % d’une connexion Internet et 86 % d’un scanner. Finalement, leurs comportements seraient parfois plus proches de ceux des particuliers. Avec 7,4 millions de déclarations en ligne en 2008, un foyer fiscal sur trois utilise cette méthode. Plutôt encourageant. Pourtant, en annonçant la simplification de la procédure pour 2009, le ministère du Budget a brouillé le message en faveur de la dématérialisation. Comme le rappelle le DG de Keynectis, sans certificat électronique, un risque de sécurité existe même si en l’occurrence pour le cas spécifique de la télédéclaration il semble “limité”. Pour Pascal Colin, le véritable problème est que Bercy présente l’utilisation d’un certificat électronique comme complexe, “ce qui pourrait avoir pour conséquence un possible recul sur la dématérialisation des échanges en France”. Jean-Marc Rietsch, le président de la FedISA, met en garde, “il ne faut pas supprimer la signature mais la rendre accessible”. Car la simplification ne doit pas se faire au détriment de la sécurité.
La signature électronique
Le frein longtemps identifié à la dématérialisation des documents engageants de l’entreprise (contrats, factures, offres commerciales, etc.) était la sécurité. Mais l’usage de la signature électronique, notamment, est désormais arrivé à maturité tant des points de vue législatif que technique et organisationnel. Le certificat électronique est l’équivalent d’une carte d’identité sur Internet et permet de signer tous types de documents numériques qui ont alors une valeur probante égale ou supérieure à celle d’un document papier. L’entreprise B2S, spécialiste des services de centres d’appels, a choisi la signature électronique pour lutter contre la fraude dans les échanges documentaires avec ses sous-traitants étrangers. Une trentaine de clés USB individuelles, fournies par Keynectis, lui servent à signer ses documents PDF. Les contrats, notamment, peuvent ainsi être envoyés par mail au Maroc où l’entreprise a plusieurs fournisseurs. Moins de 300 euros la clé : “Un investissement faible au regard des éventuels litiges évités, et du temps gagné dans le délai des échanges”, se réjouit Pascal Terraube, un responsable de la société. Il se dit surpris par le manque de communication autour de cet outil : “C’est très simple d’utilisation et cela ne complexifie pas la procédure. Toutes les PME du monde ont une messagerie électronique !” On observe, en fait, un réel déficit d’informations en France sur ce que l’on sait faire et ce que l’on doit faire par rapport aux différentes réglementations existantes. Les entreprises ne savent souvent pas quels sont les documents qu’elles peuvent dématérialiser. Alain Borghes, spécialiste de la certification électronique, précise qu’il existe effectivement un problème d’information. “Le cadre légal et les outils techniques existent, il ne reste qu’à modifier les usages et les processus”, souligne le DG de Cecurity.com. Il est également vice-président de la Fédération nationale des tiers de confiance (FNTC), née en 2001 pour répondre aux préoccupations des professionnels souhaitant assurer la sécurité des flux et documents électroniques, qui regroupe aujourd’hui les opérateurs et prestataires de l’économie numérique pour une appropriation optimale des solutions de dématérialisation par l’entreprise. Les compétences nécessaires à la réussite d’un projet de dématérialisation étant effectivement rarement toutes présentes dans l’entreprise, en particulier quand il s’agit d’une PME, il est fondamental pour réussir son projet d’obtenir conseils et assistance mais aussi prestations techniques auprès de professionnels compétents. L’externalisation apparaît donc généralement comme un choix incontournable. Le recours à un prestataire de services permet de s’affranchir d’un contrat d’inter-échange client/fournisseur et garantit la validité juridique ou encore l’archivage. “Des problématiques face auxquelles les PME se sentent démunies”, souligne Jean Saphores, président de la FNTC, pour qui une impulsion de l’administration semble nécessaire pour développer les usages de la dématérialisation.
Le rôle moteur des pouvoirs publics
Dans son étude 2008 consacrée aux technologies de l’information, l’Insee constate que l’e-administration est devenue une réalité pour 72 % des entreprises d’au moins 10 salariés : elles utilisent Internet dans leurs relations avec les autorités publiques pour obtenir des informations, renseigner des formulaires en ligne ou répondre à des offres d’achat public. Si la quasi-totalité des entreprises de 250 salariés sont déjà adeptes de l’administration en ligne, ce n’est pas encore le cas des plus petites entreprises. L’institut note toutefois que la marge de progression de la dématérialisation des relations avec l’administration reste importante et les disparités selon la taille des entreprises tendent à se combler. Ainsi 57 % des entreprises de 10 à 19 salariés et 75 % des entreprises de 20 à 249 salariés renseignent des formulaires administratifs par Internet. La dématérialisation des procédures administratives est l’un des principaux leviers de la modernisation de l’Etat. Elle contribue à améliorer la qualité des services publics et le traitement des déclarations fiscales et sociales des entreprises. Depuis peu, l’Etat a accéléré ce mouvement. Toutes les entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 760 000 euros ont désormais l’obligation de télédéclarer leur TVA. Par ailleurs, selon la récente enquête de l’Observatoire national de dématérialisation des marchés publics, si 85 % des documents de consultation sont maintenant téléchargés par voie électronique et non plus retirés par coursier ou envoyés par la poste, la part des réponses par voie électronique ne dépasse toujours pas les 2 %. Pourtant, à partir de 2010, l’acheteur public pourra imposer aux entreprises la transmission des candidatures par voie électronique. Or les PME sont nombreuses à candidater aux appels d’offres publiques... L’ensemble de ces évolutions devraient donc certainement permettre de généraliser encore davantage les usages de la dématérialisation.
e-administration
La dématérialisation douanière
En 2007, l’administration douanière est entrée dans l’ère de l’e-administration. La refonte du système, vieux de plus de 30 ans, a permis de simplifier et rationaliser les procédures douanières. Or, selon la CGPME, 90 % des PME françaises ne font pas d'export car elles n'en connaissent pas bien les rouages. Pour CONEX, spécialiste de la dématérialisation douanière, il s’agissait d’une nécessité : “Confrontées aux réglementations complexes du commerce international, les entreprises ont besoin d’outils informatiques qui assurent la traçabilité, la sécurité des écritures et la communication avec leurs outils de gestion commerciale”. Si la déclaration de douane a été le premier élément dématérialisé, le projet est bien plus ambitieux : “l’objectif de l’administration est de créer un guichet unique qui permettrait de concentrer les données par un seul envoi”, explique Alban Gruson, le PDG de CONEX. Effectivement, imposée par l’Union Européenne, la création d'un portail informatique unique et partagé des systèmes douaniers électroniques des états membres devrait être mis en place d’ici 2014. Cette centralisation présente pour les entreprises des fonctionnalités et des facilités nombreuses pour optimiser les échanges commerciaux. Il sera enfin possible de dédouaner une marchandise entreposée à Marseille depuis un bureau de douane situé en Hollande ou au Portugal. “On en rêvait”, raconte Alban Gruson pour qui la dématérialisation des procédures douanières est aujourd’hui “un monde en marche”. CONEX et sa plate-forme de services offre ainsi la possibilité de dématérialiser les certificats d’origine, les factures ou encore les documents bancaires des entreprises : “les PME sont dynamiques et verront rapidement l’intérêt de ces nouvelles douanes électroniques européennes”. La dématérialisation des douanes constitue un réel progrès : un gain en termes de temps, d'argent et de fiabilité considérable. C.F.
3 questions à
Philippe Grange,
directeur des conférences “Solutions Demat’ ”
“Le dilemme du feu orange”
Les nouveaux enjeux de la dématérialisation ?
C’est le moyen de fluidifier le flux d’information et de documents, qui pourront alors être mis à disposition, instantanément, de tous ceux qui en ont besoin. Ce que le papier ne permet pas de faire. Elle permet un traitement sans ressaisie — donc sans risque d’erreur —, rapide, à moindre coût, daté, prouvé et stocké numériquement. La dématérialisation, c’est faire passer l’entreprise dans la modernité : celle du management par les processus qui apportent un surcroît de productivité, d’agilité.
Les “solutions démat” s’adaptent-elles aux PME ?
Les grands donneurs d’ordre exigent de plus en plus que leur “chaîne dématérialisée” ne soit pas rompue avec leurs partenaires. Le secteur public pousse également à la dématérialisation quelle que soit la taille de l’entreprise. Par ailleurs, certaines PME dites “high-tech” qui ont une forte activité via Internet et le e-commerce fonctionnent “nativement” avec des solutions dématérialisées “de bout en bout”. Enfin, il existe aujourd’hui plusieurs opérateurs de dématérialisation qui proposent des services conçus pour les PME.
La conjoncture actuelle, un frein au déploiement de la dématérialisation ?
Le dirigeant se trouve effectivement, en matière de dématérialisation, face au dilemme du “feu orange”. Comme un automobiliste qui arrive lancé à un carrefour au moment où le feu change de couleur, le dirigeant va se demander si, pour bien passer la crise et se préparer à bien en sortir, il lui faut investir sans délai dans la dématérialisation — qui permet des économies rapides (et les tickets d’entrée ne sont pas si chers) —, ou bien “freiner ses investissements” en attendant que ça aille mieux. La logique serait de se préparer à une reprise de l’activité en privilégiant l’allégement des procédures et la productivité grâce aux usages de la dématérialisation plutôt que d’adopter une position attentiste très risquée. C.F.
Chiffres clés
Des résultats qui parlent d'eux-mêmes
Version papier, une facture coûterait 13,80 euros à son destinataire et 8 à 9,5 euros à son expéditeur. Dématérialisée, la même facture revient respectivement à 4 et à 3 euros.
Bien que 70 % des PME déclarent être dotées d’un site Internet, les pratiques commerciales à l’achat et à la vente restent largement traditionnelles : le fax et le téléphone sont très présents.
Si 51 % des PME passent des commandes en ligne, le canal Internet ne permet de concrétiser des ventes que pour 10 % d’entre elles.
Dans son étude 2008 consacrée aux technologies de l’information, l’INSEE constate que l’e-administration est devenue une réalité pour 72 % des entreprises d’au moins 10 salariés. C.F.
Interview
“La France n'a jamais été très technophile”
Olivier Midière, président-fondateur du Club de l'économie numérique (*), revient sur les freins et les enjeux de la dématérialisation.
Aujourd’hui, que veut dire le terme “dématérialiser” ?
La dématérialisation est au cœur de l’économie numérique, puisqu’il s’agit de transformer en flux numérique tout ce qui se faisait physiquement : les factures, les bons de commande, les contrats, les déclarations sociales, les rendez-vous (la visioconférence remplace la rencontre), les outils de communication (catalogues en ligne, fiches produits), les bulletins de paie, etc. Pour une organisation, dématérialiser signifie donc que tout document entrant, sortant ou créé est numérique. Cela suppose un certain nombres de règles et de garanties. Car quand on parle de numérisation, on pense également authentification, intégrité et archivage. Une facture dématérialisée, par exemple, doit répondre à des obligations légales. Il faut notamment l’horodater, puis ensuite, plutôt que de l’archiver dans un classeur, elle devra être conservée dans un coffre-fort électronique. La confiance est au cœur du processus de dématérialisation. Les entreprises doivent donc disposer d’outils fiables pour mener à bien un projet de dématérialisation. Les bénéfices sont ensuite multiples : gain de temps, réduction des coûts, réduction de l’empreinte carbone — on consomme moins de papier, moins d’énergie, moins d’essence… — et développement des ventes.
Comment expliquer le retard des PME ?
Il y a d’abord un frein culturel. La France n’a jamais été très technophile. Plus de la moitié des dirigeants français ont aujourd’hui plus de 50 ans, ils sont donc plutôt âgés et par conséquent ancrés dans des habitudes. La résistance au changement et le manque de réactivité sont les principaux freins à la dématérialisation. Mais le retard des PME et TPE en France est énorme, car il y a un problème de communication sur le sujet. On a d’abord mis en avant les outils de la dématérialisation, en oubliant d’en présenter les avantages. Quand on demandait à une entreprise 100 ou 150 euros pour un certificat, elle ne savait même pas à quoi cela servait. On a adopté un langage très technicien avant même d’en avoir expliqué les gains. Pour une PME, la dématérialisation se traduit alors par des outils qu’elle ne comprend pas. Une complexité et un coût dont elle ne perçoit pas l’intérêt ! C’est pourquoi, finalement, les PME n’adoptent en général la dématérialisation que lorsqu’elles y sont contraintes. C’est un problème marketing, il faut d’abord sensibiliser les entreprises aux bénéfices de l’usage.
Quel enjeu, au final ?
C’est un problème de compétitivité. Si nos PME ne développent pas leurs processus, elles vont être hors jeu ! Dématérialiser c’est gagner en productivité, s’aligner sur les pratiques actuelles et donc rester connecté avec le reste du monde… La France régresse chaque année dans les classements de compétitivité mondiale car nous assistons à une transformation profonde de l’économie avec l’avènement des technologies numériques. La capacité de nos entreprises à se former et à s’adapter est plus que vitale dans ce nouvel environnement économique. Pour rendre notre pays plus attractif et plus compétitif, cela passe par la compétitivité de nos entreprises, qu’elles soient grandes, moyennes ou petites.
Et quel rôle pour les pouvoirs publics ?
En octobre prochain, le Club de l’économie numérique que je préside doit remettre au gouvernement des propositions pour favoriser justement l’usage de la dématérialisation au sein des PME. Les acteurs de la dématérialisation doivent travailler avec les représentants institutionnels français qui accompagnent les PME dans leur appropriation des nouvelles technologies. L’action de l’Etat doit intervenir en soutien des acteurs locaux. Il s’agit de renforcer la dynamique de sensibilisation et d’initiation des PME, amorcée notamment avec le Passeport pour l’économie numérique lancé en 2007. Enfin, le but est également de stimuler les dirigeants à passer à l’action, c’est-à-dire intégrer davantage les nouveaux outils et l’usage numérique, et notamment la dématérialisation, dans leur fonctionnement quotidien et dans la stratégie. Depuis deux ou trois ans, il y a une prise de conscience des industriels et des institutions du besoin de communiquer pour sensibiliser les PME et TPE. C’est un premier pas. D’autant que le chef d’entreprise a souvent une image biaisée de l’informatique : pour lui, cela demande juste d’importants investissements. Or investir dans les nouvelles technologies ne coûte pas de l’argent mais en rapporte à long terme ! C’est pour ça qu’il est important de renforcer la formation, le conseil et l’accompagnement en matière d’équipement et d’usages numériques. Et c’est là que les pouvoirs publics doivent agir. Notre Club est convaincu de la nécessité de l’émergence d’un réseau de conseils et d’assistance de proximité, organisé et professionnalisé, qui permettrait de faciliter la sélection, l’installation, l’utilisation et l’évolution de leurs équipements informatiques par les PME.
Quelles sont les perspectives ?
D’ici 2012, il faut qu’on ait rattrapé ce retard. Mais je suis optimiste car il y a une vraie prise de conscience de tous les acteurs de la dématérialisation. Aujourd’hui, il existe pour les PME tous les outils nécessaires et adaptés à la mise en place de solutions de dématérialisation. Et la conjoncture actuelle ne doit pas être un obstacle, au contraire, elle les place en bonne position pour négocier… Le seul problème reste l’accompagnement. A mon avis, comme il existe des experts-comptables, il faudrait des experts informatiques pour guider l’entreprise. Ce “consultant IT” de proximité permettrait à la PME de se concentrer sur son cœur de métier tout en adoptant les solutions dont elle a besoin pour dématérialiser et gagner en compétitivité.
(*) qui œuvre au développement des nouvelles technologies dans les TPE-PME françaises.
Propos recueillis par Camille Foucard