Vu d’en haut

Jean-Michel Darrois,
associé au cabinet Darrois, Villey, Maillot, Brochier

“L’avocat n’est pas un homme d’affaires”

L’avocat des puissants livre sa vision de la place et du rôle de sa profession dans la société.

Silence, secret, confiance. Les marques de fabrique de Jean-Michel Darrois sont autant liées à la nature de ses clients qu'à celle des dossiers dont il a la charge. Ténor du barreau ? Grand orateur ? Bateleur des Cours hexagonales ? Au grand jamais. C'est à l'inverse du schéma professionnel traditionnel que cet avocat, devenu maître de l'influence, a construit son histoire. Côté pile, le taiseux sait emporter l'estime et la confiance des grands noms du Cac 40… En même temps qu'il enterre leurs secrets. Professionnalisme, disponibilité, sérieux. Côté face, chaleureux, amical, parfois même diseur, Jean-Michel Darrois sait fédérer, rassurer, apaiser. Il est l'homme de la concertation et du dialogue, à l'opposé de l'éloquence conflictuelle de ses pairs. Il s'impose davantage dans le conseil en amont que dans la résolution des problèmes en aval. Question de tempérament, question de réseau également. Le résultat est impressionnant. Depuis 20 ans, le fondateur du cabinet le plus rentable et le plus puissant de la place de Paris s'attache les fidélités du monde économique et politique. De l'affaire du sang contaminé aux grandes fusions-acquisitions du Cac 40, sa signature est partout. Proche d'Alain Minc, de Laurent Fabius mais aussi du président de la République, l'époux de Bettina Rheims fonctionne à l'adrénaline. “J'aime travailler sous pression, dans l'urgence”, lance-t-il calmement. Membre de la commission Attali, il a également présidé la commission sur les professions du droit, dont le rapport a été remis en avril dernier. Banquier d'affaires, conseil stratégique, juriste… A la croisée des chemins, Jean-Michel Darrois développe une vision moderne de sa profession.

Par Franck Bouaziz et Edouard Laugier


La crise affecte fortement les cabinets d’avocats. A Paris, les grands Anglo-Saxons souffrent. A Londres et à New York, ils sont forcés de licencier, non seulement des collaborateurs mais également des associés. Certains, n’ayant pas assez de travail, inventent des dossiers pour occuper leurs troupes ! En France, la crise touche également les cabinets de province. Ceci est problématique, car de nombreux avocats vivent en partie ou en totalité de l’aide juridictionnelle. Comme tout le monde, les avocats vont souffrir. En septembre prochain, comment les jeunes vont-ils trouver du travail dans les entreprises ou dans les cabinets d’avocats ?

Le cabinet Darrois et associés

Nous ne licencierons pas cette année. Au contraire nous devrions plutôt engager quelques personnes. Nous ne sommes pas très nombreux. Entre 40 et 50 avocats. L’impact est certainement moins violent que pour d’autres cabinets. Nous avons encore du travail, mais différemment : nous étudions beaucoup de projets qui ne se réalisent pas. Auparavant, neuf projets sur dix se réalisaient. Désormais, le nombre a plutôt chuté à deux sur dix. Cela crée un peu d’amertume. Par ailleurs, les clients ont tendance à payer plus difficilement. Ils mettent davantage de temps à honorer leurs factures, discutent les honoraires et reviennent plus facilement sur leurs engagements. Le contexte rend naturellement les négociations plus tendues. En 2009, je pense que nous facturerons moins qu’en 2008. Pour l’instant, les ordres de grandeur restent à peu près les mêmes. La suite est incertaine parce que, dans notre cabinet, ce sont souvent quelques grosses affaires qui font notre résultat annuel.

Valeur ajoutée

Si nous sommes réputés, c’est peut-être parce que nous possédons un éventail de savoir-faire dans un certain nombre de matières. Nos équipes sont composées de bons techniciens qui n’hésitent pas à plaider, s’il le faut. Il s’agit certainement de la particularité majeure de notre cabinet : nous essayons de faire en sorte que les avocats soient toujours en mesure de donner des conseils et de plaider. Nous n’y arrivons pas systématiquement parce que tous les dossiers ne s’y prêtent pas et parce que les personnalités sont différentes. Certains préfèrent plaider tandis que d’autres sont plus portés sur le droit des affaires et les fusions-acquisitions.

Ce qui nous distingue de nos concurrents, le plus souvent des Anglo-Saxons, tient à notre organisation structurelle. Nos concurrents ont une approche globale, aussi bien dans la définition de leurs activités que dans celle des zones géographiques où ils s’installent. A l’inverse, nous pratiquons peu de matières, sommes moins nombreux que les autres et sommes uniquement basés à Paris. Nous avons des correspondants à l’étranger qui interviennent en cas de besoin. Ces correspondances ne sont pas exclusives. Par exemple, nous travaillons avec le cabinet Wachtell Lipton qui est le numéro un à New York en droit des affaires et qui a un modèle similaire au nôtre. Je crois que nous avons l’image d’un cabinet d’avocats qui prend ses clients en main, qui les assume, qui les accompagne et qui demeure à leurs côtés.

Un cabinet français, des clients mondiaux

Dans tous les systèmes juridiques, les questions qui se posent sont à peu près les mêmes, bien que les réponses soient parfois différentes. Nous pouvons aider nos clients par notre expérience, par notre façon de travailler, de rédiger ou de négocier des contrats. Nous pouvons également compter sur la qualité de nos correspondants qui apportent les réponses locales.

Mais les entreprises françaises ne se sont que récemment intéressées aux problèmes juridiques. Pendant très longtemps, le juriste était celui qui mettait en forme ce qui était négocié par la direction ou par les ingénieurs. Les directions juridiques, dans les sociétés, étaient souvent très fragiles. Lorsque j’ai commencé, les questions juridiques dans les entreprises étaient souvent réglées par d’anciennes secrétaires à la retraite. Progressivement, les entreprises ont pris conscience de l’importance du droit. Les avocats interviennent de plus en plus en amont, bien que cela soit encore insuffisant.

Les entreprises américaines ont aidé beaucoup de cabinets à s’implanter à l’étranger. Les entreprises françaises ne le font pas. Elles demandent à leurs avocats de les accompagner quand il y a une opération, éventuellement une négociation. Cela reste très ponctuel. Jusqu’à maintenant, les clients, y compris fidèles, ne nous ont jamais dit : “Nous allons en Chine, venez. Nous vous aidons, financièrement s’il le faut, pour que vous vous installiez.” Les Américains le font. Cela tient sans doute à la différence entre la Common law et le droit civil. La Common law conduit les avocats à avoir une expérience essentiellement pratique. Comme il n’y a pas de loi, ils s’adaptent. Traditionnellement, les avocats français sont beaucoup plus dans la Civil law. Il y a une évolution, d’une part parce que les avocats français sont confrontés à des avocats étrangers, d’autre part parce que les systèmes juridiques se rapprochent, et ensuite parce que de plus en plus de jeunes avocats vont faire leurs études aux Etats-Unis, apprenant par là même à avoir une pratique plus souple, plus adaptable. D’un point de vue historique enfin, la révocation de l’Edit de Nantes explique que les avocats français ne se développent pas à l’étranger. Depuis que les huguenots sont partis, les Français ne s’exportent pas beaucoup. Qu’il s’agisse des avocats ou des industriels.

Le droit dans la société

La judiciarisation laisse penser qu’il y a de plus en plus de procès dans tous les secteurs, ce qui n’est pas tout a fait exact. En réalité, le nombre de procès se réduit. Les assureurs français ont décidé de régler entre eux davantage de contentieux. Auparavant, lorsque vous aviez un accident de voiture, il y avait un procès. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mécaniquement, le nombre de procès se réduit, et ceci explique la paupérisation d’une partie de la profession d’avocat. Par ailleurs, la paupérisation d’une partie de la population empêche un certain nombre de personnes de recourir à un avocat. En France, l’aide juridictionnelle ne concerne que les plus démunis, avec un plafond qui correspond en fait au plafond du seuil de pauvreté, soit un peu moins de 900 euros. Au-dessous, vous payez un avocat. Les avocats estiment qu’ils sont mal payés. Je crois qu’ils ont raison.

Le rapport sur les professions de droit

L’objectif de ce rapport est d’introduire plus de droit dans notre société pour plus de sécurité. Il tente d’éviter le corporatisme, ce qui n’est pas aisé, chacune des professions essayant de défendre ses intérêts. Les membres de la commission sont extrêmement sophistiqués, habitués à la rhétorique. Ils ont toujours des objections qui apparaissent valables, qui sont bien présentées, bien structurées. Nous avons donc pris en considération les situations économiques des différentes professions : les notaires, les avocats, les juges.

51 mesures phares sont proposées. Pour les membres de la commission, la mesure la plus lourde de sens, la plus importante, concerne probablement la formation. L’idée consiste à créer une communauté de juristes ouverte sur la société, dès l’université. Les jeunes collaborateurs doivent savoir comment les juges rédigent leur réquisitoire et organisent une enquête. Pour le client final cela serait extrêmement utile. En sens inverse, les juges sauraient comment les avocats travaillent. Le rapport vise à aérer toutes ces professions qui, par une tradition historique, sont fort justement très séparées les unes des autres, quitte à les mettre en concurrence : les experts-comptables avec les avocats pour le conseil aux PME, les notaires avec les avocats.

Le corporatisme des avocats

Dans les professions juridiques, les avocats sont les plus nombreux. Il y a 50 000 avocats en France alors que le nombre de notaires est identique depuis 50 ans ! Il faut ouvrir un peu cela. Les notaires travaillent très bien l’acte authentique. Mais il serait bon que la profession de notaire collabore davantage avec les avocats. Pour le citoyen comme pour l’entreprise, il serait plus opportun de se rendre dans un bureau où se trouvent des notaires, des avocats et des experts-comptables qui apportent un service complet. Les avocats ont choisi de se tourner vers le conseil. Les Français ne réalisent pas l’importance du droit dans leur vie. Ils considèrent encore que les avocats sont uniquement faits pour plaider face à des difficultés. Nous avons préconisé un certain nombre de mesures comme l’acte contresigné par avocats pour inciter les gens à se tourner vers des conseils juridiques.

Le métier d’avocat

L’avocat n’est pas un homme d’affaires. L’avocat prend en charge des individus ou des entreprises. Dans tous les cas, cela concerne toujours quelque chose d’important : la liberté, la fortune, l’honneur… La seule mission de l’avocat est de défendre l’intérêt de son client. La consultation d’un juriste doit se développer. Par exemple, les emprunts ou les cautions — dont on parle dans le rapport — sont des actes très lourds pour un client. La plupart du temps, les personnes signent un papier imprimé qu’ils ne lisent pas entièrement. Même moi, je ne comprends pas toujours ce qui est écrit ! Mieux vaut recourir à un conseil pour protéger et prévenir l’individu. Si des avocats prenaient la responsabilité de contresigner un acte, il ne pourrait le faire qu’après avoir éclairé leur client sur ses engagements et ses risques.

Le management

Nous travaillons le plus possible en équipe. Nous laissons beaucoup d’initiative aux collaborateurs. Nous contrôlons naturellement que ce qui sort de chez nous soit bien fait. Nous relisons systématiquement ce que font les autres et nous en discutons. Si je ne suis pas d’accord avec ce qu’a écrit un collaborateur mais qu’il me convainc, nous retiendrons sa solution. Ici, tout le monde peut entrer dans les bureaux des uns et des autres. Une fois par semaine, les associés se réunissent pour parler des dossiers. Ils nous arrivent d’évoquer des sujets plus personnels. C’est sans doute une expression assez galvaudée, mais nous essayons d’être plus une famille qu’une organisation déshumanisée.

Les relations entre associés

Il arrive souvent que les clients disent “j’ai pris Darrois”. Dans le milieu des avocats d’affaires, c’est toujours comme cela. On cite le premier ou les deux premiers de la liste. Généralement, les fondateurs discutent de ce sujet. Ici, nous ne l’avons pas fait. C’est comme cela depuis 20 ans. Personne n’a protesté. Pour l’instant il n’y a pas eu de putsch. Un jour peut-être ils trouveront que je suis vraiment trop gâteux et il y en aura un.

Entre associés, nous nous connaissons très bien, nous nous complétons, nous travaillons en équipe. Il n’y a pas de jalousie, il n’y a pas de susceptibilités. Dans les autres grands cabinets, les gens ne se connaissent pas nécessairement très bien. Plus ils sont nombreux, plus c’est difficile. Et très souvent, comme dans les banques d’affaires, il y a des jalousies entre les associés. Nous apprécierons dans le temps de savoir si le cabinet existera encore dans 50 ans. Les firmes américaines, très souvent, datent du XIXe siècle. Aujourd’hui nous essayons de faire en sorte que nos jeunes associés reprennent notre clientèle et que les clients s’habituent à travailler avec eux.

L’association

Chez nous, il y a deux façons de devenir associé. Soit quelqu’un vient nous voir pour s’associer avec nous, soit nous proposons à un collaborateur de devenir associé. Il n’y a pas vraiment de plan de carrière. Certains collaborateurs restent alors qu’ils savent qu’ils ne deviendront jamais associés. D’autres, plus rarement, partent alors qu’ils ont leur chance. Quand nous nous sommes associés, nous avons choisi de mettre en place un système dit d’association, c’est-à-dire que les jeunes avocats qui nous rejoignent n’ont rien à payer et ceux qui partent n’ont rien à recevoir. L’association repose sur le principe du partage. Nous partageons tout selon des grilles prédéfinies. Les charges comme les recettes. Les plus jeunes auront un petit pourcentage, les plus âgés ou ceux qui rapportent le plus obtiendront un pourcentage de gains plus important. Ce système est une originalité par rapport à un certain nombre de cabinets qui ont fait le choix de patrimonialiser leur clientèle. Je crois que c’est une mauvaise chose : les jeunes ne doivent pas payer en faveur des anciens. Quand de jeunes avocats payent pour racheter des parts aux plus anciens, ils n’investissent pas dans autre chose.

Les collaborateurs

En principe, les collaborateurs doivent travailler avec tous les associés. Je plaide pour la transversalité parce que chaque associé travaille à sa façon. Nous nous complétons. Dans la réalité, c’est souvent difficile parce que les collaborateurs sont pris par les dossiers. Bien sûr, certains préfèrent travailler avec des associés spécifiques. De plus, il y a deux ou trois départements très spécialisés. Par exemple, en matière de concurrence, les collaborateurs qui travaillent sur ces sujets ne le font qu’avec les associés spécialistes. De temps en temps, nous les sollicitons. Les avocats sont des affectifs. Je pense qu’un bon avocat est nécessairement quelqu’un d’inquiet. En management, l’important est d’anticiper les problèmes. Il faut essayer de comprendre les gens avec lesquels on travaille. En tant qu’associé, je dois veiller à essayer de résoudre les malentendus et les litiges avant qu’ils soient absolument irréversibles. Dans toute organisation humaine, ceci n’est pas facile. Avec les avocats, c’est encore plus compliqué.

La médiatisation

Les grands avocats ont toujours fait parler d’eux. Maurice Garçon, par exemple, s’arrangeait systématiquement pour être cité dans la presse et pour que sa photo soit publiée. Par ailleurs, lorsqu’un client est mis en cause par le tribunal de l’opinion, l’avocat se doit d’être à ses côtés. Mais il y a souvent des excès. Il arrive que certains confrères prennent des dossiers pour apparaître à la télévision. Il m’est arrivé d’entrer dans l’arène médiatique, parce que cela était indispensable pour défendre mon client, et non pas pour faire ma publicité. Il y en a qui aiment bien. Moi pas. C’est une question de nature.

L’argent

Le seul argent qui compte c’est l’argent que je gagne en travaillant. L’argent est une mesure de l’utilité ou de la qualité de ce que je fais. J’ai toujours été incapable d’en gagner en achetant et en revendant des choses.

Le bonheur

Il y a d’abord tout ce qui est de l’ordre de la famille. Personnellement, c’est l’art : éclectique et traditionnel. La peinture, un peu les objets africains, les objets de la Renaissance, les tableaux modernes et bien sûr les œuvres de ma femme. Professionnellement, mon vice, ce sont les moments de bonne entente avec mes associés. J’aime travailler sous pression, dans l’urgence. Quand cela ronronne, je m’ennuie.


Chiffres clés

Chiffres d’affaires 2008 : 50 millions d’euros

40 avocats, 19 associés


Bio express
Le maître de l’establishment

Ce fils de pharmacien et d’avocate dirige l’un des plus prestigieux et des plus rentables cabinets de la place de Paris. Conseil de Gaz de France ou encore de Sanofi pour leurs fusions respectives avec Suez et Aventis, il a la réputation d’être l’avocat attitré des entreprises du CAC 40. Né un 4 juillet 1947, il fonde son cabinet l’année de ses quarante ans. Les affaires décollent rapidement. Ses solides amitiés n’y sont sans doute pas étrangères. Laurent Fabius, Alain Minc, Martin Bouygues, Nicolas Sarkozy... En juin dernier, le Président adressait une lettre de mission à Jean-Michel Darrois pour réfléchir à une organisation rénovée des professions de droit. Mission accomplie une année plus tard. Si la création d’une profession unique du droit a été rejetée, la nécessité pour les professionnels de travailler davantage ensemble a été retenue. E.L.


Le nouvel Economiste du 11 juin 2009 - N°1480 – © Nouvel Economiste 2009

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