A voix haute
A voix haute
Olivier Ferrand, “Il faut rendre possible l’émergence |
Une primaire à gauche : pourquoi, avec qui et comment ? Plongée d’une heure dans la mécanique avec le concepteur du dispositif.
Les idées gouvernent le monde… En moins de deux ans, la Fondation Terra Nova a réussi “à imposer” une nouvelle mécanique politique : le choix du candidat à la présidentielle par une “primaire” dans le camp de la gauche. Cette pratique traditionnelle aux Etats-Unis, testée par deux fois en Italie, est une idée nouvelle en France – pas une ligne n’avait été écrite sur le sujet jusque-là, et le précédent de 2006 qui avait opposé Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn et Ségolène Royal avait été complètement improvisé. Fort d’un travail d’investigation en profondeur mené avec le politologue Oliver Duhamel* d’une mission d’analyse menée aux Etats-Unis du succès de Barack Obama et du renfort d’Arnaud Montebourg — poids lourd à la direction du PS —, Olivier Ferrand, le président de la Fondation, offre un dispositif quasiment clé en mains. L’objectif n’est pas caché : gagner la présidentielle de 2012 et de ne pas refaire les erreurs du passé. Epreuve de vérité — et d’endurance — pour les ambitions, “la primaire est un véritable processus de fabrication d’un leader permettant de faire émerger le meilleur”, assure Olivier Ferrand. Mais sa finalité va plus loin encore puisqu’en impliquant les citoyens dans le choix de leur favori, elle vise aussi à revivifier une démocratie essoufflée. Un objectif qui devrait dépasser les clivages partisans.
Par Philippe Plassard
La démarche part d’un double constat. Premièrement, la gauche est en crise : elle n’arrive pas à renouveler sa matrice idéologique pour l’adapter aux mutations économiques, sociales et sociétales. Or sans projet modernisé, elle ne parviendra pas à reconquérir le pouvoir. Mais — et c’est le deuxième constat — cette difficulté à travailler sur le fond trouve sa source essentiellement dans la crise de leadership que traverse le PS depuis 2002 et le départ de Lionel Jospin. Cette situation ne tient pas aux hommes. Il est normal et sain qu’il y a ait de multiples candidats à la succession, c’est un signe de vitalité, pas de pathologie. Dans la majorité des pays démocratiques, on voit régulièrement surgir de multiples prétendants à la relève. Aux Etats-Unis, il y en a en moyenne une douzaine. Et au Royaume-Uni, une poignée de noms — quatre ou cinq — circulent déjà pour remplacer Gordon Brown. Avec de l’ordre de huit candidats potentiels — y compris les quadras —, le PS se situe en réalité dans la moyenne. Le problème est qu’il n’existe pas de procédure pour les départager et en faire émerger un, celui à qui conférer la légitimité du leadership. Terra Nova a examiné de près les pratiques étrangères. Parmi toutes les options possibles, il nous a semblé que la plus utile et la plus conforme aux institutions de la Ve République était la solution des primaires ouvertes et populaires. Pour deux raisons. D’abord, en termes d’efficacité politique. La dynamique générée par l’implication du vote des citoyens (plus de 4 millions en Italie !) est infiniment supérieure à la dynamique que peut conférer l’investiture par 100 000 ou 130 000 militants socialistes comme cela a été fait en 2006. La deuxième raison plaidant pour cette formule est qu’elle rénove en profondeur la mécanique démocratique. Notre démocratie est vieille. Inventée il y a plus de 150-200 ans, elle arrive à un moment d’essoufflement. On voit poindre la tentation du gouvernement des experts — la Commission européenne érigée en modèle ! —, tandis que certains vantent les systèmes autocratiques asiatiques. Ces remises en cause doivent être contrecarrées par une implication plus active des citoyens. L’organisation de primaires ouvertes — c’est-à-dire le transfert du parti aux citoyens de la responsabilité du choix du candidat porte-étendard de leurs valeurs — est un jalon essentiel à cette rénovation.
Les cycles politiques
Trois cycles sont en réalité en train de se refermer. Le cycle d’Epinay — celui de la conquête du pouvoir par la stratégie d’alliance partisane menée sous la conduite de François Mitterrand. Cette fin de cycle s’enchaîne avec l’achèvement du cycle idéologique, celui de la social-démocratie et de sa déclinaison de l’après-guerre, l’Etat Providence. Or difficulté supplémentaire, le PS n’ayant jamais fait officiellement son Bad-Godesberg — même si dans sa pratique du pouvoir, il a muté, sa phraséologie, ses statuts restaient ceux d’un parti révolutionnaire —, le parti donne aujourd’hui l’impression de se rallier à la social-démocratie au moment où ce modèle dans sa version XXe siècle est sérieusement mis en question et qu’il faut en sortir. Le troisième cycle est celui de la démocratie politique, telle qu’elle a été conçue historiquement. Son modèle qui faisait l’unanimité jusqu’à il y a quelques années est lui aussi en crise. Les symptômes en sont l’abstention, le vote aux extrêmes, la défiance. Et comme la confiance dans les politiques fait défaut, la tendance est de retirer le pouvoir de leurs mains en le fragmentant par l’ajout de strates — les régions, l’Europe — et la multiplication des autorités administratives indépendantes. Autant de rouages mis pour brider l’action du politique. Or aujourd’hui, en période de mutation accélérée, on a besoin de retrouver une efficacité politique forte pour agir. Nicolas Sarkozy a très bien compris cette nécessité.
Les primaires, au nom de la démocratie totale
Face à cette crise de la démocratie, il y a deux options. Soit on laisse s’accroître la défiance, et on régresse inéluctablement, soit on vise à améliorer le régime vers la démocratie totale, en cherchant à donner plus de pouvoir aux citoyens. Les primaires s’inscrivent dans cette deuxième option. Pour certains le choix du candidat doit rester entre les mains de gens éclairés, rodés aux joutes politiques et conscients des enjeux et qui sont par là même capables de trancher. Au premier rang desquels les militants et les adhérents ayant un minimum d’ancienneté. Dans cette optique, les électeurs se rendant aux urnes sans avoir suivi aucun débat, excités par l’ambiance médiatique, n’ont pas leur place dans le processus. Ces derniers font pourtant le résultat de l’élection. C’est cela la démocratie et personne ne songe à leur retirer le droit de vote en revenant à la démocratie censitaire. Faisons l’inverse en améliorant nos procédures démocratiques pour arriver à toucher et à impliquer ces citoyens. Dans cette optique nous défendons ce principe : que le plus grand nombre de personnes puisse participer aux primaires en ne mettant pas de barrières inutiles. Concrètement, nous proposons à tous les Français inscrits sur la liste électorale républicaine d’y participer. Le jour J dans des bureaux de vote reconstitués, ils votent en ayant au préalable signé une déclaration de principe affirmant leur sympathie socialiste. Un engagement moral sans autre condition. Pas de filtre inutile. Au vu du précédent italien — celui qui a choisi Romano Prodi — le potentiel est de 3 à 4 millions de participants. Au passage, en Italie, les votants invités à verser 1 euro pour couvrir les frais d’organisation en ont laissé en moyenne 14, tellement ils étaient satisfaits de s’approprier ce choix. “Jubilation participative”, selon le politologue Marc Lazar.
Le périmètre des candidats à retenir
La primaire doit-elle être réservée au choix du candidat socialiste ou être élargie ? Olivier Duhamel et moi-même pensions initialement que la primaire de gauche est assez naturellement le premier tour de la présidentielle. Notre position a évolué, à la suite en particulier des travaux de la commission Montebourg. On se dirige semble-t-il vers un candidat unique de la droite au premier tour. Sarkozy fait tout pour cela (réintégration des souverainistes...). En face, le camp progressiste — du Modem à la gauche de la gauche — peut potentiellement se retrouver avec une dizaine de candidats. Un tel éclatement nous condamne d’avance alors même que la gauche est sociologiquement majoritaire dans le pays dans un rapport de 60/40 depuis que les chrétiens démocrates du centre droit ont basculé au centre gauche face au durcissement de la droite sur les valeurs (l’argent, la sécurité, l’immigration…). Une telle dispersion fait courir le risque soit d’un dévissage dès le premier tour — on a déjà vu cela — ou bien d’un écart tel qu’il sera irrattrapable. La stratégie électorale de Nicolas Sarkozy se dessine : sachant qu’il ne disposera pas de réserve de voix, il veut “plier” le deuxième tour dès le premier. A 40/20, c’est gagné pour lui, perdu pour nous. La primaire doit permettre d’éviter cet écueil en jouant le rôle de levier pour bâtir une stratégie d’alliance et organiser le rassemblement du camp progressiste. Jusqu’où inclure, du Modem à la gauche de la gauche en passant par les Verts ? A titre personnel, j’estime souhaitable d’ouvrir largement le jeu. Cependant, il est aujourd’hui bien trop tôt pour tracer un périmètre. Dialoguons au préalable entre nous, pour évaluer les points communs et les divergences. Sachant que la compétition des régionales va interférer entre-temps, un tel débat — sorte d’états généraux progressistes — doit être mené sur le fond et plutôt discrètement. A partir de là, on verra le degré d’intégration possible. Sous réserve de ce travail intellectuel, le Parti radical de gauche (PRG), le mouvement de Jean-Pierre Chevènement, une partie des Verts ont déjà manifesté leur intérêt. Quant au Modem, il faut rester réaliste : difficile d’imaginer que François Bayrou renonce à porter ses propres couleurs. Une primaire largement ouverte à gauche, débouchant sur une candidature unique au premier tour des progressistes, et une union au deuxième tour autour d’une plate-forme programmatique : tel est le seul schéma permettant d’assurer la victoire.
Le filtrage des candidats à l’entrée
Qui pourra être en lice dans la primaire ? C’est la question du filtre à l’entrée des candidatures. Il faut ouvrir largement pour tester le plus de personnalités. En 2006, le filtre était trop sévère — il fallait avoir 15 % du Conseil national, le parlement du parti. Exit Jack Lang, Bernard Kouchner, Arnaud Montebourg. La primaire est aussi un processus de fabrication d’un leader. On le voit bien aux Etats-Unis où elle fait émerger le meilleur des candidats, c’est-à-dire le plus capable de gagner l’élection. Outre-Atlantique, le système est compétitif. On ne gagne pas les primaires en invoquant une légitimité a priori — celle d’avoir été par exemple Premier ministre, premier secrétaire, premier dans les sondages — mais sur la légitimité acquise dans la course en démontrant que l’on est le meilleur. Lors des dernières primaires, Hillary Clinton était l’immense favorite. Or Barack Obama s’est révélé tellement meilleur qu’elle, qu’il a fini par renverser le rapport de force et conquérir ensuite la Maison Blanche. Pour voir cela en France, il faut mettre en place les conditions permettant au Barack Obama français — à ce candidat au départ quasi inconnu — d’émerger. Que les équipes, la personnalité, les projets des prétendants s’exposent et que les Français sympathisants puissent juger en connaissance de cause et non pas sur la base d’a priori, de légitimité acquise préalablement. Il faut en finir avec cette idée qu’il faut avoir fait trois fois l’élection présidentielle, être criblé de coups pour être un candidat sérieux.
La procédure, région par région ou nationale à deux tours ?
Des primaires “à l’américaine” supposeraient d’organiser un tour de France électoral des 22 régions, avec classement à chaque étape. Une telle formule aurait l’avantage de susciter l’intérêt médiatique et de constituer un test d’endurance des candidats. Mais c’est sans doute trop demander, d’où la solution d’une épreuve finale répliquant la présidentielle à deux tours. Un système qui n’est cependant gérable qu’avec cinq ou six candidats. D’où l’idée d’organiser en amont une qualification plus ouverte sur quelques départements obligeant tous les postulants à faire une campagne de terrain avec le concours de leurs soutiens locaux et le renfort de militants. Une procédure de proximité qui laisse toute ses chances aux personnalités, même les moins connues. Un tel mécanisme permet-il d’extraire le meilleur ? Le système américain l’a prouvé à plusieurs reprises. Qu’on se souvienne de l’ascension triomphale de Bill Clinton, parti de l’improbable Arkansas pour battre Bush et qui s’est révélé authentiquement le meilleur politique de sa génération. Eh bien, pourquoi n’y aurait-il pas ce profil-là en France ? C’est tout le pari des primaires. L’idée est d’ouvrir la légitimité des candidatures, de ne pas la limiter à celle de l’appareil du parti et de l’élargir aux parlementaires, aux élus locaux, etc. L’essentiel est qu’à la fin du processus s’opère l’indispensable rassemblement autour de celui qui a été choisi après une compétition rude. Là aussi, le modèle est la convention d’investiture qui permet de transmettre le flambeau au vainqueur et de mettre en scène le ralliement des battus. C’est Hillary Clinton qui, dans un stade de 200 000 personnes, clame son soutien à Barack Obama. Une opération de l’ordre de la catharsis indispensable qui a cruellement fait défaut en 2006 dans les primaires du PS.
Les conséquences des primaires sur le parti
Une telle procédure change en profondeur la nature du parti. Ce dernier assure le secrétariat général de la primaire, grand moment de la vie démocratique. Devant être organisateur de bonne foi, c’est-à-dire ne pas être juge et partie, cela exclut que son premier secrétaire puisse lui-même concourir, comme c’est la règle aux Etats-Unis. Ce changement majeur en entraîne un autre : le basculement du leadership de l’opposition des mains du premier secrétaire à celles du chef de file au Parlement, président du groupe à l’Assemblée. Une retombée qui concourt au renforcement du Parlement. Le rôle des militants, loin de disparaître, est quant à lui rénové et enrichi. Outre la logistique des primaires – idéalement plus de 50 000 bureaux de vote à mettre en place –, ils deviennent les porte-parole de leur préféré, organisent des réunions, font du porte-à-porte pour convaincre les Français d’y participer.
Le paradoxe d’internet
Ce travail de proximité qui crée du lien avec les citoyens est fait lors des élections municipales, on doit pouvoir le faire pour une campagne nationale. Barack Obama a innové sur ce plan-là aussi en utilisant Internet à grande échelle. Le paradoxe est là : les nouvelles technologies font renaître la façon de faire de la politique à l’ancienne, au plus près des électeurs. Le militant dans le cadre d’une démocratie participative est enfin partie prenante de l’élaboration du programme, le parti assurant l’interface avec les citoyens.
Référentiels idéologiques
Le curseur ancien — plus à gauche, plus à droite, plus au milieu — n’a plus de sens. Il s’appuie sur un référentiel idéologique dépassé. Le modèle social-démocrate — celui qui corrige et répare les dégâts après-coup par la redistribution sur un territoire donné — a été battu en brèche par la mondialisation. Le modèle libéral, dont on expliquait qu’il était le seul possible, s’est écroulé, l’autorégulation étant insoutenable face à une crise de nature systémique. Or nous sommes entrés dans l’ère des risques systémiques, que ce soit dans le domaine financier, écologique, sanitaire. Pourquoi se mobilise-t-on autant autour de la grippe H1 N1 ? Parce que si elle mute, on sait que ce sera une catastrophe. Donc on fait tout pour éviter de laisser se déployer le virus. Cela illustre la nécessité de penser une régulation a priori alors que l’on a vécu depuis toujours sur le mode de la régulation a posteriori. Or nous n’avons pas encore les institutions pour penser le long terme et anticiper et prévenir les risques. Nous n’en sommes qu’aux balbutiements.
La fondation
La fondation réalise de l’expertise à court terme et produit de la réflexion de long terme pour contribuer à renouveler la matrice intellectuelle de la social-démocratie et nourrir le projet de la gauche. Nous offrons un service intellectuel — celui de fournir aux élus, aux leaders, aux médias et aux citoyens que cela intéresse —, une grille progressiste de l’actualité des politiques publiques en ne se mêlant pas de politique politicienne. Quand vous êtes au pouvoir, pas de problème, l’administration travaille pour vous. Mais dans l’opposition, plus rien. Notre modèle est le Centre for American Progress qui est le grand think-tank du parti démocrate. En cinq à six ans, il a rénové complètement l’ADN de la gauche américaine. Et aujourd’hui, le réflexe de tout “congress man” ou membre de son staff est de réclamer en premier la note du CAP avant toute autre chose. C’est un peu l’objectif que l’on voudrait atteindre. Parallèlement, la fondation se veut une plate-forme de réflexion sur des sujets de fond à vision transversale. Pour cela elle fait travailler — bénévolement — 500 personnalités et a constitué une série de groupes pluridisciplinaires. Mais nous avons aussi conscience de cet impératif : il ne suffit pas de produire, il faut aussi avoir une politique de diffusion et d’influence. Pour cela, il faut avoir une distance critique, c’est-à-dire être suffisamment loin pour réfléchir sans devoir respecter les codes, totems et tabous des uns et des autres. Tout en veillant à se rendre toujours utile et opérationnel.
Bio express
Ferrand, politique expert
Olivier Ferrand, 38 ans, est inspecteur des Finances et professeur à Sciences-Po. Il a rejoint le PS au milieu des années 90. Conseiller pour les affaires européennes de Lionel Jospin à Matignon, il a travaillé aux côtés de Romano Prodi à la présidence de la Commission européenne avant de diriger le cabinet de Dominique Strauss-Kahn lors de la primaire socialiste 2006. Il vient d’intégrer comme rapporteur adjoint la commission du grand emprunt d’Alain Juppé et Michel Rocard. Il préside la Fondation Terra Nova depuis sa création en mai 2008 . P.P.
Budget : 1 M€.
(Policy Network : 10 M$, Insititut Montaigne : 3 M€).
Production : 150 notes en rythme annuel, 5 essais.
Equipe : un “cabinet d’experts” de 500 personnalités qualifiées.
Financement : mécénat d’entreprise à 80 % et ressources annexes (adhésions individuelles, prestations de services, partenariats spécifiques).
P.P.
Commenter :
...................................................................................................
Lire les commentaires :