A voix haute

Elizabeth Badinter,
philosophe

“Il faut échapper à la bien-pensance générale”

Paradoxes, tabous, dérives, échecs... Elizabeth Badinter dresse de l’époque un portrait sans concessions. Efficace.

La parité et les quotas ? “Des outils de discrimination” incapables de promouvoir l’égalité des chances ; le politiquement correct ? “L’annihilation de la pensée individuelle” ; la repentance ? “Un anachronisme” tout juste bon à entretenir la culpabilité collective. Philosophe et écrivain, Elizabeth Badinter pose un regard sans complaisance sur la période actuelle. Militante des libertés individuelles — à commencer par celle, essentielle, de parler vrai -, farouchement opposée à la bien-pensance et aux prêts-à-penser de toutes sortes, elle se penche sur les grands enjeux de l’époque (l’éducation, “cette clé qui peut tout”, les banlieues, où, “pour avoir la paix”, on abandonne une partie de la population...) et sur ses contradictions (comme Internet, qui nous a “ouvert l’univers” mais nous a fait perdre la mémoire...). Elle parle de sa passion pour les Lumières, époque de foisonnement intellectuel et de rationalisme, et de ses combats de toujours : la laïcité, l’égalité des chances, l’universalité des droits de l’homme et bien sûr le féminisme. Pas celui qui se résume à faire de l’homme un bourreau et de la femme une victime, mais celui qui veut croire en l’égalité des sexes. Rencontre avec une libre-penseuse qui ne désarme pas.

Par Caroline Castets


Nous vivons une époque de mutations et je pense que l’une des principales est le passage au Net et l’avènement de l’immédiateté que celui-ci a entraîné. On est perpétuellement dans l’instant alors que toute réflexion requiert du temps et aussi du doute. Or regardez les politiques, les journalistes, les gens amenés à s’exprimer publiquement : jamais personne ne les entend dire : “je ne sais pas” ni même, “donnez-moi le temps d’y réfléchir”. En encourageant cette instantanéité, Internet produit cet effet paradoxal : il nous ouvre l’univers, il nous permet de gagner l’espace, mais il est en train de nous faire perdre le temps et par là aussi de nous couper de l’Histoire. Je suis frappée par cette contradiction extraordinaire : chaque jour de l’année est l’occasion d’une commémoration destinée à nous souvenir de quelque chose alors que, par ailleurs, nous sommes totalement amnésiques. Cette extension de l’espace au détriment de la profondeur de l’histoire nous a coupés de la conscience du passé, laquelle est pourtant absolument indispensable à la construction d’une société. On ne peut se frayer une voie, essayer de maîtriser le présent voire anticiper le futur, sans cette conscience. Le fait qu’elle soit en train de disparaître se paie déjà : par le côté superficiel de notre société où, de plus en plus, l’élan collectif l’emporte sur la réflexion individuelle.

Le politiquement correct

Le politiquement correct est une forme de nivellement effrayante ; l’annihilation de la réflexion personnelle. La nécessité du consensus, de penser comme tout le monde est de plus en plus impérieuse, au point que la chose la plus difficile aujourd’hui, consiste à dire “non” et à être minoritaire. Car s’opposer à la majorité implique de recevoir en boomerang un jugement moral du genre : “Vous êtes contre la burka ? Alors vous êtes islamophobe” ; “contre l’extension des peines à l’encontre des auteurs de crimes sexuels ? vous êtes donc un abominable laxiste qui a choisi le camp des salauds”. Il n’y a ni confrontation, ni réflexion ; si bien que l’on s’oriente vers une société manichéenne, une société en noir et blanc où personne ne veut assumer le noir. Je trouve cela effrayant. Il faut réapprendre à penser personnellement, à accepter le conflit, la confrontation minoritaire et échapper à la bien-pensance générale.

La repentance

Nous vivons dans une époque de repentance : on s’excuse et on pense ainsi avoir payé sa dette. On s’excuse pour l’esclavage, pour les guerres coloniales, et pourquoi pas pour les croisades ? C’est une forme d’anachronisme qui laisse entendre aux gens qu’ils sont coupables des fautes de leurs pères, grands-pères et arrière-grands-pères. Cette tendance est tout à fait nouvelle : en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, ma génération — je suis née en 44 — n’a jamais considéré que les Allemands de la deuxième et troisième génération étaient coupables des crimes de leurs pères ; jamais. Alors qu’aujourd’hui, une faute se repasse de génération en génération. Je pense que cela nous vient des Anglo-Saxons chez qui il existe une tradition protestante de repentance à visage découvert. Pour ma part je refuse l’idée d’une culpabilité collective pour des fautes appartenant à un autre temps.

Le débat sur la récidive

Les crimes sexuels ont toujours existé, de même que les récidivistes. Mais à la seconde où un cas de récidive est médiatisé, il semble que l’on découvre cette réalité et pendant huit jours, on la commente. Cela fait naître une angoisse – compréhensible d’ailleurs- et au final, au lieu de répondre au problème de la récidive, on répond à l’émotion collective. Pourtant, l’arsenal juridique qui permettrait de traiter la récidive existe, seulement il faudrait payer pour pouvoir l’appliquer ; payer des médecins, des psychiatres, ce que l’on ne fait pas. Autrement dit, on n’applique pas les lois votées il y a huit ou dix ans. Voilà pourquoi on choisit de répondre à l’émotion par un texte supplémentaire qui ne sera pas plus appliqué que les précédents mais qui permet d’être dans la surenchère émotionnelle. C’est terrifiant. Heureusement que Chirac a constitutionnalisé l’abolition de la peine de mort parce que je crois qu’on y reviendrait.

Le siècle des Lumières

J’ai la passion du XVIIIe parce que c’est l’époque de la philosophie des Lumières, de l’élargissement du concept d’humanité aux Juifs, aux Noirs, aux femmes et à d’autres ; celle où, pour la première fois, la question nature-culture se pose. C’est aussi l’époque où l’on assiste à une frénésie de lecture : des bibliothèques et des clubs de lecture se créent partout et à partir des années 1750, il existe un extraordinaire désir de savoir, des cours gratuits se multiplient, de mathématiques, de physique, d’anglais... des cours où les femmes sont admises ! Aujourd’hui, on s’informe sur le monde entier par le Net mais le désir d’apprendre est moins aigu.
Surtout, j’aime passionnément les Lumières pour leur rationalisme. Parce que c’est une époque où la raison prévaut sur l’émotion. Cela ne veut pas dire que c’est une période dépourvue de sensibilité mais que, dans l’appréhension intellectuelle des choses, l’émotionnel n’a pas sa place, que l’on essaie jusqu’à l’extrême limite de développer sa raison. Or la raison, c’est aussi un grand barrage contre l’émotion et cela se cultive alors que l’émotion est spontanée. Voilàpourquoi je ne me lasse pas d’aller rechercher des clés dans cette période et pourquoi je me sens mille fois mieux en compagnie des encyclopédistes et des philosophes du XVIIIe que de tout autre penseur, particulièrement actuel.

L’éducation

J’ai longtemps pensé que l’éducation était la clé de l’inégalité ; que, comme le dit Leibniz, “elle pouvait tout, même faire danser les ours”. Mais aujourd’hui, l’école est en train d’échouer et assister à cet échec est pour moi un véritable drame. L’Education nationale est loin d’être seule responsable. Les parents et le politique ont commis des erreurs. Comme celle ayant consisté à jeter en pâture 80 % de réussite au Bac sans se soucier ni de l’avenir des universités, ni de celui des jeunes. A la fin des années 70, l’inspection nous demandait de mettre deux, trois ou quatre points de plus à chaque copie du Bac. Pour encourager. Pour faire vite au lieu de faire peu à peu. Bien sûr il fallait rendre l’université accessible aux moins favorisés, mais pas de cette manière !
Aujourd’hui, je suis désolée de voir de jeunes agrégés avoir peur d’enseigner, et aussi de constater que beaucoup de gens se sont orientés vers l’enseignement sans en avoir la vocation, alors qu’il faut un réel talent pour être un bon professeur. Il faut aimer ses élèves, les porter, être exigeant, leur donner du temps. Il faut avoir envie qu’ils réussissent et bien sûr il faut que l’envie soit réciproque. C’est pourquoi lorsque j’entends que l’on s’apprête à récompenser des enfants pour leur seule présence, je trouve le principe grave. Cela montre à quel point l’école n’est plus considérée comme un privilège mais comme une charge. A quel point on n’a plus le souci de savoir. Pour autant, je continue à penser que l’éducation est la clé. Cette clé n’ouvre peut-être pas toutes les portes, mais je n’en vois pas d’autres.

Les tabous

Notre époque est pleine de tabous. Je pense, par exemple, que le rapport à Dieu est en train d’en devenir un. Il y a trente ans, chacun avait la liberté de dire “je ne crois pas”.  Aujourd’hui, cette liberté est moins perceptible. Dire “Dieu n’existe pas pour moi et je récuse absolument votre demande de légiférer à partir de Dieu” devient impossible. D’ailleurs, Dieu commence à avoir sa place sur l’espace public.
Je pense également que, d’une certaine façon, le sexe est en train de redevenir tabou. Cela se perçoit notamment dans la campagne incroyable menée depuis une dizaine d’années contre la prostitution qui a toujours existé mais que l’on cherche aujourd’hui à expulser des villes, si bien qu’elle va se réfugier de façon extrêmement dangereuse dans des endroits isolés où les filles risquent le pire. On a d’ailleurs bien failli, en 2002, légiférer contre les clients. Cette condamnation morale, notamment de la part des féministes d’ailleurs, montre bien que le vieux tabou de la prostitution est en train de renaître.

La burka

Pour moi, le combat prioritaire reste celui de la laïcité. Je pense que nous devons lutter pour que l’espace public reste parfaitement laïc et pour que tout ce qui relève des religions demeure cantonné à l’espace privé, ce qui est loin d’être le cas. Autre priorité : venir en aide aux filles des banlieues qui sont en train de perdre une à une leurs libertés de citoyennes. Prenez l’exemple de la burka. On cherche à savoir si se couvrir le visage est un droit, mais s’interroge-t-on sur le fait qu’aujourd’hui les filles dans les banlieues ne peuvent plus mettre une minijupe sans être agressées verbalement ou physiquement ? Plus on verra de burkas dans les rues, plus on finira par s’y habituer, ce qui est terrible parce que, plus on laissera faire, moins ces jeunes filles pourront bénéficier de leurs droits de citoyenne française : s’habiller comme elles veulent, se maquiller, aller dans un planning familial... Je considère qu’en ce moment, une partie de la population féminine est en danger et qu’on l’abandonne pour avoir la paix. Lorsque j’ai été parler de la burka à la mission parlementaire, j’ai fini en me référant à mon maître Descartes qui disait que chaque citoyen doit impérativement respecter les us et coutumes du pays dans lequel il vit. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas les faire changer, mais cela doit relever d’une démarche collective. On ne peut pas aller contre individuellement. Il en va de même avec le port de la burka. L’imposer dans l’espace public, c’est cracher sur le tryptique républicain, liberté, égalité et fraternité, qui est le ciment et l’idéal de notre société.

Le relativisme culturel

En 1989, lorsqu’on a vu pour la première fois deux jeunes filles voilées entrer dans un collège, j’ai participé à la rédaction d’un manifeste qui, à l’époque, a fait la couverture de l’Observateur et qui disait : “Ne capitulons pas”. Cela a été un véritable scandale du côté de la gauche et nous a valu de passer dans le camp des méchants, des islamophobes. Mais je continue à penser que si l’on avait dit tout de suite : “non, nous ne laisserons pas faire cela car l’école est un sanctuaire”, cela se serait arrêté tout de suite. Ce qui nous en a empêché c’est l’idéologie de relativisme culturel qui dominait alors le débat public et qui consistait à dire : toutes les traditions et les religions se valent et il faut respecter les coutumes qui ne sont pas les nôtres. Tel était le discours public de l’époque, notamment à gauche, madame Mitterrand prônant même, à ce moment-là, le respect de l’excision et de la polygamie parce qu’à ses yeux, il s’agissait de traditions et que, chercher à les combattre au nom de nos valeurs occidentales s’apparentait à une forme de colonialisme intellectuel et moral. C’est cette pensée-là qui l’a emporté il y a vingt ans et qui a fait que l’on n’a pas lutté alors que les Africaines dans les associations disaient : “Ne nous laissez pas tomber, ne laissez pas faire cela”. Comme aujourd’hui les filles de Ni Putes ni Soumises le disent. Parce que, finalement, invoquer la liberté culturelle, c’est aussi une façon de renier l’universalité des droits de l’homme.

Les traditions culturelles

Ou bien on considère qu’il y a égalité des sexes, que c’est un principe essentiel de la déclaration des droits de l’homme et qu’il est valable pour tous, ou bien on considère que certaines populations sont exclues de ces droits. Aux Nations unies comme à Durban II, les pays islamiques se sont réunis pour dire : “Nous avons des droits de l’homme islamiques comme les Chinois disent avoir des droits de l’homme chinois, alors foutez-nous la paix.” Non ! La notion de droits de l’homme est valable pour tout le monde. Elle est planétaire, universelle. Pas de torture, pas de peine de mort, égalité des sexes… Il y a quelques principes sacrés qui s’appliquent à tous. C’est Lévi-Strauss qui, le premier, a parlé de relativisme culturel, de la façon impérialiste dont les Occidentaux ont voulu imposer leurs valeurs aux peuples du monde entier et ont ainsi fait disparaître des cultures particulières. Il avait d’une certaine façon raison, mais nous nous sommes laissé déborder par le concept si bien qu’aujourd’hui l’idée est devenue : il faut respecter toutes les traditions culturelles. Lorsque celles-ci vont à l’encontre des droits de l’homme, je ne suis pas d’accord.

L’égalité des chances

Utiliser les quotas dans les grandes écoles relève de bonnes intentions, mais imposer à un établissement de prendre, disons, 5 % d’enfants des banlieues ne résout pas le problème de l’inégalité. Cela introduit simplement un peu de couleur et de diversité dans les grandes écoles. L’égalité des chances ne peut se résoudre que socialement et financièrement, par le fait d’accorder, dès le début, un traitement spécial aux enfants qui ne bénéficient pas de transmission de par leurs parents et leur milieu culturel. C’est là, dès la maternelle, qu’il faut prendre le problème et accepter d’en payer le prix. Cela ne coûte pas cher à la société de prendre les bons issus des ZEP pour les faire rentrer à Sciences-Po, mais c’est cosmétique. On laisse entendre que cela résout le problème de l’inégalité, et c’est faux ! Ce qui coûte cher et qui fonctionne, c’est de sauver les enfants dès l’âge de trois ans. C’est cela, l’égalité des chances : donner aux plus défavorisés davantage de possibilités pédagogiques qu’aux autres.

La parité

Pour moi être féministe aujourd’hui, c’est militer pour l’égalité des sexes. L’égalité et non pas la parité. J’étais résolument hostile au combat pour la parité qui consistait à introduire la différence biologique dans la Constitution et je suis résolument hostile aux quotas, ce qui ne m’empêche pas d’être une militante acharnée de l’égalité des chances. Mais pour moi, les quotas et la parité ne peuvent résoudre le problème de l’égalité, au contraire ; ce sont des outils de discrimination. Certes, le débat sur la parité continue à avoir un aspect positif : c’est la piqûre de rappel des inégalités. Mais de mon point de vue, cette inégalité se joue en ce moment et depuis plus de trente ans dans la sphère du privé. C’est parce que celle-ci entretient l’inégalité entre hommes et femmes que l’espace public, et notamment les lieux de travail, restent inégalitaires.

Le féminisme

C’est Simone de Beauvoir qui m’a ouvert la porte du combat féministe et permis de voir les bénéfices qu’on pouvait tirer d’un discours conquérant. Or je suis effarée de voir que l’on apprend aux jeunes générations à se protéger du monde extérieur et non pas à le conquérir. Cette attitude de repli me semble un désastre. On est uniquement dans la dénonciation du viol, de la maltraitance et on est en train de construire une image des hommes abominable : celle de l’ennemi, du salaud. Ce discours féministe me hérisse. Je refuse l’assimilation systématique des fous furieux et des malades mentaux avec le genre masculin et celle des victimes angéliques avec le genre féminin, c’est une dérive idéologique ! On oublie qu’il existe des femmes perverses, capables de violence, de harcèlement moral... Loin de moi l’idée de compter pour rien la violence que des hommes peuvent exercer sur des femmes. Au contraire, je pense qu’il faut aider les associations comme Ni Putes Ni Soumises à mettre à l’abri les femmes violentées par des hommes. Mais, encore une fois, rappelons que le bien n’est pas du côté des femmes et le mal du côté des hommes. Que l’un et l’autre sont partout chez l’être humain.


Bio express
Fille de...

Fille du fondateur de Publicis Marcel Bleustein-Blanchet et aujourd’hui présidente du conseil de surveillance du groupe, agrégée de philosophie et maître de conférence à Polytechnique, Elizabeth Badinter, aujourd’hui âgée de 65 ans, se définit elle-même comme “fille de Simone de Beauvoir”. Féministe convaincue, elle croit en l’égalité des sexes et consacre plusieurs ouvrages à la place de la femme dans la société, dont L’Un et l’Autre, paru en 1986, qui met l’accent sur la ressemblance entre les deux sexes et, plus récemment, Fausse route, qui fustige la tendance des courants féministes à présenter la femme comme une éternelle victime. Passionnée des Lumières — au point de se dire “plus à l’aise” auprès des penseurs de cette époque qu’avec n’importe quel autre — elle consacre par ailleurs plusieurs ouvrages au XVIIIe siècle, dont Emilie Emilie, L’Ambition féminine au XVIIIe, paru en 1983, Les Passions intellectuelles et l’année dernière, Je meurs d’amour pour toi — lettres d’Isabelle de Bourbon-Parme à l’archiduchesse Marie-Christine.


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Lire les commentaires : (1 commentaire)

Bravo, vos positions sur ces sujets si différents encouragent pour l'avenir des hommes et aussi des femmes. Que tous et toutes enfin se décident à voir et comprendre la vie telle quelle est.
Surtout pas comme le moderniste veut nous le montrer.
Encore merci
PS: Désolé je ne possède que le certificat d'étude mais j'essaie de réfléchir et de comprendre.

geajacq@orange.fr


Le nouvel Economiste du 29 octobre 2009 — N°1495 – © Nouvel Economiste 2009

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