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Pour contextualiser
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A la crise identitaire du ministère de la Culture s’ajoute une crise de l’efficacité. Alors que le ministère de la Culture fête son 50e anniversaire, les questions de son utilité et de son efficacité n'ont jamais été aussi cruciales. |
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L’importante étude décennale des pratiques culturelles des Français, produite par le ministère lui-même, souligne les défauts d’origine (notamment une fracture culturelle toujours plus accrue entre les publics cultivés et les publics populaires), et surligne la mutation en cours, à savoir l’arrivée en force de l’Internet qui bouscule les usages, vampirise la consommation des anciens médias et pose question quant au modèle économique et à la protection pourtant sophistiquée des droits d’auteur. Faut-il supprimer le ministère de la Culture et de la Communication, malmené par cette tempête, et lui enlever le secteur industriel de la communication et du numérique ? Certainement pas, affirment les observateurs les plus critiques. En revanche, plus que jamais, le nouveau ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, est invité à trouver l’inspiration et le souffle politique, alors que la mondialisation d’un côté, l’Internet de l’autre, désorientent en profondeur son ministère. Par Emmanuel Lemieux |
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Du ministère de la Culture sous Sarkozy, on aurait pu s’attendre à sa suppression pure et simple en 2009, pour le 50e anniversaire de sa création, et à son remplacement par un ministère de la Communication, des Industries culturelles et numériques. Depuis plus d’une quinzaine d’années, de nombreux spécialistes constatent ce ministère en mort clinique : perte de sa valeur politique, fausse démocratisation, inflation de sous-cultures et clientélisme à tous les étages de la machine à subventions, piètre transmission des savoirs, gestion calamiteuse de l’audiovisuel public, sclérose et routinisation. A suivre les analyses des observateurs d’un modèle culturel français épuisé, la rue de Valois semble être le palais des glaces de “The Death of French Culture”, comme le pointe une longue, cruelle et excessive enquête de Donald Morrison pour Time en novembre 2008.
La contre-performance française, voire son “déclin” à l’étranger, serait due, selon le journal libéral anglo-saxon, au régime de soutien étatique à l’art et à cette répugnance française “culturelle” pour les lois du marché. “La France n’est plus une grande puissance culturelle, comme elle n’est plus une grande puissance économique”, résume le journaliste Frédéric Martel, ancien attaché culturel à Boston, chargé de mission à l’INA (Institut national de l’audiovisuel) et rédacteur en chef du site nonfiction.fr ; il fut le premier à alerter sur la thèse décliniste du Time. Le journal anglais omettait juste de préciser que ce french modèle si archaïque avait tout de même inspiré Tony Blair qui a lui-même créé, en 1997, un ministère de la Culture et des Médias. Quant à Barack Obama, s’il a reculé devant son projet de création d’un ministère de la Culture en 2009, c’est que la crise lui a imposé d’autres priorités.
L’ héritage Malraux-Lang
“Rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et favoriser la création des œuvres d’art et de l’esprit qui l’enrichissent.” Tel est le paragraphe fondateur du ministère de la Culture. Sur son site, fêtant sans fanfare ni flonflons son 50eanniversaire, la tartufferie administrative consiste à vanter au même niveau toute la galerie des ministres de la Culture, en sachant pertinemment que deux sortent du lot comme des camées politiques. Même dans sa lettre de cadrage de 2007 adressée à sa nouvelle ministre de la Culture et de la Communication Christine Albanel, le président de la République le reconnaissait. La droite a son confortable héritage André Malraux, son “ami génial” comme le surnommait le général de Gaulle, quand la gauche, elle, se trouve tétanisée par l’héritage Jack Lang. “Lang, outre son talent et son énergie, a eu pour lui le temps et l’appui du président de la République, tout aussi avide de laisser sa marque sur la vie culturelle du pays. De ce point de vue, les ministres qui se sont succédé à partir de 1993 n’ont bénéficié d’aucun de ces atouts, rappelle Laurent Martin, historien de la culture à Sciences-Po et biographe de Jack Lang. Il a pu mettre en place une politique basée avant tout sur l’offre culturelle, la construction de grands équipements, le soutien aux artistes et à la création, sans pour autant abandonner le patrimoine — comme un discours tenace dans son ignorance tend encore à le faire accroire.”
Mais cet été, le président Sarkozy en a décidé tout autrement. Finies les années pâles ! Frédéric Mitterrand fait merveilleusement le job. Il n’y avait peut-être plus de ministère rue de Valois, mais il y aurait bien un ministre : qui a le verbe haut, le verbe qu’il faut, le timing et le sens du récit, et remet la droite française aux anges malrusiens. L’opinion se souvint que le ministère de la Culture pouvait constituer un fleuron ministériel. Une machine qui gouverne arts, lettres, presse écrite et télévision. Sans oublier désormais l’Internet et la loi Hadopi alignée sur ce que font de mieux les législations… chinoise et iranienne en matière de contrôle. Ce mois de septembre, l’image du ministre s’est quelque peu écornée dans le Charybde de l’affaire Polanski et le Scylla de son livre La Mauvaise Vie, mais la routine a repris le dessus. Spécialiste des industries culturelles américaines, et pas indigné par l’idée de la suppression du ministère de la Culture, Frédéric Martel se veut indulgent : “Après le désastre Albanel qui a transformé le ministère de la Culture en ministère de la contrainte sur les jeunes avec Hadopi, Frédéric Mitterrand a un boulevard devant lui. Je suis plutôt optimiste sur la personne et plutôt pessimiste sur le ministère.”
Une petite révolution de palais dans l’organigramme
Le trésor de guerre ministériel n’est pas médiocre, surtout par ces temps de crise. Le budget du ministère de la Culture s’est fixé durablement autour du totémique 1 % du budget total de l’Etat (une revendication du communiste Jack Ralite qui remonte à 1967), soit un peu plus de 2,9 milliards d’euros dans le projet de loi de finance 2009. Les 78 établissements publics nationaux absorbent à eux seuls 40 % du budget global du ministère (50 % si l’on décompte les crédits de personnel). “Le legs des époques précédentes, en particulier des années Mitterrand-Lang, très bâtisseuses, s’avère lourd à supporter pour le ministère”, indique Laurent Martin.
Sous la croûte dorée médiatique se cache une petite révolution de palais. Depuis 2006, le ministère est enfin doté d’un secrétariat général qui cimente toutes ses activités de plus en plus diversifiées. Un nouvel organigramme devrait être mis en place dès le 1er janvier 2010. “Les décrets sont en voie d’être signés, indique Maryvonne de Saint-Pulgent, conseiller d’Etat, présidente de l’Opéra-Comique et auteure du livre officiel du cinquantenaire du ministère (Culture et communication : les missions d’un grand ministère, Gallimard). Cela a pris un peu de temps, parce que des inquiétudes et des incertitudes se sont manifestées. Et le nouveau ministre a dû intégrer ce nouveau schéma.” Il présentera la configuration suivante : au schéma éclaté d’une dizaine de directions et délégations datant de 1998, un noyau dur s’organise autour du ministre et comprend un puissant secrétariat général (affaires européennes et internationales, langue française), un département de l’information et de la communication, l’inspection générale et un comité d’histoire. Trois directions rassemblent désormais les activités. La Direction générale des patrimoines de France (archives, patrimoine monumental et archéologique, musées et architecture) côtoie la Direction générale de la diffusion et de la création (arts plastiques et spectacle vivant) et la Direction générale du développement des médias et de l’économie culturelle (industries de programmes, de phonographie et musicales, des médias ainsi que les activités du livre et de la lecture).
La faillite du culturel
Pour l’instant, les débats sur la pertinence réformiste d’un tel ministère sont figés sous le vernis médiatique. Mais de quel modèle culturel s’agit-il ? De la décentralisation de ses actions ? Un trompe-l’œil (le ministère de la Culture n’assure plus que 22 % des subventions tout en voulant imposer ses exigences, le reste étant réparti à hauteur de 25 % par les autres ministères). Du paradigme éducatif de la IVe République ? Un échec cuisant. De l’action culturelle de Malraux ? Un autre temps. Du développement culturel de Duhamel à Lang ? Un échec bis, la fracture culturelle est patente, le “non-public” ne fréquente toujours pas les musées — même gratuitement — et les équipements à disposition sont en fait utilisés au maximum par des publics toujours plus cultivés. “Les politiques culturelles mises en oeuvre depuis la création du ministère de la Culture en 1959 ont rompu avec les ambitions démocratiques issues du Front populaire et de la Libération. Ces politiques publiques n’ont eu aucun impact en matière de démocratisation”, tempête Philippe Livar, haut fonctionnaire au ministère de la Culture et auteur, en 2008, d’une note remarquée sur le think-tank La Forge.
Une crise identitaire
La crise du ministère de la Culture est d’abord une crise de définition de sa politique culturelle. Analyse à laquelle abonde volontiers le président de la République. Il constatait en forçant le trait ce défaut originel dans la lettre de cadrage à sa ministre : “De fait, notre politique culturelle est l’une des moins redistributives de notre pays. Financée par l’argent de tous, elle ne bénéficie qu’à un tout petit nombre.” Et de fixer le cap : “Votre première mission sera de mettre en œuvre l’objectif de démocratisation culturelle. Celle-ci a globalement échoué parce qu’elle ne s’est appuyée ni sur l’école, ni sur les médias, et que la politique culturelle s’est davantage attachée à augmenter l’offre qu’à élargir les publics.” Deux ans et demi plus tard, le constat reste valable. A la crise identitaire du ministère, s’ajoute une crise de l’efficacité. Les constats sont convergents.
Une crise d’efficacité
Les questions remuantes ont commencé à émerger en 2008. Il n’est pas inutile de relire quelques mois plus tard “Malaises dans la culture”, une analyse de la sociologue Nathalie Heinich, observatrice avertie et reconnue du patrimoine et du monde de l’art, qui amorçait la réflexion dans la revue Le Débat (n°152, novembre-décembre 2008, Gallimard). Constatant que les statistiques sont têtues et que les classes populaires préfèrent la consommation de loisirs uniquement audiovisuels et de l’Internet, “il n’est plus possible, aujourd’hui, de prétendre démocratiser l’accès à la culture en misant sur l’offre : seule une politique menée à partir de l’Education nationale et des télévisions publiques aurait quelque chance d’avoir, à long terme, un effet. Du même coup, les bénéficiaires des aides publiques peuvent difficilement continuer à s’abriter derrière une démocratisation qui ne s’est pas produite pour justifier l’augmentation, voire la simple reconduction de leurs crédits”, avançait la chercheuse. La crise dans la culture est patente, et le malaise, dans de nombreux secteurs, remarquable : que ce soit dans le théâtre, le cinéma, les industries culturelles, tous ont manifesté au fil des mois leur crainte de voir le ministère de la Culture et l’Etat se désengager. “La succession rapide des ministres, entre 1993 et aujourd’hui, y est sans doute pour quelque chose, qui s’est accompagnée d’une rétrogradation dans la hiérarchie gouvernementale et d’une chute de prestige, analyse Laurent Martin. Après la longue flambée de l’expérience langienne, le ministère semble renouer avec la grise instabilité des années 1970. A cette différence près — de taille — que l’Etat dans son ensemble apparaît aujourd’hui menacé d’une perte de substance, rongé par le bas (l’essor des collectivités territoriales) et par le haut (le marché planétaire et les organisations supranationales).”
Le nouveau clivage en matière de culture n’est plus celui de la gauche et de la droite en matière de contenu, mais celui du public et du privé. “L’intelligence est du côté des formules mixtes, où l’Etat n’est pas celui qui fait mais qui fait faire”, plaide Nathalie Heinich. En cinquante ans, ce ministère est parvenu à gagner ses galons de service public de la culture, mais s’est perdu peu à peu dans ses missions et n’est jamais concurrencé dans cette perspective que par treize ministères. Sans boussole, la rue de Valois semble poser plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Le chant du cygne d’un ancien monde culturel
Car si rien ne change, tout change. C’est Philippe Chantepie, chef du stratégique Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS), au ministère, qui vend la mèche : en introduction à la considérable enquête décennale qui vient d’être rendue publique sur les pratiques culturelles des Français (lire encadré), il convient que le cadre d’analyse des usages a explosé. Pour en comprendre la mesure, il faut réaliser qu’en 1997, à peine un ménage sur cinq détenait un ordinateur en France, et que la proportion d’internautes était pareille à celle d’une secte chrétienne au fond d’une grotte, bien en dessous de 1 % ! L’essor du numérique et des nouvelles technologies met au pied du mur les chercheurs comme les politiques de la rue de Valois, et annonce le chant du cygne d’un ancien monde culturel. “Longtemps l’université a été le premier pouvoir culturel dans la nation : aujourd’hui ce sont les techniques de masse. Or, force est de reconnaître que ces techniques se sont développées et ont acquis leur puissance sans que le gouvernement prenne pleinement conscience de l’incidence qu’elles avaient sur le développement culturel national.” Cette remarque signée du sociologue Augustin Girard, aujourd’hui décédé, remonte à 1972. Le ministère de la Culture des années 1960-1970 a dû affronter, subir, puis intégrer le phénomène débordant de la culture de masse et dans les années 80, le big bang audiovisuel. Dans ce puissant mouvement de société, le ministre de la Culture a fini par tuer le ministre de l’Information, passant du contrôle de l’information à la promotion des industries audiovisuelles. Aujourd’hui, l’Internet constitue la nouvelle frontière qui désoriente quelque peu ce ministère. De même que la mondialisation vient la chahuter. Ainsi les sénateurs de la Commission des affaires culturelles ont tenté de persuader l’Elysée, à la faveur du remaniement gouvernemental, de créer un secrétariat d’Etat à l’Action culturelle extérieure qui engloberait aussi la francophonie et l’audiovisuel extérieur. C’est raté. Et pourtant cela semble urgent. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) est au diapason. En juin, il a débattu du rapport d’avis (document provisoire) de la psychanalyste Julia Kristeva, personnalité qualifiée et membre des affaires extérieures du think-tank de la république. Objectif : installer d’urgence à l’Elysée “un conseil de l’action extérieure pour le développement et la culture”. Les crédits consacrés au rayonnement culturel chutent au rythme de 10 % par an depuis 2005. Les conclusions sénatoriales et du CESE préconisent ainsi une meilleure collaboration des ministères de la Culture, de l’Education, de la Recherche et de l’Enseignement supérieur. En attendant une politique culturelle à peu près lisible à l’heure de la mondialisation et d’Internet, on peut compter sur un talentueux ministre pour animer le grand vide-grenier nostalgique de la politique culturelle de la France, dont l’exception est une énigme, et l’avenir, un mystère.
Culture française
La fin d’un monde de consommation culturelle
Alors que le ministère de la Culture patauge quelque peu dans son identité politique, son stratégique Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) annonce comme la fin d’un monde de consommation culturelle dans sa très riche enquête décennale sur Les Pratiques culturelles des Français, étude supervisée par le sociologue Olivier Donnat (La Découverte). Pour la première fois, un intitulé vient compléter le titre : “à l’ère numérique”. Ce sous-titre dit tout sur la révolution numérique en cours qui, en à peine dix ans, selon la loi du doublement annuel des capacités de stockage, de transmission et de baisse des prix, a permis à la moitié des Français d’accéder à l’Internet, et à deux tiers de posséder un micro-ordinateur. Il dit tout également sur la perplexité des chercheurs pour les dix ans à venir. A quoi ressembleront alors les pratiques culturelles ? Depuis son origine en 1973, “cette étude réalise une photographie des pratiques culturelles, non le film heureux ou malheureux de la démocratisation de la culture”, base politique originelle de ce ministère. En l’occurrence, l’Internet ne fissure pas vraiment le plafond de verre de cette démocratisation tant théorisée et si absente des écrans radars.
“Une enquête de l’entre-deux” formule Olivier Donnat. Même si la majorité des Français continue de lire des livres, de regarder des émissions en direct, de se déplacer pour voir des spectacles ou visiter des musées, sans oublier de chanter à la chorale, la lecture et la consommation des images et des sons prennent un tout autre sens avec les nouvelles technologies. “La nature générationnelle de la plupart des évolutions aujourd’hui à l’œuvre rend probable leur renforcement au cours des années à venir”, pronostique Olivier Donnat.
Autrement dit, l’orientation à la baisse de la lecture de la presse quotidienne ou des livres s’approfondira, parce que l’on enregistre toujours moins de lecteurs à chaque génération que la précédente en arrivant à l’âge adulte, et que l’âge adulte n’enraye pas la tendance de ses jeunes années.
La culture domestique, elle, est en plein boom. Depuis 1997, la proportion de Français regardant la télévision tous les jours est passée de 77 % à 87 %. La minorité qui ne la regarde quasiment jamais s’est réduite à un noyau de “jeunes urbains fortement diplômés, souvent parisiens et célibataires, dont la culture de sortie s’accompagne d’un rejet plus ou moins affirmé du monde télévisuel”. Mais 9 % des Français (étudiants et jeunes urbains cultivés) regardent volontiers la télévision sur un écran d’ordinateur. On ne voit pas vraiment en 2009 ce qui pourrait épuiser la culture de l’écran et le phénomène de “la convergence numérique” qui englobera nombre de pratiques culturelles. Rendez-vous dans 10 ans pour une nouvelle ère. E.L.
Le ministère de la Culture diffuse en ligne les résultats complets de son enquête sur www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr
Avis d’experts
Faut-il détacher les industries de la communication et du numérique du ministère de la Culture ?
Maryvonne de Saint-Pulgent,
conseiller d’Etat, ex-directrice du patrimoine, directrice de l’Opéra-Comique.
“A moins que la France ne bascule brusquement dans un modèle ultra-néo-libéral, cette réforme n’aurait aucun sens”
C’est impensable ! A moins que la France ne bascule brusquement dans un modèle ultra-néo-libéral, cette réforme n’aurait aucun sens. Le ministère a quand même une expertise et une maîtrise depuis de longues années désormais de la chaîne de production des industries culturelles et de communication que sont le livre, la presse, la musique enregistrée, le cinéma, l’audiovisuel et le multimédia culturel. Que deviendrait également la politique des droits de l’auteur ? Avant la création du ministère de la Culture en 1959, l’industrie du cinéma était assujettie au ministère de l’Industrie, et la période ne fut guère probante pour son rayonnement. Parmi les conséquences, on considérait par exemple la performance passée d’un cinéaste, sans aucune considération sur le contenu, comme critère automatique de subventions.
Rappelons aussi que le livre constitue une considérable industrie culturelle, et qu’il me semble que le ministère de la Culture y a fait ses preuves. La télévision, elle, en passant de la tutelle d’un ministre de l’Information à celui de ministre de la Culture et de la Communication (Jean-Philippe Lecat, 1978-1981) qui d’ailleurs avait été précédé d’un ministre de la Culture et de l’Environnement (Michel d’Ornano, 1977-1978), avait commencé à s’affranchir. L’impact sociologique de la télévision a entraîné la redécouverte des industries culturelles par le ministère. Jack Lang a renversé la perspective de Malraux qui concevait le ministère de la Culture comme un contre-pouvoir aux “usines à rêve”, en s’engageant dès 1983 dans l’édification d’une industrie française de programmes : à la fois un outil économique apte à s’exporter et politique en combattant avec ses propres armes l’impérialisme culturel américain. Depuis, la France a persuadé l’Union européenne de plaider l’exception culturelle et de défendre aujourd’hui devant l’OMC le principe de la diversité culturelle, que les aides nationales préservent. Lorsque François Léotard (1986) a privatisé TF1, le ministère contrôlait et développait la politique industrielle de l’audiovisuel sans qu’il n’y ait péril en la demeure, permettant ainsi l’émergence d’acteurs mondiaux comme Vivendi et Lagardère Active Média.
En 2009, le ministre de la Culture doit relever le défi d’Internet et de la dématérialisation totale de la communication. Ce qui lui manque pour l’instant effectivement, c’est une vision politique de la culture dans ce nouveau contexte industriel, mais il me semble que c’est le ministère le mieux armé intellectuellement et stratégiquement pour affronter ce type de problème.
Frédéric Martel,
rédacteur en chef de nonfiction.fr et spécialiste des industries culturelles.
“C’est encore difficile de juger”
C’est encore difficile de juger. Le ministre a lancé son action sur des chapeaux de roue, d’ailleurs plus médiatiquement que par des actions, et il a été rattrapé par son passé. Aujourd’hui, il sait qu’il n’a plus droit à l’erreur. Il doit maintenant réussir sur le fond et sur ses dossiers. Il s’y attelle. Il est de bonne volonté et connaît son sujet. Est-il bon techniquement ? C’est une autre affaire, notamment sur la partie “communication” du ministère. A-t-il saisi la nouvelle importance des industries culturelles ? Pas encore, mais ça peut venir. Ne risque-t-il pas d’être moins audacieux désormais (comme il l’a été un peu au début sur Google/BNF) ? C’est le risque. Peut-il incarner autre chose qu’un nom et une prise de guerre de “l’ouverture” (qu’il n’est pas d’ailleurs) ? C’est à lui de le montrer. Le ministère est exsangue, démoralisé, miné de l’intérieur, désabusé. Il faut lui redonner une fierté, des moyens, et le moderniser.
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