Vu d'en haut
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Laurent Joffrin, “Aujourd'hui il n'y a pas de modèle économique |
Quatres dirigeants parmi les plus importants quotidiens Libération, le Figaro,le Monde et Sud-ouest. Le patron de Libération compte bien être aux avant-postes de la révolution numérique.
Il tient la barre avec une fière assurance. Non pas celle de son ancien Cornu sur les vagues de la Manche, mais bien plutôt celle de ce quotidien qui prenait l’eau à si gros bouillons avant que le plan financé par Edouard de Rothschild ne vienne en colmater quelques sinistres béances. Depuis, Laurent Joffrin orchestre la relance sur tous les fronts. Internet qui malgré les succès enregistrés tarde à livrer ses dividendes, la ligne éditoriale grâce à une refonte complète du journal, l’impression, la distribution sans oublier les moult aspects de la révolution numérique qui a autant d’impact sur les salles de rédaction que dans les habitudes de consommation de lecteurs versatiles. Et son ancrage résolu dans l’opposition ne lui paraît pas une garantie de séduction auprès d’acheteurs tant sollicités. Bref, la survie passe par un “business-model” à inventer. Pour cet homme de presse passionné d’histoire, c’est un nouveau défi à relever.
Par Patrick Arnoux
Libération s’adresse à tout le monde. Parmi nos lecteurs, nous avons gardé un certain nombre des baby-boomers de nos origines, mais il y a aussi des jeunes, surtout parmi les étudiants. Ils vont sur Internet. C’est vrai que c’est un problème général pour la presse papier. Les jeunes la lisent encore, mais beaucoup moins qu’avant. En fait notre lectorat est extrêmement diplômé, donc plutôt aisé. Nous accueillons aussi volontiers les militants du NPA mais à chaque fois qu’on fait la une sur Besancenot, ça ne marche pas du tout. Nous sommes en fait un journal de classe intellectuelle, avec certes une partie gauche radicale qui ne représente que 10 % du lectorat. Nous, c’est l’ensemble de la gauche, de la plus extrême jusqu’au Modem. Il y a aussi des écolos. On a bien anticipé la vague, puisque notre page “Terre” existe depuis 10 ans. Le journal est assez pluraliste. Il est lu par des sociaux-démocrates, des “alters”, un peu de gauche radicale, des Modem... Mais notre définition principale n’est pas politique. Libération est surtout un état d’esprit impertinent, y compris avec la gauche. Ce dont elle se plaint d’ailleurs tout le temps, puisque les gens de gauche disent que la presse de droite défend la droite et la presse de gauche attaque la gauche.
Presse papier vs presse internet
Il y a une chose qui m’agace, c’est qu’on oppose toujours presse papier et presse Internet. A Libération, nous avons commencé Internet il y a quinze ans. On sait de quoi on parle. Avec trois millions de visiteurs uniques et un public plus jeune sur le site que sur le papier, nous avons aujourd’hui davantage d’internautes que de lecteurs. Cela change notre optique : comme producteur, nous sommes un atelier de contenus produisant de l’information. Notre journal en ligne marche très bien. D’ailleurs, la plupart des sites qui marchent sur Internet sont issus de médias classiques !
Mais la grande question actuelle est bien de savoir comment monétiser cette audience. Va-t-on parvenir à trouver un modèle économique ? Pour l’instant il n’existe pas. Personne ne l’a trouvé, sauf les modèles mixtes adoptés par deux acteurs : Le Wall Street Journal et les Echos. Tous les autres perdent de l’argent. Sans doute le Monde est-il à peu près équilibré mais il vit une bataille interne complexe pour savoir comment imputer les coûts du quotidien et ceux du site. Seul, sans quotidien, je suis sûr qu’il perdrait de l’argent. Aujourd’hui il n’y a donc pas de modèle économique pour l’information sur Internet. Le modèle publicitaire auquel tout le monde pensait ne marche pas. La publicité arrive à des tarifs très insuffisants. Il faut trouver autre chose.
L’entreprise “Libé”
L’entreprise Libération dépend pour l’instant à 80 % du quotidien papier. Avec un handicap : nous ne sommes pas inclus dans un groupe. Il nous faut équilibrer nos comptes tout seuls. Cette année on a une chance d’y arriver. Certes la publicité a baissé comme pour tout le monde de 15 %, mais on a réduit les coûts et la nouvelle formule donne de bons résultats. Quant à savoir si cela nous redonne un modèle économique, rien n’est moins sûr. C’est d’une fragilité extrême. Il faudrait que la publicité et la diffusion remontent. Rien n’est acquis. En tout cas, un paradoxe se fait jour : finalement, il y a des journaux papier qui perdent moins d’argent que l’information sur Internet !
Demain, tout va dépendre de la manière dont nous réussirons à monétiser Internet. Imaginons qu’on y parvienne et que cela se reproduise d’année en année, on aura alors un modèle économique. De toutes les façons, en prenant en compte les aides, on va y arriver. Ensuite, si les lecteurs comprennent qu’à la fin des fins, il faudra payer pour avoir de la bonne information, alors nous serons sauvés. En revanche, je constate que le concept du gratuit a du plomb dans l’aile. D’ailleurs, on peut s’apercevoir que l’ensemble du marché de l’information vend en fait à perte.
Les nouvelles formules
L’offre évolue tout le temps : Le Figaro vient de faire une nouvelle formule. Le Monde en a sorti une il y a six mois. La Croix marche bien. Même l’Humanité ne perd pas de lecteurs. La situation n’est pas exactement celle que tout le monde imagine. Il est vrai que cela devient très difficile avec un marché qui s’est constamment réduit depuis 10 ans mais toute cette profession se bat pour trouver une pérennité. Nous essayons tous de trouver des solutions : nous parvenons à maîtriser les coûts de fabrication, nous avons négocié des rabais avec notre imprimeur, le syndicat du livre a compris qu’il fallait baisser les coûts et les NMPP se réforment. L’Etat nous aide à faire des efforts sur le portage. Notre nouvelle formule se vend bien : + 100 % le premier jour, et 40 % le troisième ; sur la première semaine, on a dû faire du + 30 %, la deuxième, cela a commencé à glisser vers + 10, et la troisième à + 9. Cela va continuer à se consolider.
Le quotidien papier
Avec un quotidien papier, on gagne du temps. Pour une raison simple : quand on lit on apprend davantage de choses que lorsque l’on écoute ou que l’on regarde. Cela va quatre à cinq fois plus vite, pour une raison mécanique qui ne tient pas à notre talent particulier. Un journal télévisé tient sur une page de quotidien, un bulletin radio, sur quatre feuillets. Or pour lire ces quatre feuillets, il faut cinq fois moins de temps que pour écouter le bulletin radio.
Deuxième point, avec la nouvelle formule nous avons mis au point un système fondé sur des doubles pages. Chaque jour, on développe cinq, six sujets sur deux pages, parfois sur trois, parfois davantage quand l’événement est très important. Nous n’avons pas pris l’option magazine. On essaie toujours de se fonder sur l’actualité. Pour obtenir la même quantité d’informations sélectionnées et mises en forme sur Internet où c’est gratuit, il faut une demi-heure ! Là, elle est directement accessible en payant. Il faut au moins deux heures pour lire complètement Libé. Celui qui veut trouver sur Internet la somme d’informations des Echos, du Figaro ou du Monde va y passer deux heures. En fait, la presse payante fait gagner du temps, donc de l’argent.
En achetant Libé, vous avez simplement un choix d’informations triées, hiérarchisées, mises en forme, originales, écrites, agréables à lire, que vous n’avez pas en ligne. Sur Internet, c’est gratuit, mais moins bien et contrairement à ce que l’on pense, cela fait perdre du temps. A moins de se satisfaire d’être juste au courant des choses. Si vous voulez être branché sur l’air du temps, alors la radio, la télé, Internet suffisent. Mais si voulez comprendre un tant soit peu ce qui se passe, il faut lire. Sur le Web, vous perdrez du temps en allant consulter Google, Wikipédia puis en évaluant à chaque fois la source évoquée. Quand vous achetez le Figaro, vous savez ce que c’est : un journal sérieux, un peu conservateur ; le Monde : sérieux, mais plutôt centre gauche. Or si vous allez sur Internet voir le site tartenpion.com qui vous raconte quelque chose, vous irez ensuite vérifier cette information sur “LeMonde.fr” , or là il faut payer. Cela ne me dérange pas que l’on paie, pour Internet ou le papier. Du moment que je peux payer mes journalistes.
La news-factory
A Libération, il y a des journalistes qui font des blogs, mais il est un peu illusoire d’avoir des maîtres Jacques partout. Ecrire un article quotidien, surtout avec notre exigence — il faut que cela soit approfondi et bien écrit — prend la journée. Alors l’idée de découper la journée en trois parties — une pour le papier, une pour la radio et une troisième pour Internet — est illusoire. C’est certainement possible dans des journaux qui ont davantage de flux, les quotidiens régionaux par exemple. En Italie, on a visité un journal régional qui procède ainsi. Chaque journaliste partage son temps entre radio, Internet et papier. Et les conférences de rédaction sont consacrées à la répartition des items d’information entre ces trois canaux. Les journalistes aiment bien changer de support d’une heure à l’autre. Mais nous ne pourrions pas faire cela systématiquement.
Tenir un blog nécessite du talent. A Libé, nous avons plusieurs excellents blogueurs : Jean Quatremer à Bruxelles, qui fait le meilleur blog sur la communauté, Jean-Dominique Merchet sur l’armée et la gendarmerie, et Nicolas Cori pour la finance. C’est assez efficace car le blog est interactif, des gens de ces milieux-là dialoguent avec eux, leur donnent des infos. Ainsi, plusieurs scoops viennent des blogs. On arrive effectivement à combiner les deux, mais ce n’est pas systématique. A chacun ses spécialités. Certains journalistes écrivent très bien, on ne va pas les embêter en leur demandant de nous faire douze lignes pour le Web ! Mieux vaut qu’ils mettent leur énergie dans leur talent d’écriture.
Eu égard à notre pauvreté, nous sommes parcimonieux. Libération compte actuellement 140 cartes de presse et une quinzaine sur Internet. Chaque matin, le comité de rédaction démarre par le menu Internet. Cette interactivité a un énorme avantage : quand on voit qu’un sujet sur le Web provoque un nombre de réactions incroyable, on se dit qu’il faut traiter le sujet en papier, bien plus visible. Dès qu’il y a un truc un peu sulfureux, cela se voit toute de suite. Toutefois, il faut aussi se méfier : ceux qui réagissent sur Internet n’ont pas forcément le même comportement que le public du papier mais cela donne tout de même une idée de ce qui est chaud et de ce qui ne l’est pas.
L’actionnariat
Etre un jour adossé à un groupe est-il un avenir imaginable ? En tout cas, ce n’est pas actuellement à l’ordre du jour. Non, je ne suis pas jaloux des journaux qui le sont. C’est la situation du chien et du loup évoquée par la fable si connue. Nous, on n’a pas de collier mais on est plus maigre. Nos actionnaires ont déjà mis de l’argent et n’en mettront pas davantage ; nous ne pourrons donc investir qu’à condition de dégager nos propres marges. C’est dur. Edouard de Rothschild s’occupe de la gestion, du management et de la stratégie. Mais il a érigé une muraille de Chine entre le management et le contenu rédactionnel. Il n’intervient pas sur le contenu. Non pas que cela ne l’intéresse pas, au contraire. Il fait des commentaires. Mais en cas de problème provoqué par la rédaction, il dit : “Ce n’est pas moi, c’est Joffrin, voyez avec lui.” Cela l’arrange. Tous les deux mois, on a un conseil de surveillance, puis on se téléphone.
Le lectorat
Il y a une différence incroyable entre le nombre d’acheteurs de Libération — environ 120 000 — et celui des lecteurs : 800 000 déclarent le lire au moins une fois dans les 15, 20 jours. Une partie d’entre eux ment, l’autre partie le regarde de temps en temps, quand il y a une actualité forte. Ainsi, à la mort de Michael Jackson, on a été le seul quotidien à doubler notre diffusion.
Il faut que nos lecteurs aient l’impression d’apprendre et de comprendre. Pas seulement d’être au courant. Avec le sentiment que cela leur apporte une culture au jour le jour. Et que tout cela soit séduisant. C’est notre problème. Mais il y a un autre aspect majeur de la crise que la profession n’a pour l’instant pas du tout traité : ce manque de confiance envers les journalistes. Epouvantable puisque injuste. Certes, la presse papier n’est pas exempte de défauts et elle commet des erreurs mais enfin il ne faut pas pousser… Ce qui est publié dans les journaux est grosso modo vrai et fiable. Cette défiance résulte du rejet actuel des élites auxquelles les journalistes sont assimilés. L’étiquette “complices des puissants” a été collée à Libération, ce qui est incroyable.
La politique
La politique ne suffit pas à vendre. Au PS, ils se sont aperçus qu’ils n’avaient que 60 000 militants alors qu’ils en avaient annoncé 200 000. Dans la société, les gens vraiment motivés par la politique sont de moins en moins nombreux, c’est un problème. Le militantisme va de pair avec la lecture quotidienne d’un quotidien. La fidélité, l’intérêt au moindre développement jour après jour, participe d’un lectorat politisé.
Internet
Les nouveaux médias d’information sur Internet ont créé un effet de mode, mais maintenant c’est fini, d’ailleurs Bakchich sort une version papier. S’ils pouvaient vendre ces informations sur Internet, ils le feraient. Il faut collectivement trouver un mode de financement pour cette information en ligne, sinon les journaux vont se retirer d’Internet ou mettre une barrière en donnant accès à des infos payantes. Aujourd’hui, tout cela est gratuit mais on arrive à un modèle mixte, gratuit/payant, qui ne tiendra que si les recettes de la publicité augmentent et si les gens viennent payer en masse. Je ne suis pas sûr que cela se produise.
En fait, il ne faut plus raisonner Internet ou non, mais payant/gratuit. Entre nous, si j’avais mes 120 000 acheteurs sur Internet, je serais milliardaire. Plus d’impression à payer. Il suffit d’avoir des locaux, des journalistes et des ordinateurs. On met les articles dans les tuyaux et ensuite, il n’y a plus de frais. En attendant, nous proposons une offre triple : une gratuite qu’on utilise depuis toujours et que nous poursuivons pour le chaud et le rapide. Puis une offre payante à 9 euros, où l’internaute peut trouver tous les articles du journal mais au kilomètre, plus des services. Enfin avec l’offre premium, on peut tourner les pages sur l’écran et accéder au journal en train de se faire.
Un nouveau business-model
Cette démarche nouvelle s’apparente à celle de la musique ou plus particulièrement du cinéma. Les pays qui n’ont rien entrepris ne produisent guère plus de 20 films par an, portion congrue d’un cinéma croupion. En Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Italie, il n’y a plus de cinéma national. En France, on a réglementé et régulé grâce à un système d’aide qui ne coûte que très peu au contribuable. Les pouvoirs publics ont davantage pris dans la poche des spectateurs ou des télés. Et les télés ont sauvé ce cinéma français qui parvient à produire ses 100 ou 150 films par an grâce à un tissu culturel et industriel préservé. Mieux : ce système de production française finance des films étrangers. Ce n’est donc pas du tout un truc patriotard. Cela permet de faire exister Paris comme place de production de cinéma : quand Almadovar veut faire un film, il vient en France et négocie avec son producteur pour le financer. Des films afghans ou turcs sont réalisés de cette façon puisque l’on a préservé un outil de production, un tissu culturel et économique qui permet de produire les films.
Or nous avons exactement le même problème dans la presse. Si on laisse faire le marché, tout cela va se concentrer. Il faut que nous négocions un système collectif où le modèle gratuit soit compensé par un financement réglementé, régulé. L’argent existe : les fournisseurs d’accès et Google en ont beaucoup. Plutôt que d’enrichir les retraités californiens, je pense qu’on pourrait prendre un ou deux dollars pour les donner aux journaux. Ce mode de financement n’a pas été discuté aux états généraux de la presse car cette idée n’était pas encore née. Les gens du cinéma comprennent bien quand on leur explique. Ceux de la presse ne comprennent rien. Dans cette affaire, le problème c’est que chacun s’occupe de sa propre entreprise, ce qui prend beaucoup de temps. Or pour réaliser ce montage, il faut convaincre, discuter, palabrer et surtout que la profession prenne conscience de cet aspect financier critique.
Certes, les états généraux améliorent un peu la situation des sites Internet, puisqu’ils ont désormais un statut juridique. Il y a aussi un effort consenti par l’Etat sur l’impression et la distribution. Les NMPP et les imprimeries sont en train de se moderniser et de faire des gains de productivité, grâce à des machines nouvelles, en faisant partir des gens, en payant des indemnités de départ. Et simultanément, on tente d’augmenter le nombre de points de vente.
Il y a plein d’aides — postales, de la TVA, pour les investissements, etc. — dont on pourrait réduire le nombre ainsi que les catégories de bénéficiaires : est-ce très logique de subventionner certaines catégories de presse qui ne font pas de l’information? Pourquoi par exemple aider des journaux professionnels ? Quand un journal n’a pas un intérêt — même très largement défini — civique, pourquoi le contribuable devrait-il payer ? Le contribuable paie en échange d’un pluralisme de la presse ou d’un pluralisme politique et culturel, c’est normal !
Bio express
Une plume charpentée
Au début fut le militant — version socialiste engagé — aux côtés des combats du Ceres de Jean-Pierre Chevènement. Ce Sciences-Po féru d’histoire et licencié en sciences économiques passé par le CFJ travaille avec Denis Olivennes, Patrick Weil, Eric Dupin. Laurent Joffrin publie alors des articles dans Le Crayon entre les dents, son organe. Il y fustige le Nouvel Observateur. Avant d’intégrer l’AFP puis un quotidien à la vie éphémère, Forum International. 1981, il rejoint l’équipe de Libération, plus particulièrement la rubrique économique dirigée par Pierre Briançon. 1988, Claude Perdriel lui demande de venir diriger la rédaction du Nouvel Observateur. 1996, Laurent Joffrin repart à Libé... mais pour 3 ans seulement puisqu’il retourne diriger le Nouvel Observateur. Enfin, en 2006, il fait un retour à la tête du quotidien de la rue Béranger pour relancer le titre à la demande d’Edouard de Rothschild.
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